Faire face à l’intolérable

Thierry Labergère

References

Electronic reference

Thierry Labergère, « Faire face à l’intolérable », Revue Quart Monde [Online], 130 | 1989/1, Online since 05 May 1990, connection on 22 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4067

Pour les familles très pauvres, exclues de fait des droits civils et politiques, comme des droits économiques et sociaux, c’est-à-dire de toute reconnaissance d’une participation possible à la vie qui les entoure, que signifie « exercer sa citoyenneté » ? Thierry Labergère témoigne du combat quotidien d’une famille du Quart Monde, parmi d’autres que nous aurions pu évoquer, mais qui manifeste véritablement le combat de tout un peuple pour participer à la société.

Quand je rencontre la famille C. en 1986, sa vie est extrêmement lourde. On peut presque dire que c’est une vie « de folie ». La famille habite en région parisienne, sur une colline boueuse très isolée, près d’un tas d’ordures, dans une vieille caravane sans eau ni électricité. Sur cette colline se retrouvent des familles qui sont refusées partout : anciens forains, personnes expulsées des HLM ou non relogées lors de la destruction des derniers bidonvilles. Le couple a eu trois enfants. L’un d’eux est décédé d’une méningite foudroyante quelques années auparavant, et cela a beaucoup marqué la famille. Les deux autres enfants, Françoise et Marc, ont 11 et 9 ans. Le père, Pierre, vit de la ferraille… il a bien cherché pendant longtemps un vrai travail, en pointant chaque jour à l’ANPE, mais, faute de formation, il s’est découragé. Il dit : « La ferraille, c’est comme une drogue. Nous, on sait qu’on ne peut plus s’en passer ».

Françoise, la fille, n’est plus du tout scolarisée après plusieurs tentatives de ses parents. Elle traîne avec les jeunes de la « Butte », comme on dit dans la ville. Ses parents ont fait l’année passée une demande de placement, ne sachant plus comment s’y prendre avec elle.

Françoise est atteinte d’une forme assez rare et très sévère d’épilepsie qu’un médecin a étiquetée comme « troubles liés à une mauvaise relation mère enfant ». Elle n’a donc pas de traitement, fait une vingtaine de crises par jour. Tout le monde y compris ses parents lui dit : « tu es la honte ; tu nous fais la honte ».

Ainsi, comme tant d’autres familles dans la même situation à travers l’Europe, la famille C. vit-elle coupée de tous les circuits de participation élémentaire à la société : circuits scolaire et de formation, circuits de la santé, et à fortiori, circuits de la vie relationnelle, civile, politique.

La chance de cette famille, c’est qu’elle connaît de longue date de vrais amis, à commencer par le Père Joseph qui a permis autrefois que les frères et sœurs de Brigitte, la mère de famille, restent ensemble. De cela, ils retirent toute une force, tout un dynamisme qu’ils portent en eux, même si leurs conditions de vie semblent le démentir et y font obstacle.

Malgré cette situation de départ très noire, nous allons voir peu à peu le couple exprimer véritablement sa capacité à être citoyen, à être acteur dans la vie qui l’entoure. Pendant trois ans, nous allons de mieux en mieux nous connaître avec la famille, et l’on peut dire que se créera vraiment une amitié avec elle. Pour ce qui concerne Françoise, je donnerai quelques moments du chemin parcouru avec ses parents :

- Fin 1986, Françoise peut être soignée pour son épilepsie. Du jour au lendemain, elle arrêtera définitivement toute crise. Elle se trouve à l’époque scolarisée à nouveau dans une école spécialisée où, hélas, l’équipe ne rencontrera pas les parents. Elle sera purement et simplement exclue de cette école à la fin de l’année. Pour justifier cette exclusion on évoque des raisons psychiatriques : on parle d’ « enfant sauvage », de « dangerosité ».

- À la rentrée 1987, Françoise est in extremis admise dans une nouvelle école, dont les responsables acceptent l’argument de la dernière chance. Je voudrais souligner combien Brigitte, la mère de Françoise, a su changer le regard de l’équipe médico-éducative, combien elle a su se battre pour être reconnue comme un véritable partenaire par ses interlocuteurs.

A notre première entrevue avec l’équipe d’enseignants, éducateurs, psychologues et psychiatres, Brigitte est absente. J’y suis en tant que « personne connaissant bien la famille ». Les impressions de l’ensemble de l’équipe sur la famille sont extrêmement péjoratives :

Le psychiatre parle de « délire total », il évoque une psychose. Il propose d’aiguiller Françoise vers un hôpital psychiatrique de jour, mais lui laisse trois mois de chance.

L’éducatrice souligne comme Françoise est sale, sans affaires de toilette, elle parle de sa grande avidité affective et se demande « mais qui donc est cette mère pour laisser un enfant dans un tel état ? »

L’institutrice souligne aussi la régression de Françoise, ses contacts ambigus avec les garçons qui déjà après trois mois l’appellent « la putain ».

L’équipe ne sait pas que la famille vit sans eau, sans électricité, que Françoise vend le savon que sa mère lui donne pour se faire un peu d’argent de poche, qu’elle vit dans une misère indescriptible. Elle désire cependant rencontrer les parents.

Refuser l’enfermement des étiquettes et des diagnostics

Brigitte et Pierre viendront à trois reprises rencontrer cette équipe, seuls contre tous. On peut aisément imaginer l’épreuve que cela a représenté pour eux, d’affronter cet a priori négatif porté sur leur famille. Ils devaient tenter de le briser, de le renverser… En même temps, ils se trouvaient renvoyés à bien des expériences négatives de leur enfance. « Je n’ai jamais senti mon cœur battre aussi fort, me dira Brigitte. Mais c’est pour Françoise. Moi, je veux un avenir pour mes enfants ». Trois fois, ils reviendront défendre leur fille, montrer combien ces conditions de vie ne sont pas voulues, présenter toutes leurs aspirations.

Et, pour souligner tout le chemin qu’ils feront parcourir à cette équipe, je reprendrai simplement les réactions des intervenants six mois après, lors d’une réunion de synthèse de l’Aide à l’Enfance concernant Françoise :

- Le même psychiatre récuse alors un suivi en hôpital psychiatrique, et propose une orientation vers une petite unité scolaire où Françoise puisse envisager une formation future.

- La même éducatrice défend la famille devant l’inspecteur, en insistant sur le courage de la mère.

- La psychologue souligne : « On ne peut comprendre ces enfants que de l’intérieur, car ils expriment une réalité qui nous est étrangère : ils ont des ressources que nous ne connaissons pas ».

- L’assistante sociale propose : « C’est une famille qui essaie de ne pas s’enfermer dans l’assistance. Il faut tout faire pour qu’elle y parvienne ».

Nous voyons bien ici une famille affirmer sa citoyenneté en refusant les étiquettes et les diagnostics qui ne rendent pas compte de sa vie et la privent d’avenir. Mais elle sait bien que ce refus d’être broyée par le savoir des autres risque à chaque instant d’être réduit à un mouvement d’humeur et de révolte par ses partenaires. Elle doit s’attaquer aux malentendus sécrétés par toute une société dans son déni des plus pauvres. Sa participation au Mouvement ATD Quart Monde, c’est déjà cela. L’éducatrice l’a bien compris qui me dit un jour : « Vous à ATD Quart Monde, vous nous permettez de voir les familles sous un autre jour ».

Plus récemment, cette même éducatrice ajoute : « Je n’ai jamais vu d’aussi belles lettres d’une mère à sa fille ». Il est vrai que si l’on reconnaît la souffrance et le courage des plus pauvres, on est nécessairement emmené un peu au-delà des frontières du statut et des savoirs professionnels, à laisser résonner en soi ce que l’autre a de plus profond. La reconnaissance de cette « valeur fondamentale » que l’autre porte en lui quelles que soient les circonstances extérieures n’est-elle pas le préalable pour dépasser les étiquettes ? N’est-elle pas au fondement de la co-citoyenneté ?

Solidaires face à l’intolérable

De telles familles nous mènent encore plus loin. Elles nous apprennent que se battre pour le respect et les sécurités de base ne peut être dissocié d’un combat pour la solidarité avec ses proches, et pour la promotion de tout un peuple. Se battre pour les sécurités de base, c’est investir en profondeur pour la scolarisation des enfants comme nous l’avons vu avec Françoise, pour un minimum vital, pour un logement décent… La misère matérielle de Brigitte et Pierre fait que ce combat est omniprésent, qu’il nous rappelle quotidiennement combien la grande pauvreté est oppressante. Mais s’engager dans une solidarité est tout aussi présent. La justice vrillée au cœur, le couple est proche des plus isolés, des plus déracinés. Avec eux, il « refuse l’intolérable ».

Et refuser l’intolérable, c’est pour Brigitte accueillir ses deux frères sur son terrain parce qu’ils ne savent plus où se loger ; c’est ce bouquet de fleurs offert à Christiane qui vient d’apprendre par la police qu’elle ne récupérera pas ses enfants placés ; c’est cette visite à une famille très isolée dont plusieurs enfants sont handicapés : « ça m’a fait mal au cœur : je l’ai aidée pour que ses enfants puissent être soignés… Je ne pouvais pas la laisser comme ça ».

Lutter pour la promotion de tout un peuple, de ce Quart Monde du courage, c’est vouloir que d’autres plus isolés puissent s’y reconnaître avec fierté. C’est aussi vouloir être reconnu comme co-citoyen par ses partenaires.

Dans son quartier, Brigitte participe activement à l’animation d’un groupe de l’« Université populaire du Quart Monde », et à la préparation d’un camion santé ambulant qui ira à la rencontre des plus défavorisés.

Elle prend, avec deux autres femmes, l’initiative d’une campagne menée dans la ville pour que les trente familles, actuellement privées d’eau puissent l’obtenir. « Nous n’avons pas l’eau, dit-elle, mais nous savons que c’est encore plus dur pour ceux qui ont des enfants handicapés ou sont sans moyen de transport ».

Aussi, avec d’autres, Brigitte rédige-t-elle une lettre au maire. Puis elle va de porte en porte rencontrer des personnes de la ville pour solliciter leur signature.

A travers une telle campagne, ce couple révèle avec force ce qui, à ses yeux, est juste pour vivre ensemble en co-citoyens.

- Brigitte, Pierre et les autres familles y participant montrent avant tout leur volonté d’être reconnus au-delà des conditions de vie qu’ils subissent : « Nous n’avons pas l’eau, pourtant nous avons des enfants, nous sommes comme vous » (…) « Nous vivons sans eau, mais c’est toujours propre chez nous ».

Ils appellent l’autre à reconnaître cette humanité et cette dignité communes.

- Ils nous montrent aussi leur capacité de changer leur propre regard sur autrui. Ils me parlent de cette personne bien installée, aux propos agressifs vis-à-vis des familles du terrain, mais qui néanmoins se laisse toucher : « oui il y a des jeunes délinquants, mais cela ne justifie pas qu’on laisse vivre les familles sans eau ». Ils la reconnaissent porteuse aussi d’une « valeur fondamentale »…

- Enfin ils montrent leur souhait d’être réellement acteurs de la vie de la Cité. « On ne sort jamais, disent-ils, on ne connaît personne dans la ville »… Pourtant, leur volonté de changement est assez forte pour les pousser à rompre leur isolement. Et ce n’est jamais sans risque pour une famille très pauvre en butte aux préjugés et aux incompréhensions. Partie prenante de ce peuple du Quart Monde, Brigitte sait combien cette participation de familles très pauvres au changement de la société a de valeur pour tous : « Il n’y a pas qu’eux, mais il y en a comme ça beaucoup ailleurs ». Pierre ne s’y trompe pas non plus, à ses yeux ce combat local s’appuie sur un combat plus universel et le nourrit. Lui qui pourtant n’a jamais participé personnellement aux cérémonies mensuelles du Parvis des libertés et des droits de l’homme dit à un ami en difficulté : « Ne t’inquiète pas, il y a une Dalle maintenant au Trocadéro. Plus rien ne sera jamais pareil ».

Pas de citoyen sans co-citoyen

On doit à la vérité de dire que le cheminement de cette famille ne peut être compris sans l’engagement humain d’autres personnes à ses côtés. Le rapport Wresinski du Conseil économique et social l’évoque sous le terme d’ « accompagnement social » : ici, c’est la présence au « coude-à-coude » de volontaires du Mouvement ATD Quart Monde auprès de cette famille.

Il y a eu au départ une amitié de personnes qui s’est enracinée dans la durée. Un couple de volontaires avait hébergé pendant un an Brigitte et ses frères et sœurs orphelins. Toute vraie amitié s’appuie sur ce qui est bon dans l’autre, en se faisant le reflet, non de ses incapacités, mais de ses avancées, de ses succès… En dépassant toujours ce qu’on ne comprend pas pour s’appuyer sur ce qui peut être une force, une stabilité pour l’autre, et en la lui restituant. Depuis ce temps, Brigitte s’est sentie confirmée dans ses capacités : « Je sais faire un beau bouquet », « Je sais tenir mon intérieur ». Et pourtant, cela reste une conquête. Au repas de baptême où, pour la première fois, ils reçoivent quelques amis, Brigitte me dit : « Avant, je n’aurai jamais osé. J’avais trop honte ».

Elle porte en elle toute une force qui lui permet, comme elle dit, de « tenir quand il y a des problèmes ».

Elle prépare chacune des réunions que nous faisons avec un petit groupe de mères à propos de la grossesse en écrivant ses réflexions, ses savoirs sur un grand registre qui devrait aider plus tard à écrire un « livret de conseils » servant à d’autres familles ; elle vient animer la bibliothèque des enfants centrée sur la santé.

Je sais que je peux compter sur Pierre et elle pour m’aider à ce que les plus défavorisés ne soient pas laissés de côté. Le couple me forme dans son expérience et sa réflexion à ce « sentiment de l’intolérance » qui s’est ancré en lui. Il m’aide à aller plus loin dans mon engagement. Le couple sait que je lui reconnais ce savoir, ce savoir-faire, ce savoir être qui m’aide à me bâtir personnellement et qui est son apport au mouvement qui nous réunit. C’est pourquoi il me demande en 1987 d’être le parrain de Françoise.

Ensemble, nous savons que partant de l’amitié fondée sur une certaine vison de l’homme, nous pouvons aller loin pour mobiliser d’autres personnes autour de ce peuple du Quart Monde.

Il n’est pas question ici de donner une vision idéalisée des familles très pauvres, car nous savons bien que la misère pousse à des actes incompréhensibles, à des situations qu’on ne peut accepter.

À l’extrême de la pauvreté, les personnes sont tellement abîmées qu’elles nous questionnent sur leur humanité même : familles éclatées, brisées par l’alcoolisme, enfermées dans l’assistance, où parfois les enfants en danger doivent être retirés un temps…

Mais c’est justement parce que la misère pousse à l’extrême, parce qu’elle écrase l’homme, parce qu’elle est une violation fondamentale de ses droits, que les plus pauvres doivent être reconnus comme des citoyens dont la cité a un urgent besoin notamment pour appendre ce que sont les moyens de la citoyenneté.

- Je pense à ce jeune couple dont les deux enfants sont suivis en AEMO judiciaire, en d’autres termes sous « surveillance » avec de gros risques de placement. Il y a un an, en effet, la maman a « oublié » un enfant dehors, en plein hiver, et cet enfant a dû passer plusieurs jours à l’hôpital avec une grave hypothermie…

J’ai croisé ce jeune couple, sur la route, il y a quelques semaines. Paniqué, il partait à pied à l’hôpital distant de quatre kilomètres, en portant dans leurs bras son enfant à moitié nu roulé dans une couverture. L’enfant avait vomi. Et c’est vrai, le jeune couple n’a pas de maîtrise de sa santé.

Pourtant, à une « bibliothèque de rue » centrée sur la santé, ce couple nous montrera par mille petits signes tout l’investissement qu’il met dans ses enfants. La mère nous dit avec tendresse tout ce qu’elle fait pour ces enfants, pour leur garantir un avenir… et combien elle peut être aussi présente aux enfants des autres.

Comment oser l’accuser d’un vide qu’il voudrait tant combler ? C’est accroître la panique et le danger pour l’enfant. Le prendre pour co-citoyen, c’est entrer dans son histoire et bâtir la nôtre avec lui.

Je pense à cette mère dont l’enfant, sourd-muet de naissance, avait été placé par erreur dans une institution d'enfants autistes.

La mère l’en avait retiré. Elle s’était persuadée, de même que son entourage que son enfant était « fou » et elle refusait pour lui toute nouvelle scolarisation. « Ses frères s’occuperont de lui plus tard ». Diego traînait dans la cité, sa mère était de plus en plus enfermée dans l’assistance.

Mais cette mère sera capable de changer complètement son attitude après la rencontre avec un psychologue spécialisé d’enfants sourds, qui la convaincra que son enfant a besoin d’être scolarisé pour avoir un avenir.

Elle, autrefois si passive, se mobilisera vraiment pour que son fils soit scolarisé. Elle persuadera ses autres partenaires des institutions de s’engager avec elle sur cet objectif.

Ainsi, des familles qui posaient envers leurs enfants des actes incompréhensibles se mobilisent et se révèlent véritablement « citoyennes » dès que les moyens leur en sont donnés.

Lorsque des personnes ont foi dans leur capacité d’être partenaires, ces familles se mettent debout malgré le poids de la grande pauvreté. Elles nous rappellent ainsi qu’il n’est pas de citoyen sans co-citoyen.

Le père Joseph Wresinski, enfant pauvre lui-même, en avait fait l’expérience et en a gardé la certitude qu’il nous a transmise. En créant les Universités populaires du Quart Monde, lieu de partage du savoir entre personnes de tous milieux, il n’a pas seulement voulu que les familles les plus démunies se donnent des lieux d’apprentissage de la citoyenneté. Il a voulu aussi qu'elles s'y confrontent à d’autres partenaires en démarche d’engagement pour leur apprendre, à eux aussi, une nouvelle manière d’être citoyen.

Thierry Labergère

Né en 1961, marié, un enfant, docteur en médecine. Il est volontaire à Pierrelaye depuis 1986. Après avoir participé à l’évaluation du fond d’action santé de Nancy, il entame une action de promotion de la santé dans un quartier très pauvre du Val d’Oise.

CC BY-NC-ND