Une « salle de bien-être »

Anne Germain

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Anne Germain, « Une « salle de bien-être » », Revue Quart Monde [Online], 128 | 1988/3, Online since 01 March 1989, connection on 16 April 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3980

Un hangar de cent mètres carrés en annexe d’un cabinet médical installé dans le quartier de Molenbeek à Bruxelles et ayant pour mission de promouvoir la santé des familles très pauvres. En mobilisant la bonne volonté et les compétences nécessaires le hangar prend tournure. Il devient « salle de bien-être » équipée d’un matériel de gymnastique et de psychomotricité et complétée par un bloc technique comportant douches et sanitaires. Des séances hebdomadaires d’une heure et demie sont proposées aux femmes d’une part, et aux hommes de l’autre. Depuis 1982, plus de soixante-dix adultes ont fréquenté les réunions sportives. Les activités physiques sont simples et très variées. La performance n’est pas recherchée pour elle-même, mais les réussites de chacun sont valorisées. Trois règles guident animateurs et participants : la priorité aux plus pauvres, le respect du rythme et du niveau de chacun, l’évaluation et la programmation avec les participants.

L’article qui suit est l’œuvre des familles du Quart Monde qui fréquentent la salle de bien-être. Celles-ci se sont rassemblées tous les vendredis pendant deux mois, pour partager l’expérience vécue au sein du projet « santé, culture et bien-être ».

Pères et mères, jeunes mamans de 18 ans ou grands-parents déjà, nous provenons de familles modestes, pauvres ou vivant parfois du minimex (allocation minimum de survie accordée par le centre public d’aide sociale des communes belges).

Nous fréquentons la salle de bien-être chaque semaine, certains depuis cinq ans.

Nous avons pu accéder au cours de nos séances à diverses formes d’expression corporelle. L’étendue des expériences va de la gymnastique traditionnelle, rythmique ou sportive à d’autres styles de gymnastiques « douces » (yoga, eutonie, relaxation), en passant par des jeux sportifs, des danses et des mimes.

Nous avons vécu des journées de ski de fond, de plein air, de marche, et divers parcours-santé.

Le groupe des hommes a organisé régulièrement des week-end sportifs où ils ont découvert le ski, la voile, la course d’orientation, le vélo, le basket-ball, le football.

L’objectif n’est pas de nous spécialiser dans une discipline précise, mais de découvrir ensemble toute la richesse de notre corps.

Oser venir, oser faire le premier pas

Certains parmi nous participaient déjà activement aux réunions de découverte de la santé organisée par l’équipe médicale dès 1977.

D’autres nous ont rejoints, invités par une amie, un voisin, une belle-sœur ou un médecin de l’équipe.

- « Pourtant j’avais peur ! De quoi ? … Qu’on rigole de moi ! tiens ! »

- « Moi en training ! Mais je ne connais personne ! »

- « Liliane m’en a parlé au bureau du chômage, tous les jours pendant un an ! »

- « Pourtant, avant, à l’école, je n’aimais pas la gymnastique ! … Je m’arrangeais toujours pour oublier mon équipement ! »

- « Avant, je disais que je n’avais pas le temps ! J’ai mon ménage ! je dois aller à la commune ! … Je ne saurais pas payer ! »

Lors des premières séances, les nouveaux participants se montrent un peu hésitants. C’est une expérience très neuve et un peu déroutante, mais tout dépend de l’accueil et du climat de fête…

- « Je me souviendrai toujours la première fois… J’étais seule avec Anne ! »

- « J’étais complexée, je me sentais inférieure, la première fois je suis restée sur le côté. »

- « On te dit bonjour ; rien que cela c’est déjà important ! »

- « Je me suis sentie accueillie tout de suite, comme j’étais. »

- « Moi, j’ai tout de suite aimé l’ambiance. J’ai commencé à oser bouger parce que je n’avais pas l’impression d’être dévisagée, jugée. »

- « Je me suis sentie encouragée par les autres. »

Faire revivre son corps

Petit à petit, nous vivons des moments très agréables de détente, de souplesse, d’audace et le sentiment d’être encore « capable » nous donne « comme une nouvelle jeunesse ».

- « J’étais étonnée de moi-même, au fur et à mesure que j’avançais, je savais refaire des choses dont je ne me croyais plus capable. »

- « Je suis revenue parce qu’on m’a dit tout de suite : fais ce que tu peux faire. Chacun à son rythme. »

- « On doit essayer de sortir de sa coquille, mais ce n’est pas possible, si tu ne te sens pas acceptée telle que tu es. »

- « Je retrouvais à quarante ans un corps que j’avais négligé avec les accouchements. »

Tout se tient, le bien-être et la santé c’est se sentir bien dans sa peau, dans la vie de tous les jours.

- « C’est comme si je me sentais plus heureuse maintenant dans ma façon de vivre. »

- « Rester en forme et entretenir mon corps, c’est très important. »

- « J’avais décidé d’arrêter de boire. Je me sentais lourde, je suis venue à la gymnastique et cela m’a aidée à tenir. »

- « C’est comme si je faisais revivre mon corps. Je me sens plus souple, plus légère. Je fais mon travail plus facilement. Je monte les escaliers sans être essoufflée. »

- « Pour nettoyer, me courber, grimper sur une échelle, plus de problèmes… »

- « Ce n’est pas forcément perdre des kilos à tout prix comme dans les magazines. C’est autre chose, c’est la forme quoi ! »

- « Tout se tient ; j’ai eu envie de me nourrir et nourrir ma famille autrement. »

- « Moi, je me sens plus relaxée dans la vie de tous les jours. Avant, j’étais vite énervée, pour la moindre difficulté je paniquais. Maintenant, je me maîtrise mieux. Il me semble que j’accepte plus facilement les problèmes. »

- « Avant, j’étais plus forte, plus fatiguée. »

La salle de bien-être : pour passer des paroles aux actes

En 1975, le projet santé est élaboré par l’équipe médicale en étroite collaboration avec les responsables du mouvement ATD Quart Monde.

Il s’articule initialement autour d’un constat : la mauvaise santé est associée à l’extrême pauvreté et nuit à la promotion de la population la plus pauvre. Il a un objectif limité : connaître et comprendre le vécu des plus pauvres par rapport à la santé, aux soins de santé, au corps et à l’image corporelle, au bien-être en général.

Il s’agit donc clairement d’un projet de connaissance enraciné sur le terrain et d’une interaction continue d’une population et d’une équipe qui veut en être solidaire. Les membres de l’équipe travaillent, écoutent, écrivent et partagent ce qu’ils ont découvert. Petit à petit leur apparaît l’importance de la santé pour les familles sous-prolétaires et leur lutte continuelle pour la préserver. Guidés par le père Joseph Wresinski, l’équipe décide de faire des plus exclus des partenaires dans le combat pour la santé. Ce combat passe nécessairement par la culture.

En avril 1977, a lieu la première réunion de découverte de la santé où tous les jours, les familles se réunissent et cherchent ensemble les moyens de préserver ou récupérer une bonne santé. Mais cela ne suffit pas.

Une véritable réappropriation du corps passe par une dynamique complémentaire : celle de la salle de bien-être où les familles passent de la parole à l’acte. Elle est inaugurée en 1982. L’intuition de base du projet qui a amené l’équipe à proposer aux plus pauvres une activité gratuite, ludique et gratifiante s’avère exacte. L’envie de se détendre et de se rencontrer devient la motivation principale du groupe. La salle de bien-être est un lieu privilégié de connaissance et de partage du savoir. Elle permet de comprendre la misère et l’exclusion en abordant les plus démunis d’une manière originale, non à partir de leurs insuffisances mais de leur dynamisme.

Le bien-être ne se vit pas seul

La rencontre avec d’autres a ses exigences. Il faut affronter le regard des autres et l’image de son corps en face du miroir.

- « Pour venir ici, il faut une hygiène de vie. »

- « Quand on entre en contact très proche avec d’autres, dans les exercices à deux par exemple, il faut se respecter. Avoir soin de son corps, c’est une question de respect pour moi et pour les autres. »

- « Moi, j’ai maigri, je m’habille mieux, je me regarde souvent dans mon miroir. »

- « Je m’habille comme j’ai envie, tant pis si cela ne plaît pas aux autres. Être propre sur soi et avoir training propre… ça oui, bien sûr… ! »

- « Quand on fait une sortie ensemble, maintenant je fais attention à mon apparence. Avant je sortais avec une robe tachée, je me disais tant pis ; maintenant plus ! »

- « Moi, je me sens d’abord une femme. Si tu es bien habillée, tu es plus respectée. »

- « Je m’habille souvent en pantalon parce que je me sens mieux. Je le fais pour moi, pas pour les autres. »

- « Moi, je veux être une femme « comme tout le monde » pour que mes enfants soient fiers de moi. Si ton enfant entend dire de toi : « ta maman est vilaine, ta maman est sale » … quelle honte. »

- « Même si je suis forte, même si la nature nous a donné des disgrâces, je me sens à l’aise partout »

- « Avant, je n’aurais pas osé me mettre en pantalon. »

Au-delà du bien-être physique, plusieurs ont manifesté leur plaisir de trouver ici un espace de liberté, entre femmes, entre copains, sans souci.

- « Ici, j’oublie mes soucis, les disputes, les dettes… »

- « Pendant toute la semaine, j’accumule, j’accumule. Ici c’est comme si tout ce qui est en moi pouvait enfin sortir. »

- « Quand il n’y a pas de gymnastique pendant les vacances, cela me manque. C’est un besoin pour moi. »

- « Ici, on se sent plus libre parce qu’on est entre femmes. »

La salle de bien-être est aussi une aventure humaine où la richesse est celle de la « rencontre ».

C’est un moment privilégié que rechoisissent tous ceux et celles qui reviennent.

- « On tombe en amitié et c’est bon. »

- « C’est comme une deuxième famille. »

- « C’est une autre mentalité que chez nous à la maison, même si quelqu’un ne te plaît pas, on essaye de se comprendre. »

- « Le fait d’être dans le groupe me permet de mieux supporter les problèmes que j’ai à la maison. »

- « Pour moi, ce qu’on vit ici c’est unique. Il n’y a qu’ici que cela se passe. C’est parce qu’on sent qu’on construit quelque chose de grand ensemble. »

- « Faire de la gymnastique ensemble, se parler, écouter les autres, partager « autrement » qui on est ; c’est ici que j’ai osé commencer à parler. »

- « On avance parce qu’on a une certaine force. On sent qu’on a l’appui des autres. »

Le bien-être et l’affirmation des droits

Les droits de l’homme se vivent au quotidien. Le droit à la santé passe par le bien-être. Ce n’est pas un luxe. Le bien-être c’est aussi une question de dignité.

- « Il n’y a pas que la survie, le quotidien, qui comptent ; on est des êtres humains avant tout. »

- « Ce n’est pas parce que tu es pauvre que tu n’as pas envie de te détendre. Souvent, moins tu as les moyens, plus tu as des difficultés et plus tu as besoin de te détendre. »

- « Et pourquoi on y aurait pas droit ? »

- « Tout le monde a droit au sport, au bien-être. C’est une question de liberté. Mais dans les clubs, les prix sont trop élevés. »

- « Moi, je suis heureuse d’avoir changé. Je ne voudrais plus être comme il y a dix ans. Mes enfants n’auront pas les complexes que j’ai eus. Ils sont bien dans leur peau. Si tu es mal dans ta peau, tu es le plus malheureux des hommes. Tu ne pourras jamais regarder quelqu’un en face. Si tu es bien dans ton corps, tu t’exprimes sans perdre la face, tu oses revendiquer tes droits. »

Un temps où l’on s’apprend

À la salle de bien-être, les participants constituent une « cellule » de l’université populaire.

Après l’effort physique, tout le monde se retrouve et c’est l’occasion d’échanger les expériences des uns et des autres, de raconter simplement et en toute confiance la vie quotidienne, les problèmes, mais aussi les satisfactions. Au cours de ces réunions, on parle aussi de l’actualité et tout en discutant, en argumentant, les participants apprennent petit à petit à prendre la parole.

Enfin, autour d’un café, ces moments de partage sont chaleureux ; tel jour, on fête un anniversaire, la semaine suivante une lettre arrive du Guatemala ou de Paris, un autre jour on s’informe sur les activités des autres mouvements.

L’histoire de la salle de bien-être est écrite et illustrée dans un grand livre d’or, mémoire de toutes les étapes de ce projet. D’autre part, chaque participant conserve dans un album, les photos, les témoignages du combat quotidien et personnel pour le mieux-être et la santé.

La cellule de bien-être proclame le droit à la santé pour tous dans les manifestations nationale et internationales. Démonstrations de gymnastique, affiches, photos et depuis peu le film « Maintenant, je me sens bien… et toi ? » révèlent à tous le combat pour le droit au bien-être.

La santé, c’est notre responsabilité

Depuis l’inauguration de la salle, cette phrase est écrite en grand comme un défi permanent.

Nous sommes persuadés que la santé n’est pas seulement l’affaire des médecins et des pharmaciens.

Il faut mettre en œuvre tous les moyens qui ont fait leurs preuves : le sport à l’école, le sport pour tous, le droit aux vacances familiales, les réunions « santé », les espaces verts.

- « Ce qui est bien dans les réunions de découverte et de santé c’est qu’on s’apprend l’un l’autre. »

- « Depuis 4 ans, j’ai appris beaucoup d’exercices. Eh bien, chez moi, quand je sens que j’en ai besoin pour me calmer ou me détendre, je fais des exercices toute seule… le soir souvent. »

- « Tu es encouragée quand tu sens que tu n’es pas seul. Il fait se mettre ensemble. Moi, j’ai pu aller en vacances avec mon mari, mes enfants, c’est inoubliable. »

- « Quand il n’y a pas de gymnastique pendant les vacances, nous partons avec des amis faire de la marche. »

Nous avons réalisé ensemble en 1987 un film vidéo dont le titre est « Maintenant, je me sens bien… et toi ? » Nous y avons montré que depuis dix ans le slogan : « La santé, c’est notre responsabilité » est un combat quotidien.

Anne Germain

Née en 1949 à Yangambi (Zaïre), mariée et mère de 4 enfants. En 1975, après des études en éducation physique et kinésithérapie, elle vit comme volontaire du mouvement ATD Quart Monde dans un quartier pauvre de Bruxelles. Passionnée par la santé et le bien-être de tous, elle crée avec son mari P. Hendrick, médecin, le projet santé et culture Quart Monde à Molenbeek. Responsable du projet de la salle de bien-être, depuis 1982, elle exerce également à mi-temps dans une école technique de Bruxelles

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