Le colportage en milieu rural

Claude Dimitroff and Frédéric Gense

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Claude Dimitroff and Frédéric Gense, « Le colportage en milieu rural », Revue Quart Monde [Online], 136 | 1990/3, Online since 01 March 1991, connection on 24 June 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3859

L’action de colportage du livre en milieu rural a démarré en novembre 1989.

Une bibliothèque de rue dans un lotissement HLM et un groupe Tapori dans un autre lotissement constituaient auparavant les principales actions menées dans un canton d’Ille-et-Vilaine. En tirant les leçons de ces deux actions, nous avons voulu également rejoindre les familles très pauvres qui habitent les lieux-dits près des communes. Il nous importe de rencontrer ces familles et de signifier le droit à la culture pour tous, surtout pour les familles les plus isolées. Elles le comprennent : « Dans la vie, nous dit M. Barreau, il n’y a pas de mystère. Il n’y a qu’avec les livres que l’on apprend à lire et à écrire. »

Pour commencer, nous sommes allés dans les familles qui ont rencontré du moins une fois un volontaire. Elles reçoivent le journal « Solidarité » publié par le secteur et « Feuille de Route » publié par le Mouvement.

Nous avons aménagé un camping-car avec des adultes du Quart Monde et des alliés, pour sillonner la campagne. Là, l’habitat est toujours très dispersé avec des petits hameaux ou même des maisons seules en pleine campagne. Les maisons sont très anciennes et quelques-unes sont en mauvis état. Les exploitations ne manquent pas, mais il y a aussi les familles qui viennent du monde agricole et qui n’ont plus d’exploitation. La particularité que l’on retrouve dans chaque maison est la cheminée qui doit chauffer toute l’habitation. Il est impressionnant de rencontrer des familles habitant une ou deux pièces, où le poêle, la gazinière se trouvent dans la chambre à coucher.

Ce n’est pas toujours évident d’arriver avec le camping-car dans la cour des familles que nous allons rencontrer. Au début, il y a une certaine méfiance, mais lorsque nous disons que nous sommes du Mouvement ATD Quart Monde, la plupart des familles nous accueillent. Le fait que ces familles reçoivent les publications du Mouvement nous a beaucoup aidés.

Extraits de blocs notes 1

Nous stationnons le camping-car dans la cour de la famille Panel qui habite un lieu-dit pour passer la nuit. Nous passons une partie de la soirée avec les enfants. Mme Panel nous offre des châtaignes chaudes.

Quand nous sortons les livres pour les enfants, elle nous parle tout de suite de l’école en donnant des précisions sur la scolarité de ses enfants. Antoine, six ans, sort alors son livre de lecture et lit les textes qu’il avait à lire pour le lendemain. Anne, sa sœur de quatorze ans, aime beaucoup les livres, « toutes sortes de livres », nous dit-elle. Elle possède une collection « Tout l’univers » et une collection sur la nature. Ce soir-là aussi Mme Panel nous montre fièrement les dessins que sa fille Lise a réalisés : « Ils sont beaux, n’est-ce- pas ? » M. Panel est là aussi, on découvre en discutant qu’il est passionné par tout ce qui touche à la nature et à la campagne. Et le voilà en grande discussion avec Claude sur les arbres et les forêts. Claude lui parle des arbres de son pays, le Canada, et quelques jours plus tard, il lui apporte un guide sur les forêts dans le monde. A l’occasion d’un voyage dans son pays, il lui rapportera une carte postale montrant l’habitation qu’un homme s’est fabriquée dans le tronc d’un arbre.

Extraits de blocs-notes 2

Novembre 1989 – Nous frappons chez la famille Grandjean. Cela fait plusieurs fois que nous passons sans pouvoir la rencontrer. On tarde à nous ouvrir. M. Grandjean pensait que l’huissier de justice lui rendait visite : « Le propriétaire de la maison vient chaque jour nous dire de partir. On n’arrive pas à payer l’assurance de la maison. » Mme Grandjean, pendant toute la durée de notre présence et à chaque bruit venant de l’extérieur, sera inquiète de savoir qui vient.

Janvier 1990 – Quand nous proposons des livres, M. Grandjean nous dit tout de suite : « Moi, je ne sais plus lire ! » Puis, il nous demande si nous avons le livre « Le pull-over rouge » : « Il parle d’un homme qui sera condamné à mort, mais après on s’est demandé si c’était lui le coupable. J’aimerais bien le relire si vous l’avez. »

Nous racontons quelques livres aux enfants, nous leur en laissons quelques-uns et nous prenons rendez-vous dans quinze jours, le samedi après-midi.

Février 1990 – Mme Grandjean se décourage : « Antoine ne regarde pas souvent les livres. Il préfère regarder la télévision. C’est quand vous venez qu’il s’intéresse aux livres. »

Mars 1990 – Les enfants ne sont pas là quand j’arrive chez la famille Grandjean. Je discute avec Mme Grandjean : « Moi, je ne lis jamais. On n’est pas habitué avec les livres », me dit-elle. Elodie, cinq ans et son frère Antoine, huit ans, rentrent. Je demande à Elodie si elle a regardé les livres avec son frère. Sursaut de Mme Grandjean : « Ah, ne m’en parlez pas ! Je ne fais que ça en ce moment avec vos livres. Je les ai lus trente-six fois, si ce n’est pas plus ! »

Elle termine en disant : « Mon mari a prêté le livre « Le pull-over rouge » au voisin, nous sommes trois à le lire maintenant. »

Extraits de blocs-notes 3

Lorsqu’elle nous aperçoit, Mme Lannois brandit fièrement le cahier du jour de son fils Hervé et nous montre l’appréciation de l’institutrice : « Lis beaucoup mieux. » Mme Lannois nous remercie : « ça c’est sûr, il fait des progrès depuis que vous venez avec les livres. »

Mme Humbert nous accueille froidement : « Ils ont déjà leurs livres d’école ! » A chacun de nos passages, nous trouverons la porte fermée ou la famille sera sur le point de partir

En fin d’année scolaire, Mme Cochet se réjouit. Seul des sept enfants, Daniel, sept ans, suit une scolarité en cycle normal et passe en classe supérieure. Elle nous remercie en disant également qu’elle a rencontré l’orthophoniste qui accompagne Daniel : « Même lui, il disait que Daniel avait changé et qu’il parlait autrement ! »

Les familles que nous rencontrons hésitent encore à nous donner le nom d’autres personnes qu’elles connaissent et qui sont aussi en difficulté. Certaines nous disent que nous ne serons peut-être pas bien accueillis et elles se sentiraient coupables du mauvais accueil. Pourtant M. Valentin nous parle d’une femme qu’il a prise en auto-stop. Il lui a parlé de la maison Quart Monde et nous propose d’aller la voir lors de notre passage dans son hameau.

Nous avons essayé également de rencontrer de nouvelles familles qui ne connaissaient pas le Mouvement ATD Quart Monde. La rencontre est différente car il faut se présenter. Les albums photos sur nos différentes activités permettent aux familles de mieux comprendre ce que nous leur proposons. Une mère de famille nous a répondu : « Nous sommes éloignés de la commune mais nous arrivons quand même à nous instruire ! »

Claude Dimitroff

Claude Dimitroff, canadien, est volontaire ATD Quart Monde

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Frédéric Gense

Frédéric Gense, français, est volontaire ATD Quart Monde

CC BY-NC-ND