La qualité dans la rue

Patrice Magnéto

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Patrice Magnéto, « La qualité dans la rue », Revue Quart Monde [Online], 128 | 1988/3, Online since 01 March 1989, connection on 17 May 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3993

Tout en remarquant que chaque conseiller technique a sa façon de travailler, Patrick Magnéto affirme fortement sa volonté de faire connaître la boxe aux enfants et aux jeunes dans tous les milieux, aussi bien dans les milieux favorisés que dans les milieux défavorisés ; même s’il précise que : « dans les milieux riches, la boxe est un peu regardée avec des pincettes » et qu’inversement c’est dans les milieux défavorisés que ce sport marche le mieux. (Propos recueillis par Joël Lemercier)

Une passion qui se transmet

« La boxe est un sport qui demande beaucoup de sacrifices. Souvent un gamin de douze-quatorze ans a déjà beaucoup d’activités. Il fait de l’initiation au tennis ou à d’autres sports. Pourquoi irait-il suer à la boxe ou à un autre sport dur ? En plus la finalité de la boxe est de mettre son adversaire K.O. Tu gagnes parce que tu as mis le plus de coups à l’autre : c’est un peu dramatique. Il y a des milieux où les parents ne laisseront pas faire ça, même si les gamins le veulent. »

« Dans le quartier où j’habitais, c’était les matches de foot qui nous occupaient, souvent suivis par les bagarres dans la rue. À ce moment-là, j’étais beaucoup dans la rue, je traînais l’après-midi ; toutes les bêtises qu’on pouvait faire, je les ai faites. Comme je me suis blessé, je ne pouvais plus faire de foot. Mon père qui faisait de la boxe m’a incité à pratiquer ce sport.

« Je me suis aperçu qu’à la salle d’entraînement je pouvais autant apprendre à me défendre qu’à donner. À partir du jour où j’ai commencé à boxer, je me suis moins battu parce que ça a pas mal canalisé mon agressivité et ça m’a donné une assurance que je n’avais pas avant. Auparavant, comme j’avais peur de prendre des coups, j’attaquais toujours le premier. »

« En fait, dès que j’ai commencé à pratiquer ce sport, ça m’a demandé beaucoup d’heures d’entraînement et j’ai commencé à avoir une passion. »

Après sa carrière en compétition, Patrick Magnéto continue à entretenir cette passion. Mieux, il la fait partager dans son travail de tous les jours et dans les stages qu’il organise. « Récemment, nous avons fait un stage dans le métro, à la Défense. J’avais fait venir des boxeurs de l’équipe nationale. Cinquante personnes sont venues tous les jours, presque uniquement des jeunes. Ils restaient une heure, deux heures. Ils venaient voir de la boxe, et ils s’y intéressaient. »

Prendre les jeunes au sérieux

En mai dernier, Patrick Magnéto animait un autre stage à Savigny-sur-Orge avec des jeunes de « l’éducation surveillée » âgés de quinze à dix huit ans. « Ce sont des jeunes qui ont de gros problèmes, et je sais qu’avec eux on ne peut pas tricher. Si cela ne leur plaît pas, ils partent. J’avais donc misé sur la qualité en faisant venir des athlètes de haut niveau, ceux de l’équipe olympique qui participent aux jeux de Séoul. Les jeunes avaient déjà vu ces gars-là à la télé, la semaine précédente, à l’occasion des Internationaux de France. Pour eux c’était de la magie de voir les mêmes athlètes devant eux, habillés comme à la télé et qui leur disaient : « Voilà, je m’appelle un tel et je suis champion de ci ou de ça et on va s’entraîner ensemble ». J’étais derrière, je supervisais, je crois qu’on ne peut pas se moquer des gens, il faut leur fournir un bon matériel, des rings vraiment de compétition, des cordes, des gants, du matériel de haut niveau. »

Grâce à cet investissement, les jeunes se sont trouvés valorisés. De plus, les entraînements sont filmés comme pour la préparation des champions, ensuite les films sont revus : « On discute autour des qualités et des défauts qui ressortent de chaque entraînement. Chacun peut se voir boxer, et même boxer contre un authentique champion. »

De l’avis de toutes les personnes concernées, ce stage est une réussite, les jeunes sont prêts à recommencer. Pour pousser jusqu’au bout le sérieux de sa démarche, Patrick Magnéto n’hésite pas à remettre une lettre à chaque jeune. Il s’agit d’une attestation de stage à remettre à des responsables de clubs : « J’avais donné cette lettre à chacun en disant : « va dans un club de boxe de ma part si ça t’intéresse, avec ça ils sauront ce que tu as déjà fait. »

En repensant à ces jeunes, Patrick Magnéto ne peut d’empêcher de parler de leur condition physique : « tous ceux qui étaient là sont assez rachitiques. Ils ont eu des problèmes de malnutrition. Certains athlètes présents avaient le même âge qu’eux : dix huit ans. À cet âge-là, au point de vue morphologique, les athlètes sont des hommes, tandis qu’à côté d’eux les jeunes étaient des gamins. Il faut y aller doucement, mais la boxe est un sport qui peut les former musculairement et leur donner de l’assurance. Ça ne peut leur faire que du bien. En plus, c’est un sport intéressant parce qu’on ne peut pas tricher, ce n’est pas comme au football ou au rugby où l’on peut faire des passes pour masquer son insuffisance ; là on est tout seul devant l’adversaire ; il n’y a pas de copains derrière qui se cacher. »

Pour le sportif de haut niveau qui a tout misé sur son sport, la boxe est vraiment une école de la vie. Si ce sport ne peut être réduit à cet aspect, il le favorise à bien des égards : « Il est très important que les gamins se rendent compte que le boxeur peut taper fort s’il le veut, mais aussi qu’un boxeur n’est pas un casseur. Dans les quartiers défavorisés, les enfants ou les jeunes se frappent dans la rue. En fait, ils ne savent pas se battre. Au départ, ils veulent apprendre la boxe pour se battre dans la rue. Ils croient qu’ils vont casser la figure à tout le monde et peu à peu ils s’aperçoivent que le sport leur suffit. Les casseurs se transforment en sportifs… Et c’est un des intérêts du sport, petit à petit on apprend des règles de vie qui servent tout le temps. »

La rue et la qualité

Patrick Magnéto a des projets plein la tête. Ils sont à la mesure de sa passion pour la boxe et de la confiance qu’il a dans ses amis sportifs de haut niveau : « C’est drôlement motivant de voir des gamins heureux et souriants. Pour un sportif ou un prof, il ne peut rêver mieux, c’est vraiment une leçon de la vie. »

Pour 1988-1989, Patrick Magnéto a le projet de faire le tour de quartiers avec un camion-ring. Sur ces rings mobiles des athlètes de haut niveau feraient des démonstrations, ensuite les jeunes seraient invités à monter pour essayer eux-mêmes. C’est là qu’à ses yeux, il faut investir en priorité. Le sport se développera pour les enfants ou les jeunes de tous milieux lorsqu’il retrouvera la rue. Même si la salle est un lieu privilégié d’entraînement, la rue reste l’endroit idéal de la découverte, de l’initiation.

Les jeunes ou les enfants ne peuvent s’investir que s’ils se savent respectés et cela ils le sentent à travers la qualité de ce qu’on leur propose, qualité du matériel, mais aussi compétence des hommes.

Rejoindre un club quand on est pauvre

Lorsque j’habitais une cité sous-prolétaire, j’emmenais chaque semaine trois enfants de familles très pauvres dans un club de rugby dont j’étais un des entraîneurs.

Les débuts ont été difficiles. Les enfants ont accepté de venir parce qu’ils m’aimaient bien. Ils ne connaissaient pas le rugby et n’avaient jamais fait de sport en dehors des parties de football dans les rues de la cité.

Pour aller au stade, à l’autre bout de la ville, nous traversions des quartiers que les enfants n’avaient jamais vus. Ils avaient parfois peur qu’on se perde !

Je les ai présentés à mon collègue entraîneur qui était par ailleurs professeur de sport en CNPP avec des jeunes défavorisés. Il m’a beaucoup aidé à faire passer auprès d’un administratif du club le fait que ces enfants ne connaissaient pas toujours le nom de leur mère, leur âge exact, ni leur adresse précise.

Un jour, parce qu’il pleuvait, une maman avait dit à son fils : « tu mets un pantalon et des bottes pour jouer ». J’ai dû multiplier les exercices pour que personne n’attende dans un coin et ne puisse faire de commentaires.

Une autre fois, mon collègue m’a dit d’emporter le carton des chaussures oubliées l’année précédente. Pendant 15 jours, les enfants ont gardé leurs chaussures à crampons.

Plus tard, j’ai découvert qu’ils ne se douchaient pas avec les autres. Les histoires de sexe leur permettaient de fanfaronner mais, en réalité, ils étaient mal à l’aise devant leur corps en train de se former. Ce fut une autre occasion de moquerie. Par ailleurs, dans la cité, j’entendais des commentaires sur ce qui « se passait » dans les douches du stade. Je devais donc réexpliquer aux parents.

Sur le terrain, les enfants faisaient des progrès, mais ils voulaient toujours être dans mon groupe. Ils prenaient un réel plaisir au jeu, comprenant peu à peu les règles, mais ils éprouvaient plus que les autres des difficultés à coordonner leurs gestes.

Lors des matches, ils étaient toniques, agressifs (dans le bon sens) mais n’arrivaient pas à s’économiser, ni à tenir leur place en sécurité : ils quittaient facilement le terrain sur le prétexte d’un mauvais coup ou d’une décision de l’arbitre.

À Noël, le club avait invité tous les parents à une grande fête. Il nous a fallu convaincre les hésitants et organiser plusieurs voyages pour amener ces familles nombreuses et très démunies. Je me rappelle leur fierté lorsque leurs enfants reçurent leur paire de chaussures comme tous les autres.

Au moment de goûter chacun buvait et mangeait ce qu’il voulait, personne ne regardait si l’un d’eux emmenait quelque chose pour le petit frère à la maison.

Au bout de six mois, ces enfants avaient une place dans le club. Lorsque l’un était malade, les autres me demandaient des nouvelles ou disaient : « il va nous manquer, Jean-Marie, dimanche, il pousse bien à la mêlée. »

Philippe Hamel

Patrice Magnéto

Patrick Magnéto a trente ans. Comme conseiller technique régional en Ile-de-France, l’ancien champion a la passion de faire découvrir la boxe aux enfants et aux jeunes. Il y a dans ce domaine un tas d’idées reçues à dépasser, des montagnes de clichés à effacer.

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