Le livre ouvre les portes

Janine Béchet

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Janine Béchet, « Le livre ouvre les portes », Revue Quart Monde [Online], 136 | 1990/3, Online since 05 February 1991, connection on 24 June 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3841

La misère enferme les familles les plus pauvres dans leur quartier, leur immeuble et parfois même leur appartement. Cet enfermement, elles ne l’ont pas choisi. Il nous faut trouver des chemins pour leur permettre d’en sortir. Le colportage du livre en est un qui révèle leurs intérêts insoupçonnés. (Propos recueillis par Elisa Hamel)

Revue Quart Monde : Le colportage du livre, entrepris à Paris, depuis 1985, dans deux cités du 13ème arrondissement s’est développé dans d’autres quartiers ou taudis du 2ème, 11ème, 16ème et 20ème. Comment se déroule-t-il ?

Notre petite équipe de « colporteurs » se retrouve d’abord dans le local où sont stockés les livres, pour préparer des sacs. C’est un moment important car nous n’emportons pas n’importe quoi : nous savons qui nous allons rencontrer dans les immeubles où nous nous rendons et nous tenons compte de ce qui a été demandé par l’un ou l’autre lors d’une conversation précédente. Si nous connaissons bien les livres emportés, nous pourrons en parler et les proposer.

Ensuite, nous allons dans le quartier. Par exemple, à l’escalier B, nous frappons chez la grand-mère du premier étage. Pour elle, c’est jour de fête. Car sa fille va venir et elle est plongée dans la préparation du repas. Elle prend « Feuille de Route », journal mensuel du Mouvement ATD Quart Monde. Elle ne demande jamais aucun livre et nous n’insistons pas.

Au deuxième, M. et Mme Valence sont là, les enfants jouent dans la chambre. « Denis ne sait pas lire, ce n’est pas la peine qu’il prenne des livres – me dit sa mère – mais moi j’aime les histoires, les vraies, qui parlent de la vie. » Chez Garette, il n’y a personne aujourd’hui. Seul le chien aboie derrière la porte. Un autre lui répond.

Au troisième, la porte reste close. Une voix nous interroge puis nous remercie. Combien de portes, nous sont restées ainsi fermées et combien ont fini par s’ouvrir au bout de quelques semaines ou quelques mois !

Au quatrième, Valérie fouille dans le sac et en sort un livre sur les océans. C’est pour son frère. Leur mère et leur grand-mère sont absentes, nous promettons de frapper en redescendant afin qu’à son retour, la grand-mère puisse échanger ses livres. Elle aime les beaux ouvrages. Leur présentation compte autant que leur contenu.

Au cinquième, les Charvon nous attendent : « Entrez, nous  sommes tous là ! » Les deux enfants nous tirent par les bras pour que nous écoutions leurs demandes. Un café nous est offert, nous l’acceptons avec plaisir. Michel veut que nous lisions une histoire. Il redouble sa première année d’école et s’il n’a pas démarré en lecture, il écrit bien. Monsieur confie ne pas aimer lire, au contraire de sa femme à qui, dans les moments de tension, il reproche d’aimer « de trop » la lecture, quand « le repassage attend ! »

Chez les Maupas, l’électricité est coupée. Elle sera rétablie bientôt grâce aux démarches faites par Mme Maupas avec l’appui de ses voisins. Cet après-midi, elle a un peu de temps. Elle va chercher les livres empruntés et un classeur sur lequel elle a recopié des poèmes que son fils a illustrés.

RQM : Comment est née cette idée de colportage ?

Au début des années quatre-vingt, en France, en même temps que les pouvoirs publics découvraient l’illettrisme, on parlait beaucoup de développer la lecture publique et d’en prendre les moyens dans les bibliothèques, etc. Les volontaires du Mouvement ATD Quart Monde se réjouissaient de telles initiatives, mais, ils le savaient, les plus pauvres ne se déplaceraient pas vers tous ces lieux. Pourquoi ne pas aller à leur rencontre pour leur proposer le livre, en retrouvant toute la famille, là où elle habite ?

Et comme les colporteurs qui allaient de lieux en lieux proposer leurs marchandises, nous allons de famille en famille apporter le livre. Nous sillonnons les quartiers avec nos sacs, nos valises ou nos chariots à livres. Nous longeons les rues, nous traversons les cours, nous montons et descendons les escaliers, nous nous arrêtons sur chaque palier, nous frappons à chaque porte et nous proposons un  prêt de livres. C’est notre manière de permettre aux plus pauvres d’exercer leur droit à la culture, et de devenir eux-mêmes des relais. Ce faisant, nous apportons aussi de l’information, de l’ouverture, de la nouveauté. Là où nous allons, je n’ai jamais vu une seule affiche annonçant une manifestation culturelle. Il n’y a que des tracts de publicité commerciale. Les habitants de ces immeubles ne sont pas considérés comme un public possible de manifestations culturelles. On les considère comme hors-circuit.

RQM : Mais les familles chez qui vous allez ont-elles déjà des livres ?

Elles ont souvent des encyclopédies, des revues, des romans dits « du cœur.» L’expérience m’a appris que nous pouvions nous appuyer sur les livres que les familles possèdent ; grâce à eux, elles gardent un contact avec l’écrit. Pour nous, ces livres ont de la valeur dans la mesure où ils font entrer les adultes dans un courant de lecture. Nous valorisons ainsi les personnes comme lecteurs. Par le prêt d’ouvrages, nous leur proposons de diversifier leur choix. Agir autrement serait suggérer qu’ils n’ont pas les « bons » livres, comme on leur dit à propos de l’école ou du ménage, qu’ils ne font pas ce qu’il faut. On ne peut pas toujours dire que ce qu’ont ou font les gens, ça ne va pas.

C’est Eric, dix ans, qui m’a fait découvrir ce respect. J’étais sur le trottoir avec mes sacs et il m’a demandé ce que je faisais là. Je lui ai montré les livres que j’allais prêter « parce que les parents aiment bien lire. » Tout de suite, il me dit : "Il faut que tu viennes voir ma mère, elle lit." J’y suis allée. Pendant très longtemps, sa mère n’a lu que des romans « du cœur » et elle m’en donnait. Des jeunes venaient lui emprunter des livres. Jamais, je n’oublierai la fierté de cet enfant proclamant : « Ma mère, elle lit ! » Cela m’a fait réfléchir. En même temps, j’ai réalisé que l’enfant qui voit sa mère lire dans ce logement trop étroit, et bruyant, apprend l’importance de lire à son tour et en attrape le goût.

RQM : Lorsque vous proposez de diversifier leur choix, comment les lecteurs réagissent-ils ?

Il faut toujours avoir en tête que nous nous appuyons sur ce que savent les adultes que nous rencontrons, sur le fait qu’ils sont lecteurs, sur leurs découvertes à partir de leur propre lecture et nous leur proposons un pas. Par exemple, je parlais tout à l’heure de ceux qui lisent des romans « du cœur. » En parlant de leurs lectures, certains se disent attirés par le rêve. Nous cherchons alors des livres d’évasion, avec des faits plus réels et mieux écrits. Un autre dira être intéressé surtout par le pays où se découle l’histoire et nous proposerons des ouvrages sur ce pays et d’autres. Une jeune fille de dix-sept ans ne lisait que des petits romans sentimentaux. Elle a fini par emprunter « Mon bel oranger1 ».

Dès que la confiance s’est installée, les hommes, les femmes, les jeunes ne s’en tiennent pas à nos propositions, mais demandent et nous font découvrir ce qui les passionne. Nous sommes stupéfaits de cette diversité. Mme Parisis, placée lorsqu’elle était enfant, n’arrive pas à maîtriser l’organisation de sa maison. Elle nous a demandé des poèmes et nous lui avons prêté un livre de Prévert. Elle en a recopié des pages entières. Chez elle, tout était envahi par les affaires des personnes qu’elle hébergeait, mais il y avait toujours là, sur le mur, un dessin, un tableau : appel peut-être à pouvoir regarder le monde par la poésie ?

M. Pertier vit seul. Son travail consiste à sortir les poubelles d’un immeuble, une tâche peu considérée. Il me disait sans cesse qu’il n’avait rien appris à l’école et qu’il était un âne. Mais depuis qu’il a découvert la lecture, il s’est mis à beaucoup lire, et apprend énormément. Il s’intéressait aux Incas et nous a poussés à rechercher des livres sur ce thème, à aller interroger la bibliothécaire du quartier voisin. Plus tard, il a voulu lire sur la Division Leclerc avec laquelle son père a combattu. Ce fut ensuite la Chine qu’il voulait connaître, au moment où les étudiants manifestaient. Sur une étagère de sa chambre se trouvaient quatre livres sur l’apparition de l’espèce humaine.

Dans beaucoup de familles, les ressources sont très insuffisantes, l’électricité souvent coupée pour non-paiement, mais le prêt de livres ne s’interrompt pas. Lorsque les gens sont accablés de soucis, nous continuons ainsi à leur témoigner que nous avons pris conscience de leur refus de la misère et de l’ignorance. Au moment où ils seraient tentés de ne plus y croire, notre conviction et notre respect leur sont encore plus nécessaires.

RQM : Comment allier le besoin d’ouverture et le désir de retrouver dans les livres sa propre vie ?

C’est la durée avec les gens qui le permet. Ils sentent très vite que nous ne sommes pas là pour juger, et qu’à nos yeux tout ce qu’ils ont vécu compte et ne doit pas être oublié. Retrouver une partie de leur vie dans les livres donne beaucoup de valeur à ce vécu : cette vie de misère ne s’explique plus par leur faute, ils ne sont pas seuls à la vivre. S’ils découvrent le Mouvement ATD Quart Monde, ils peuvent s’associer avec tous ceux qui mènent des actions de refus de la misère.

RQM : Ce colportage ne va pas toujours sans difficultés, j’imagine ? Les « colporteurs » sont-ils formés ?

Effectivement, nous rencontrons des obstacles, des portes fermées, des refus, des découragements. Ce n’est pas magique. Dans  cette action, les colporteurs sont formés par le Mouvement ATD Quart Monde à la connaissance des populations les plus pauvres et comprennent que la misère use. Dans des sessions, des réunions, des écrits personnels, ils décrivent et analysent les obstacles et les succès. Ils sont sans cesse en état de recherche pour trouver les façons,  les moyens de la rencontre pour s’appuyer sur les espoirs, dans un grand respect de chaque personne. Le colportage s’appuie sur plus de trente ans d’action culturelle pour le partage du savoir avec les familles les plus pauvres.

RQM : Comment faites-vous avec les adultes qui ne savent pas lire ?

Si une personne me demande un livre, je le lui prête, je n’ai pas à vérifier d’abord si elle sait lire. Un jour, un enfant a remarqué devant moi que sa mère ne savait pas lire. Jamais elle ne me l’avait dit, elle prenait des livres, peut-être pour ses grands enfants. Une autre femme nous a dit : « Moi, j’ai voulu apprendre, mais j’avais trop de soucis dans la tête et je n’ai pas pu. » Elle est pourtant jeune, à peine trente-cinq ans.

Nous devons aussi être très attentifs : un livre ne plaît pas forcément et ce n’est pas humiliant de le rendre sans le terminer ; ou alors la lecture est difficile, mais la personne tient à aller jusqu’au bout. M. Bonteux a quarante ans. A chaque fois qu’il nous rencontrait, il nous disait qu’il n’avait pas envie de lire. Par contre, il aimait la photo et quand nous avions des livres très illustrés, nous les lui montrions. Il a emprunté « Maria Vandamme2 » ; en quinze jours il avait lu douze pages, mais il m disait : « Je veux y arriver, c’est ma vie. » Comme cette femme il avait été placé dans une ferme et il avait beaucoup souffert.

Je me dis toujours qu’il nous faut trouver des moyens pour montrer à ceux qui ne savent pas lire que nous, « gens de la lecture », nous nous intéressons à eux. Nous ne sommes pas « spécialisés » pour ceux qui arrivent à lire. L’accès au livre doit être effectivement ouvert à tous. Pour ceux qui maîtrisent mal la lecture, leur apporter des livres, y compris dans les moments les plus difficiles, signifie simplement : « Vous êtes dignes et capables. »

Nous utilisons « Feuille de Route » ou des poèmes dont les phases sont plus faciles à déchiffrer. Dans une famille, la maman prenait des revues ; les enfants lui lisaient les titres et elle pouvait comprendre avec les photos. Nous présentons aussi le livre en quelques mots, le contenu et l’auteur. Nous le faisons aimer. Cela prépare les personnes à la lecture : pendant quelques minutes des horizons s’ouvrent, ça se voit dans leur regard. Ensuite, la vie reprend avec ses soucis, mais pendant ces dix minutes, ils ont été lecteurs.

RQM : Les habitants réagissent-ils à votre volonté de toucher tout le monde, y compris les moins considérés ?

Lorsque nous venons dans le quartier avec nos livres, tout le monde le sait, même ceux qui n’empruntent pas. On pourrait presque dire que nous sommes des personnalités ! Notre attitude vis-à-vis des familles moins bien considérées n’est donc pas neutre et pose éventuellement question aux autres. Nous demandons souvent aux gens qui nous connaissent déjà de nous dire chez qui aller. Je pense à quelqu’un qui me disait : « La voisine d’en face, elle vous prend des livres ? Ils ne lisent pas, quand même ! » J’ai pu dire que si. Je crois qu’à travers nous, cette famille a été mieux comprise et plus tard on nous demandait toujours si nous étions passés chez elle, mais pour vérifier, cette fois. Quand nous nous plaçons du côté des plus pauvres, nous découvrons un accord des gens pour ne pas les laisser derrière. Ceci pour la lecture comme pour d’autres domaines de la vie. Quelques-uns nous ont conseillé d’aller chez l’un ou chez l’autre parce qu’il y avait plus de difficultés de lecture, souvent chez les enfants.

RQM : En quelques mots, quel est finalement le sens profond du colportage du livre ?

Le colportage fait entrer le livre dans des lieux d’extrême pauvreté, il contribue à créer un goût d’apprendre, un goût de se cultiver qui permettent de redresser la tête même quand on vit dans la boue, le manque de considération, dans la recherche du travail et l’inquiétude pour l’avenir des enfants.

Nous avons vu, par exemple, des enfants se mettre à apprendre, une mère s’inscrire aux cours de couture au centre social, un autre parent adhérer à un parti politique ou aider une association. Certains n’osent pas encore participer, mais ils poussent leurs enfants à le faire.

Le colportage du livre, c’est un terreau qui permet à de multiples fleurs de fleurir.

1 « Mon bel oranger », J.-M. de Vasconcelos, éd. Stock.
2 « Maria Vandamme », Jacques Duquesne, éd. Grasset.
1 « Mon bel oranger », J.-M. de Vasconcelos, éd. Stock.
2 « Maria Vandamme », Jacques Duquesne, éd. Grasset.

Janine Béchet

Janine Béchet, d’une famille rurale de condition très modeste, a poursuivi des études de lettres (licenciée en histoire.) Elle a rejoint le volontariat du Mouvement ATD Quart Monde en 1973. Alternativement au centre international et dans diverses équipes de terrain, avec une responsabilité d’action culturelle à Mulhouse de 1976 à 1981, à Paris de 1983 à 1989, elle fait actuellement partie avec son mari et ses deux enfants de l’équipe de l’Océan Indien ( la Réunion, île Maurice, Madagascar)

CC BY-NC-ND