N° 128, 1988/3   •  Sport : bien être ensemble
Dossier

Que peut faire une fédération ?

Robert Bobin
  • publié en août 1988
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1988/3
Texte intégral

Revue Quart Monde : Vous avez perçu notre souci : l’avenir des jeunes les plus pauvres. Notre expérience de vie dans les cités nous autorise à affirmer l’espoir de ces jeunes : être reconnus en recevant les moyens d’apprendre. Or, ils profitent bien peu de toutes les chances d’apprendre apportées par le sport, qui est partie intégrante de notre vie sociale et culturelle. Dans notre pratique avec ces jeunes, le sport a été un outil de rassemblement et aussi un moyen pour les plus défavorisés de se libérer du sentiment de honte qui s’attache à leur exclusion.

Alors, nous nous posons, nous vous posons la question : comment mettre davantage en rapport les milieux les plus pauvres et les milieux sportifs ?

Robert Bobin : Cet objectif n’entre pas dans la vocation spécifique de la Fédération Française d'Athlétisme... Une Fédération est mandatée par l’État pour organiser des compétitions et pour représenter la France dans les compétitions internationales : c’est là son rôle principal.

Là, nous sommes pris à, la gorge par un travail colossal. Nous sommes contraints de parer au plus pressé et d’assurer les calendriers des compétitions. Nous avons les championnats. Nous avons les championnats de France à Tours et les Jeux Olympiques à Séoul ; alors nous sommes obligés de sélectionner d’urgence. Mon collègue et moi sommes des retraités, nous travaillons bénévolement parce que nous sommes passionnés. Nous sommes nombreux à le faire mais pas assez ; la vie associative en France ne s’est pas assez développée, en tout cas sur le plan sportif, pour que suffisamment d’adultes s’engagent au bénéfice des jeunes. Nous n’avons donc pas le temps de descendre assez loin dans la réflexion et dans la mise en œuvre de ce que cette réflexion peut apporter.

Pourtant, nous pensons que notre rôle va beaucoup plus loin. Il est de développer le plus possible la pratique sportive. Car nous considérons le sport comme un élément de culture… Et je dirais même que c’est de l’art. Certains gestes sportifs n’ont rien à envier au sculpteur, des gestes de haut niveau bien sûr, la beauté va de pair avec l’efficacité.

Mais la France est restée marquée par la civilisation judéo-chrétienne et l’importance du corps n’est pas reconnue par certaines de nos élites ; c’est une très grosse erreur. Nous constatons, dans notre pratique avec les jeunes, et ceci dans tous les milieux, que le sport est un fantastique moyen d’intégration communautaire. Le sport est un moyen de valorisation ; les classes sociales y sont abolies ; tous ont le même vêtement et sont soumis aux mêmes règles. Plus on développera le sport – sur le plan éducatif, puis compétitif – plus on favorisera l’intégration communautaire et spécialement des classes les plus défavorisées. C’est là ma philosophie personnelle.

Revue Quart Monde : À Reims, où le Mouvement est implanté depuis 1976, nous nous sommes beaucoup servi du sport, les jeunes voulaient surtout pratiquer le football.

Robert Bobin : Je sais que les sports collectifs sont intéressants pour eux parce que ce sont des sports populaires, les sports de combat aussi car ils sont un moyen de se défouler (et il vaut mieux se défouler selon les règles établies que dans la rue en faisant n’importe quoi). L’athlétisme est un sport différent, c’est un sport individuel mais on peut aussi le pratiquer en équipe. Par ailleurs, c’est un sport simple : marcher, courir, sauter, danser. L’homme préhistorique a fait ces gestes naturels dès qu’il s’est mis debout. Cela ne nécessite pas de matériel, ni d’installations sophistiquées. Ce sport est très important pour les jeunes… Savez-vous que dans le monde, deux cent millions de personnes pratiquent l’athlétisme officiellement ? On peut donc estimer à un milliard ceux qui le pratiquent d’une manière informelle ; c’est autant que pour le foot. L’athlétisme africain, entre autres, se développe en ce moment d’une façon absolument fantastique ; les champions qui descendent des hauts plateaux sont très forts et les mômes les imitent, ils courent… Ce faisant ils sont en groupe, ils ne sont pas paumés.

Pour tous ces jeunes plus ou moins en difficulté, je suis d’accord pour vous aider. Ce que nous pourrions faire dans l’avenir, est de vous donner une sorte de mode d’emploi de l’athlétisme. On pourrait organiser, par quartier, des championnats, des grands challenges ; on pourrait donner des prix, des classements, et puis prendre, avec ce point de départ, l’attache des associations existantes pour y intégrer davantage les jeunes défavorisés. On constituerait des équipes avec le même nombre de participants sur des relais multiples avec des disciplines différentes. Cette formule permet à tout le monde de participer. Chacun choisit dans le groupe d’épreuves proposées : celui qui ne court pas vite choisit de courir longtemps, celui qui est gros et lourd va choisir de lancer… Chaque performance est cotée un certain nombre de points ; on peut donc se mesurer aux copains même si l’on n’a pas fait la même chose. À la fin le nombre de points est totalisé par équipe, et c’est la bleue, la rouge ou la blanche qui a gagné. C’est simple comme tout (nous pouvons d’ailleurs lancer cette formule d’une façon un peu globale).

Vous voyez, dans cette pratique, le joueur peut choisir l’épreuve qui le favorise le plus et, s’il s’est trompé, il peut changer la fois suivante pour marquer plus de points. L’intérêt particulier de l’athlétisme est qu’il amène à se connaître.

Revue Quart Monde : Se connaître soi-même ?

Robert Bobin : Oui, se connaître soi-même ; et à se situer par rapport aux autres. Celui qui se croyait le plus fort, le caïd, se voit battu par le petit timide qui a marqué plus de points que lui. Petit à petit les valeurs s’établissent, les gens se connaissent et s’estiment. Celui qui est un peu orgueilleux voit ses points faibles. Il se situe par rapport à l’autre qui n’est pas bavard, qui n’est pas vantard, mais qui marque des points pour l’équipe. Cela crée une sorte de socialisation du groupe qui, à mon avis, est intéressante.

Inversement l’athlétisme permet aux gens de chercher leurs points forts. Nous pourrions mettre dans les relais quelques épreuves qui sont des épreuves tests. Ces tests mesurent la vitesse, la détente, la force, la résistance afin de déterminer tout de suite qui peut avoir quoi : qui pourrait faire un lanceur, un sauteur, un coureur de fond… On peut amener un jeune à se dire : « j’ai un point fort, je suis là parmi les meilleurs » et en profiter pour l’engager dans une pratique sportive collective.

Revue Quart Monde : L’athlétisme dispose, en effet, de toute une palette

Robert Bobin : C’est fabuleux ! il y a quarante trois épreuves aux Jeux Olympiques ! Toutes les capacités très différentes les unes des autres, sont prises en compte et personne n’est exclu. Le champion du monde junior de course sur cent mètres mesure un mètre soixante ! Évidemment certains sont tentés de rigoler, mais ils ne rigolent plus quand ils sont derrière. Il n’y a pas de gabarit, même les handicapés font de l’athlétisme en fauteuil. C’est l’intérêt majeur de ce sport : on trouve toujours un point où l’on est bon, un point mesuré par des chiffres. Chacun a sa place dans l’athlétisme.

Revue Quart Monde : Est-ce que les filles peuvent aussi y trouver leur place ? Dans un milieu populaire, sont-elles motivées par cette discipline ?

Robert Bobin : Pareil, exactement pareil. On peut faire des relais mixtes ; la fille va courir soixante dix mètres et le garçon cent. Nous en avons fait l’essai en espérant une dizaine de milliers de participants ; il y en a eu huit cent mille. L’année prochaine il y en aura plus encore. Ce principe du relais est extrêmement simple : c’est par exemple en course, mille mètres à vingt personnes. L’éducateur dispose les vingt comme il l’entend, selon leurs capacités, mais tous garçons ou filles doivent courir. S’il dispose bien son relais, naturellement, il donnera plus à faire aux plus forts… Il aura effectué au préalable des tests de capacité, ce qui est intéressant aussi.

Revue Quart Monde : À quelle tranche d’âge s’adressent ces relais ?

Robert Bodin : À des gamins puisqu’ils ont eu lieu dans des écoles primaires. Mais ils peuvent s’adresser aussi à des plus grands. Il y a de nombreuses formules. Organiser une pratique collective de l’athlétisme est en soi une opération facile. C’est aussi une opération lourde parce qu’elle nécessite beaucoup de gens compétents.

Revue Quart Monde : Compétents à quel point de vue ?

Robert BOBIN : Des gens compétents sur le plan technique, mais aussi sachant parler aux jeunes, des gens de votre profil. Nous pourrions associer notre technique avec votre compétence de l’animation des groupes.

Revue Quart Monde : Outre ces compétences pensez-vous qu’il soit possible de jouer sur le prestige des champions, des vedettes, car les jeunes eux-mêmes se sentent alors valorisés ?

Robert Bobin : On peut mettre à votre disposition des gens qui sont des vedettes et qui ont l’habitude de travailler dans des groupes. Quelques-uns qui accepteraient de participer à des opérations comme celles-là ; si elles ne sont pas trop contraignantes pour eux parce qu’à force de participer à toutes sortes de choses ils ne seraient plus champions ! ils n’auraient plus le temps de s’entraîner. Certains doivent aussi suivre leurs études où même gagner leur vie. Les athlètes de premier plan, ceux qui ont le plus de prestige, sont débordés.

Je crois qu’il faudrait, dans un premier temps déterminer ensemble quelques secteurs géographiques pour y organiser cette animation athlétique ; nous pourrions mettre un certain nombre de champions ou d’anciens champions dans le circuit, disons une demi douzaine. Mais il faut cibler, choisir des gens qui ont déjà le profil ; on connaît nos gens vous savez… On peut faire venir un jour un tel à tel endroit, un autre pour un autre lieu, et même deux pour un même site, s’ils s’entendent bien et sont complémentaires ; mais pour ne pas rater le coup, une étude est nécessaire. Il faut avancer avec précaution la première fois, ensuite cela pourra prendre de l’extension. Je me méfie des expériences parce qu’on en reste souvent là, mais on ne construit pas une série d’avions sans en avoir quatre ou cinq à l’essai, avec des pilotes d’essai.

Revue Quart Monde : Dans ce genre d’orientation, avez-vous au sein de la fédération des entraîneurs qui accrocheraient, qui verraient le sens d’une telle démarche ?

Robert Bobin : Nous avons des gens dans les clubs qui ont bien du mal à faire face. L’année dernière nous avons eu quarante cinq mille licences nouvelles chez les jeunes et nous en avons vu partir quarante six mille. Cette année ce sera le contraire, mais quoi qu’il en soit, il est évident que nous ne retenons pas dans nos clubs tous ceux qui y viennent. Les clubs peuvent accueillir et retenir des jeunes de bonne qualité mais pas la grande masse. C’est un problème de maturation qui se situe d’ailleurs en amont des clubs ; l’école ne remplit pas son rôle, du moins en France.

On trouve dans la communauté européenne une disproportion énorme dans les règlements scolaires et ce n’est pas à notre avantage, comme chacun le sait. Les Allemands de l’Ouest ont deux cent vingt six jours d’école, le matin y est consacré à l’étude et l’après-midi aux activités culturelles et sportives ; des structures sont en place pour accueillir les jeunes qui y trouvent un enrichissement considérable. En France nous avons cent cinquante six jours d’école seulement où les enfants sont écrasés par le nombre de cours et deux cent neuf jours sans école. C’est assez dramatique parce que ces jours-là, les jeunes sont abandonnés, ils n’ont rien à faire et sont à la rue… La délinquance y trouve facilement son compte.

Revue Quart Monde : Pour motiver ces jeunes qui pratiquent le sport, je pense que vous avez quelques stratégies, quelques manières de faire à nous apprendre. Comment, par exemple, peut-on utiliser le thème des jeux Olympiques ?

Robert Bobin : Le thème des Jeux Olympiques est d’une richesse fantastique, tout le monde est mélangé : toutes les conditions sociales, toutes les races… Les grands sprinters américains sont magnifiques ; ce sont les bas-reliefs du Parthénon. On ne voit pas passer un « noir » mais un « sprinter » ; on ne voit pas passer un « jaune » mais un « lutteur » ou un « sauteur »… Bien sûr les gens se battent pour leur pays, mais l’estime entre les hommes et les femmes qui participent à ces compétitions est extraordinaire.

Alors, dans ces quartiers défavorisés de notre pays où l’on trouve une population mélangée comme aux Jeux Olympiques, on peut dire « Regardez les meilleurs du monde, ils sont de tous les horizons et il y a entre eux une religion commune : c’est la religion de la rigueur, du respect mutuel, ou du respect des règles, tout le monde est sur la même ligne de départ » (ce n’est pas complètement vrai d’ailleurs, ceux qui ont besoin de travailler sont désavantagés par rapport aux autres, mais enfin…). Le thème des Jeux Olympiques peut aussi être exploité de différentes manières.

Revue Quart Monde : En somme la Fédération peut apporter à ces jeunes un conseil de compétence, savoir comment les aider à se connaître. Vous nous apportez une capacité d’organisation complémentaire ainsi que, si possible, du prestige à travers certaines personnes : c’est un apport très important.

Robert Bobin : Mais n’attendez pas de nous plus que nous ne pouvons vous apporter. Nous avons peu de temps et peu de moyens, nous avons une autre vocation. Hier, j’accueillais à Roissy l’équipe de France junior qui revenait sans aucune médaille, or nous avons à maintenir une image de marque sous peine de voir diminuer nos crédits ; nous devons donc nous occuper des « hauts niveaux », gérer leur carrière, leur entraînement, leurs études et leur préparation à la vie socio-professionnelle. Nous sommes trop peu nombreux et ce que nous ferons avec vous sera « en plus ». Mais votre cause est noble et nous la partageons.

Personnellement, je suis outré de voir qu’il y a tant de jeunes qui sont dans une situation inadmissible mais, puisque c’est ainsi, il faut essayer de pallier les défaillances de la société qui n’a pas toujours su faire son devoir. D’ailleurs la société c’est nous ! Alors dans la mesure où l’on pourra vous apporter quelque chose, on le fera.

Pour citer cet article Robert Bobin, « Que peut faire une fédération ? », Revue Quart Monde, Année 1988, Sport : bien être ensemble, Dossier, mis à jour le : 08/02/2010,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/4054.
Auteur

Robert Bobin

Robert Bobin est depuis avril 1987 président de la Fédération d’Athlétisme qui compte cent vingt mille licenciés. Cette responsabilité le met au service selon ses propres termes « de toute une jeunesse ». Mais c’est pendant toute sa carrière que cet ancien champion de France du triple saut a été au service des jeunes athlètes, notamment dans ses fonctions de Directeur Technique National de 1959 à 1973, puis dans celles de Directeur de l’Institut National des sports et de l’Éducation Physique de 1979 à 1983. (Propos de Robert Bobin recueillis par Louis Join-Lambert, François Guillot et Anne Hendrick)