N° 128, 1988/3   •  Sport : bien être ensemble
Dossier

Une «salle de bien-être»

Anne Germain
  • publié en août 1988
Résumé
  • Français

Un hangar de cent mètres carrés en annexe d’un cabinet médical installé dans le quartier de Molenbeek à Bruxelles et ayant pour mission de promouvoir la santé des familles très pauvres. En mobilisant la bonne volonté et les compétences nécessaires le hangar prend tournure. Il devient « salle de bien-être » équipée d’un matériel de gymnastique et de psychomotricité et complétée par un bloc technique comportant douches et sanitaires. Des séances hebdomadaires d’une heure et demie sont proposées aux femmes d’une part, et aux hommes de l’autre. Depuis 1982, plus de soixante-dix adultes ont fréquenté les réunions sportives. Les activités physiques sont simples et très variées. La performance n’est pas recherchée pour elle-même, mais les réussites de chacun sont valorisées. Trois règles guident animateurs et participants : la priorité aux plus pauvres, le respect du rythme et du niveau de chacun, l’évaluation et la programmation avec les participants.

L’article qui suit est l’œuvre des familles du Quart Monde qui fréquentent la salle de bien-être. Celles-ci se sont rassemblées tous les vendredis pendant deux mois, pour partager l’expérience vécue au sein du projet « santé, culture et bien-être ».

Index

Index chronologique

1988/3

Index thématique

Santé, handicap
Texte intégral

Qui sommes-nous ? Que faisons-nous ?

Pères et mères, jeunes mamans de 18 ans ou grands-parents déjà, nous provenons de familles modestes, pauvres ou vivant parfois du minimex (allocation minimum de survie accordée par le centre public d’aide sociale des communes belges).

Nous fréquentons la salle de bien-être chaque semaine, certains depuis cinq ans.

Nous avons pu accéder au cours de nos séances à diverses formes d’expression corporelle. L’étendue des expériences va de la gymnastique traditionnelle, rythmique ou sportive à d’autres styles de gymnastiques « douces » (yoga, eutonie, relaxation), en passant par des jeux sportifs, des danses et des mimes.

Nous avons vécu des journées de ski de fond, de plein air, de marche, et divers parcours-santé.

Le groupe des hommes a organisé régulièrement des week-end sportifs où ils ont découvert le ski, la voile, la course d’orientation, le vélo, le basket-ball, le football.

L’objectif n’est pas de nous spécialiser dans une discipline précise, mais de découvrir ensemble toute la richesse de notre corps.

Oser venir, oser faire le premier pas

Certains parmi nous participaient déjà activement aux réunions de découverte de la santé organisée par l’équipe médicale dès 1977.

D’autres nous ont rejoints, invités par une amie, un voisin, une belle-sœur ou un médecin de l’équipe.

- «  Pourtant j’avais peur ! De quoi ?… qu’on rigole de moi ! tiens ! »

- «  Moi en training ! Mais je ne connais personne ! »

- «  Liliane m’en a parlé au bureau du chômage, tous les jours pendant un an ! »

- « Pourtant, avant, à l’école, je n’aimais pas la gymnastique !… Je m’arrangeais toujours pour oublier mon équipement ! »

- « Avant, je disais que je n’avais pas le temps ! J’ai mon ménage ! je dois aller à la commune !… Je ne saurais pas payer ! »

Lors des premières séances, les nouveaux participants se montrent un peu hésitants. C’est une expérience très neuve et un peu déroutante, mais tout dépend de l’accueil et du climat de fête…

- « Je me souviendrai toujours la première fois… J’étais seule avec Anne ! »

- « J’étais complexée, je me sentais inférieure, la première fois je suis restée sur le côté. »

- « On te dit bonjour ; rien que cela c’est déjà important ! »

- « Je me suis sentie accueillie tout de suite, comme j’étais. »

- « Moi, j’ai tout de suite aimé l’ambiance. J’ai commencé à oser bouger parce que je n’avais pas l’impression d’être dévisagée, jugée. »

- « Je me suis sentie encouragée par les autres. »

Faire revivre son corps

Petit à petit, nous vivons des moments très agréables de détente, de souplesse, d’audace et le sentiment d’être encore « capable » nous donne « comme une nouvelle jeunesse ».

- « J’étais étonnée de moi-même, au fur et à mesure que j’avançais, je savais refaire des choses dont je ne me croyais plus capable. »

- « Je suis revenue parce qu’on m’a dit tout de suite : fais ce que tu peux faire. Chacun à son rythme. »

- « On doit essayer de sortir de sa coquille, mais ce n’est pas possible, si tu ne te sens pas acceptée telle que tu es. »

- « Je retrouvais à quarante ans un corps que j’avais négligé avec les accouchements. »

Tout se tient, le bien-être et la santé c’est se sentir bien dans sa peau, dans la vie de tous les jours.

- «  C’est comme si je me sentais plus heureuse maintenant dans ma façon de vivre. »

- « Rester en forme et entretenir mon corps, c’est très important. »

- « J’avais décidé d’arrêter de boire. Je me sentais lourde, je suis venue à la gymnastique et cela m’a aidée à tenir. »

- « C’est comme si je faisais revivre mon corps. Je me sens plus souple, plus légère. Je fais mon travail plus facilement. Je monte les escaliers sans être essoufflée. »

- « Pour nettoyer, me courber, grimper sur une échelle, plus de problèmes… »

- « Ce n’est pas forcément perdre des kilos à tout prix comme dans les magazines. C’est autre chose, c’est la forme quoi ! »

- « Tout se tient ; j’ai eu envie de me nourrir et nourrir ma famille autrement. »

- « Moi, je me sens plus relaxée dans la vie de tous les jours. Avant, j’étais vite énervée, pour la moindre difficulté je paniquais. Maintenant, je me maîtrise mieux. Il me semble que j’accepte plus facilement les problèmes. »

- « Avant, j’étais plus forte, plus fatiguée. »

Le bien-être ne se vit pas seul

La rencontre avec d’autres a ses exigences. Il faut affronter le regard des autres et l’image de son corps en face du miroir.

- « Pour venir ici, il faut une hygiène de vie. »

- « Quand on entre en contact très proche avec d’autres, dans les exercices à deux par exemple, il faut se respecter. Avoir soin de son corps, c’est une question de respect pour moi et pour les autres. »

- « Moi, j’ai maigri, je m’habille mieux, je me regarde souvent dans mon miroir. »

- « Je m’habille comme j’ai envie, tant pis si cela ne plaît pas aux autres. Être propre sur soi et avoir training propre… ça oui, bien sûr…! »

- « Quand on fait une sortie ensemble, maintenant je fais attention à mon apparence. Avant je sortais avec une robe tachée, je me disais tant pis ; maintenant plus ! »

- « Moi, je me sens d’abord une femme. Si tu es bien habillée, tu es plus respectée. »

- « Je m’habille souvent en pantalon parce que je me sens mieux. Je le fais pour moi, pas pour les autres. »

- « Moi, je veux être une femme « comme tout le monde » pour que mes enfants soient fiers de moi. Si ton enfant entend dire de toi : « ta maman est vilaine, ta maman est sale »… quelle honte. »

- « Même si je suis forte, même si la nature nous a donné des disgrâces, je me sens à l’aise partout »

- « Avant, je n’aurais pas osé me mettre en pantalon. »

Au-delà du bien-être physique, plusieurs ont manifesté leur plaisir de trouver ici un espace de liberté, entre femmes, entre copains, sans souci.

- « Ici, j’oublie mes soucis, les disputes, les dettes… »

- « Pendant toute la semaine, j’accumule, j’accumule. Ici c’est comme si tout ce qui est en moi pouvait enfin sortir. »

- « Quand il n’y a pas de gymnastique pendant les vacances, cela me manque. C’est un besoin pour moi. »

- « Ici, on se sent plus libre parce qu’on est entre femmes. »

La salle de bien-être est aussi une aventure humaine où la richesse est celle de la « rencontre ».

C’est un moment privilégié que rechoisissent tous ceux et celles qui reviennent.

- « On tombe en amitié et c’est bon. »

- « C’est comme une deuxième famille. »

- « C’est une autre mentalité que chez nous à la maison, même si quelqu’un ne te plaît pas, on essaye de se comprendre. »

- « Le fait d’être dans le groupe me permet de mieux supporter les problèmes que j’ai à la maison. »

- « Pour moi, ce qu’on vit ici c’est unique. Il n’y a qu’ici que cela se passe. C’est parce qu’on sent qu’on construit quelque chose de grand ensemble. »

- « Faire de la gymnastique ensemble, se parler, écouter les autres, partager « autrement » qui on est ; c’est ici que j’ai osé commencer à parler. »

- « On avance parce qu’on a une certaine force. On sent qu’on a l’appui des autres. »

Le bien-être et l’affirmation des droits

Les droits de l’homme se vivent au quotidien. le droit à la santé passe par le bien-être. Ce n’est pas un luxe. Le bien-être c’est aussi une question de dignité.

- « Il n’y a pas que la survie, le quotidien, qui comptent ; on est des êtres humains avant tout. »

- « Ce n’est pas parce que tu es pauvre que tu n’as pas envie de te détendre. Souvent, moins tu as les moyens, plus tu as des difficultés et plus tu as besoin de te détendre. »

- « Et pourquoi on y aurait pas droit ? »

- « Tout le monde a droit au sport, au bien-être. C’est une question de liberté. Mais dans les clubs, les prix sont trop élevés. »

- « Moi, je suis heureuse d’avoir changé. Je ne voudrais plus être comme il y a dix ans. Mes enfants n’auront pas les complexes que j’ai eus. Ils sont bien dans leur peau. Si tu es mal dans ta peau, tu es le plus malheureux des hommes. Tu ne pourras jamais regarder quelqu’un en face. Si tu es bien dans ton corps, tu t’exprimes sans perdre la face, tu oses revendiquer tes droits. »

La santé, c’est notre responsabilité

Depuis l’inauguration de la salle, cette phrase est écrite en grand comme un défi permanent.

Nous sommes persuadés que la santé n’est pas seulement l’affaire des médecins et des pharmaciens.

Il faut mettre en œuvre tous les moyens qui ont fait leurs preuves : le sport à l’école, le sport pour tous, le droit aux vacances familiales, les réunions « santé », les espaces verts.

- « Ce qui est bien dans les réunions de découverte et de santé c’est qu’on s’apprend l’un l’autre. »

- « Depuis 4 ans, j’ai appris beaucoup d’exercices. Eh bien, chez moi, quand je sens que j’en ai besoin pour me calmer ou me détendre, je fais des exercices toute seule… le soir souvent. »

- « Tu es encouragée quand tu sens que tu n’es pas seul. Il fait se mettre ensemble. Moi, j’ai pu aller en vacances avec mon mari, mes enfants, c’est inoubliable. »

- « Quand il n’y a pas de gymnastique pendant les vacances, nous partons avec des amis faire de la marche. »

Nous avons réalisé ensemble en 1987 un film vidéo dont le titre est « Maintenant, je me sens bien… et toi ? » Nous y avons montré que depuis dix ans le slogan : « La santé, c’est notre responsabilité » est un combat quotidien.

Pour citer cet article Anne Germain, « Une «salle de bien-être» », Revue Quart Monde, Année 1988, Sport : bien être ensemble, Dossier, mis à jour le : 14/01/2019,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3980.
Auteur

Anne Germain

Née en 1949 à Yangambi (Zaïre), mariée et mère de 4 enfants. En 1975, après des études en éducation physique et kinésithérapie, elle vit comme volontaire du mouvement ATD Quart Monde dans un quartier pauvre de Bruxelles. Passionnée par la santé et le bien-être de tous, elle crée avec son mari P. Hendrick, médecin, le projet santé et culture Quart Monde à Molenbeek. Responsable du projet de la salle de bien-être, depuis 1982, elle exerce également à mi-temps dans une école technique de Bruxelles
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