N° 130, 1989/1   •  Tous citoyens, une ambition
Dossier

Tous citoyens, une ambition

Louis Join-Lambert
  • publié en novembre 1989
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1989/1
Texte intégral

« Avant l’accomplissement du devoir d’arracher les miséreux à la misère, il n’y a pas même de cité », écrivait Charles Péguy à l’aube de ce siècle1

« Nous savons, écrivait-il dans le même texte, que la misère est un instrument de servitude sans défaut. Nous savons que tout affranchissement moral et mental est précaire s’il n’est pas accompagné d’un affranchissement économique ». La misère est donc un « problème de la cité à bâtir ». Au contraire, la pauvreté est « un problème de la cité habitée ».

Sa distinction entre misère et pauvreté vaut d’être rappelée. « Le misérable ou bien a la certitude que sa vie économique n’est pas assurée ou bien n’a aucune certitude qu’elle soit ou ne soit pas assurée. Le pauvre ou le riche, au contraire, à la certitude que sa vie économique est assurée ».

Reconnaissons aujourd’hui que la misère économique continue à faire obstacle à l’institution de la cité. On en a la preuve : aucun pays n’apprécie que la misère qui peut exister en son sein demeure visible. Elle entame la légitimité de n’importe quelle démocratie. En conséquence, les plus pauvres sont accusés d’être asociaux, de refuser les règles du groupe ; le terme de « misérable » est même devenu infamant. Au mieux, on évoque la nécessité de les éduquer, ou de les conscientiser. En louant ou, plus souvent en critiquant ce qu’on appelle leur marginalité, on croit justifier de les tenir à l’écart du politique.

Comment les plus pauvres manifestent-ils leur citoyenneté ?

Mais bâtir la démocratie, c’est renverser ce point de vue pour constituer la cité avec tous, en permettant à chacun de contribuer à son invention permanente. Il faut donc que nous abandonnions notre image du « bon citoyen » pour rencontrer les hommes tels qu’ils sont. Le père Joseph Wresinski témoignait que si les plus pauvres n’exercent pas leur citoyenneté dans des formes qui nous sont familières, ils résistent pourtant à ce qui la nie. Cette résistance est l’expression même d’une citoyenneté en germe et en attente de partenaires, de concitoyens.

N’est-ce pas ce que proclament les déclarations des droits de l’homme ? Leur fonction est bien d’appeler l’attention de tous sur les souffrances qui relèvent de l’organisation de la cité et que cette cité doit combattre en priorité pour être fidèle au « contrat social » qui la fonde.

Les articles qui suivent, ceux de Thierry Labergère et de Georges de Kerchove en particulier, tentent justement de dévoiler cette résistance de personnes en grande pauvreté. Il s’agit d’abord de rétablir une autre vérité que celle des étiquetages et des préjugés qui pèsent sur elles. Mais elles se heurtent à un mur d’ignorance de leurs conditions de vie et aussi de leur histoire. Faute de comprendre l’histoire des rapports que les populations pauvres ont vécu avec l’ensemble de la société et de ses institutions, leur manière de vivre aujourd’hui la citoyenneté ne nous est pas intelligible.

Tous concitoyens : les obstacles à franchir

Dialoguer et agir avec les plus pauvres, être tous concitoyens, au-delà des différences d’histoire, d’expériences et de langage, n’est pas toujours aisé. Joseph Rey le rappelle, en reconnaissant qu’il ne suffit pas aux habitués des agoras et des forums d’être de bonne volonté pour entendre ceux dont toute la vie est marquée par la souffrance et la faiblesse. Toute une culture est nécessaire pour décoder l’expression des plus pauvres. Cette culture qui s’élabore avec eux, fait le plus souvent complètement défaut dans les instances de concertation.

François Worms raconte comment, d’après son expérience, il est tout de même possible de faire des pas dans cette direction en franchissant les bornes habituelles du fonctionnement d’une association de parents d’élèves ou d’un comité d’établissement. Les instances où s’expriment des intérêts, où se nouent des actions collectives, doivent soutenir les plus pauvres dans leur conquête de la citoyenneté.

Claude Julien rappelle que la démocratie est une conquête, plus que jamais peut être lorsqu’une grande part des choix collectifs et individuels de nature économique est non seulement peu soucieuse de démocratie mais fonde une vision du progrès qui divise les hommes, « dualise » les sociétés. Déjà nous savons que la cité n’est plus seulement à bâtir aux dimensions des villages, des villes ou des nations, mais à celles du monde dans lequel les pays sont économiquement très interdépendants.

Nous avons demandé à Guy Béney de poursuivre cette réflexion en commençant à explorer ce que veut dire pour les plus pauvres la prise de conscience écologique actuelle. La terre qui depuis la Genèse devait être soumise et singulièrement depuis la révolution industrielle devait être remodelée par l’homme apparaît de plus en plus comme un système vivant complexe et fragile. La cité de la biosphère doit-elle reposer sur le « contrat social » des espèces qui en seraient les citoyens. Face à ceux qui défendent non sans arguments ce type de discours comme face à ceux dont les décisions économiques dessinent le Monde et l’Europe de demain reste que la question posée est bien de savoir qui fait le monde.

C’est pourquoi le dossier se clôt sur l’article de Jean Tonglet qui rappelle que les plus pauvres sont reconnus citoyens lorsqu’on accepte leur contribution à la cité.

Ce dossier ne sera pas inutile s’il aide à voir les plus pauvres non seulement comme victimes des violations des droits de l’homme, mais comme défenseurs de ces droits pour tous les hommes. Car au regard de l’exclusion par la misère, les démocraties stagnent faute de se mettre à leur école. Ils nous ramènent aux éléments fondamentaux de ce patrimoine considérable que l’espèce humaine – espèce de « l’animal citoyen » (Aristote) – a accumulé au long de plusieurs millénaires.

Le « contrat social » institue les concitoyens et la cité

La citoyenneté est une invention des villes grecques il y a plus de 2 500 ans. Elle introduit une rupture avec les manières antérieures de former une communauté humaine. Elle institue des liens qui ne découlent pas de la parenté ou du clan. À une communauté qui « apparaissait comme une masse informelle, confuse, incapable de prendre des décisions et de les faire appliquer »2, elle substitue une société juridiquement constituée.

La citoyenneté, c’est donc à la fois l’appartenance charnelle à une communauté et « une appartenance transcendée par le cadre institutionnel qui fonde cette communauté de droit ». La loi au lieu d’être le simple instrument de domination des nobles devient un moyen de « mettre un terme aux vengeances privées par l’interposition de la puissance publique comme arbitre » ainsi que d’empêcher les liens de dépendance entre citoyens.

Les citoyens ne sont d’ailleurs qu’une fraction des habitants de la cité puisqu’ils existent de nombreux esclaves et des hommes libres étrangers. À Athènes, on estime de trente cinq à quarante mille le nombre des citoyens et à environ trois cents mille le nombre des esclaves.

Pour les grecs, l’égalité entre citoyens de conditions sociales inégales ne résulte pas de la nature mais de la loi.

Ce que les philosophes du XVIIIe siècle appelleront le « contrat social » est l’acte qui constitue la cité et qui reconnaît la citoyenneté. Il établit l’égalité politique des citoyens et surtout la nature du lien qui fait que le citoyen peut cesser sans danger pour lui-même, d’être un loup pour l’homme. La citoyenneté c’est donc d’abord une manière de mettre fin du règne de la peur.

Voilà ce que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 représente en énonçant aussi bien des droits de l’homme, que des droits de la Communauté, de la « Nation ». Le « contrat social » s’exprime dans la loi : « la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse » (Art.6).

Tous concitoyens

L’idéal moderne de la démocratie, différent de l’idéal grec, a été non seulement que tous les citoyens aient « le droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants à l’expression de la volonté générale » mais aussi, comme en témoigne l’extension numérique du droit de vote, que tout être humain soit citoyen.

La grandeur du politique3, celle de la cité, est de faire de la multitude des individus non identiques, ayant de multiples points de vue et communiquant en tant qu’individus singuliers, des êtres qui ne sont pas enfermés dans leur singularité mais qui sont aussi membres d’une unité agissante. Faute d’être membre d’une telle communauté ils restent enfermés dans leur singularité. Hannah Arendt, exilée, un temps apatride, attire l’attention sur ce qu’elle a elle-même éprouvé : l’impossibilité d’accéder aux droits de l’être humain en tant qu’apatride et plus généralement autrement qu’en tant que citoyen. On n’accède pas à ces droits sans ce cadre, cet espace public de la cité où d’autres les rendent possibles.

Si nous pensons alors aux plus pauvres, deux grandes séries d’obstacles les éloignent de cet espace public. Les premiers sont de l’ordre de la culture que leurs concitoyens partagent avec eux. Les seconds ont trait au statut que leur confère le traitement officiel de la loi et de l’État.

Vers une culture qui permet d’être concitoyen

D’autres articles du dossier permettent de réfléchir à la culture nécessaire aux concitoyens. En général, on pense à une exigence de participation à la culture nationale ou à un niveau minimal d’instruction. Dans la démocratie d’aujourd’hui où l’information par les mass média et l’école tiennent une place centrale, cette culture relève plus que jamais des images et des représentations que les concitoyens ont les uns des autres. Par qui, dans quels cadres les images des plus pauvres sont elles élaborées ? Quel pouvoir de correction ont-ils de leur propre image ?

Ce qui se joue là, c’est la concitoyenneté, sans laquelle les plus pauvres ne peuvent ni participer à l’expression du « contrat social » ni se tenir debout face à l’État.

L’État administre des catégories

L’État, qu’il émane dans la Grèce antique de la domination clanique, dans la France de 1789 de la souveraineté de droit divin, qu’il émane même de la mise en œuvre de la démocratie représentative, « l’État, à un moment donné dans sa continuité historique n’est nullement « constitué » par l’acte commun des citoyens. Au contraire, il est toujours là, comme un « appareil » ou une « machine » (administrative, judiciaire, militaire, voire économique), c’est-à-dire comme une force matérielle extérieure aux groupes sociaux et aux individus, exerçant sur eux un certain pouvoir »4.

L’État de la cité grecque structurait la distinction entre citoyens, esclaves, étrangers par des traitements différents.

Aujourd’hui encore, l’État pour appliquer la loi crée des catégories d’administrés auxquels il applique des traitements différents. Mais ces catégories de gestion débouchent souvent sur un étiquetage (handicapés, étrangers, fin de droits, sans domicile fixe, etc.) qui tend à occulter ce qui peut rapprocher les personnes auxquelles on l’applique de l’ensemble de la population.

Des services qui gèrent les pauvres peuvent en toute bonne foi, en construire une image tellement dépréciée qu’elle autorise évidemment de les traiter en mineurs, de décider pour eux sans les considérer comme des partenaires dotés des responsabilités que leur reconnaît pourtant la loi.

La conquête de la citoyenneté

Dans l’histoire de la citoyenneté, Rome représente le modèle de la conquête de la citoyenneté. Les plébéiens que l’État patricien traitait en inférieurs, arrachèrent l’égalité juridique en faisant de véritables sécessions. « La plèbe prétendit fonder une autre cité puisqu’elle n’avait pas à Rome la place juridique et politique correspondant à sa place économique. À l’infériorité-exclusion elle substituait la sécession-intégration. La sécession de - 494 permit à la Plèbe de se doter de ses propres institutions et de s’intégrer peu à peu en 250 ans à travers ces institutions à la « res publica ». La démarche des classes ouvrières en Europe au XIXe siècle est souvent rapprochée de cette conquête de la citoyenneté.

Le « social » et la démocratie

Le combat ouvrier a fait évoluer le « contrat social » en faisant reconnaître que les intérêts spécifiques du travail et de l’homme au travail sont des intérêts de la collectivité elle-même. C’est pourquoi l’État actuel est marqué par le droit social, par l’action sociale. Et le mot social n’a plus le même sens que dans le « contrat social ».

Est-ce que ce domaine nouveau et restreint du « social » ne dénature pas la citoyenneté ? Certains considèrent que la classe ouvrière a perdu son âme révolutionnaire en laissant piéger son action collective dans les réponses qui individualisent la question de la sécurité.

Pour Hannah Arendt, à l’opposé du couple espace public / espace privé qui permet à des individus singuliers de ne pas être enfermés dans leur singularité et de pouvoir agir avec d’autres, le social est un « lieu hybride, mixte monstrueux qui brouille le clivage public / privé où les hommes dépendent les uns des autres pour leurs besoins vitaux et rien de plus. Il risque donc de mettre à mal et la pluralité et le monde commun de la cité.

On voit une espèce de constellation de quatre termes qui sont quasi inséparables : citoyen, cité, concitoyens, État. En résumé, le citoyen n’existe pas seul. C’est bien parce que la cité, communauté des concitoyens qui se reconnaissent mutuellement comme tels est  juridiquement constituée que le citoyen peut en être membre. Si la cité se délite, soit qu’elle cesse de progresser vers la participation de tous et laisse seulement quelques uns dessiner son avenir soit que ses valeurs de progrès mettent en péril son unité, le citoyen perd son statut. L’État ne le traite plus en citoyen et, faute de pouvoir en appeler à des concitoyens contre l’État au nom de l’idéal de la cité, le citoyen n’est plus qu’un objet à gérer.

Le « contrat social » de demain aux dimensions de tout homme et de la terre entière

La cité ce peut être une entreprise, une commune, une région, une nation, une communauté de nations comme la Communauté Européenne. En cette fin de vingtième siècle c’est à l’échelle de la nation que s’exprime le « contrat social » qui a le plus de force juridique et qui repose sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le grand œuvre politique de ce siècle a été la décolonisation qui a ouvert à de nombreux pays la possibilité juridique de constituer la cité et les citoyens.

Or, se dessinent aussi de plus en plus des pratiques de recours à des contrats sociaux de niveau internationaux dont, bien évidemment la Charte de l’ONU et la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 sont les symboles.

La Déclaration universelle n’est pas directement la constitution juridique d’une cité, mais elle est tout de même un « contrat social » qui peut être invoqué et l’est en effet à l’échelle de l’humanité entière.

Dans presque tous les pays du monde, des citoyens se servent de telles références même si leur État n’y souscrit pas. De plus en plus des organisations internationales permettent à des citoyens nationaux de se vivre aussi comme citoyens du monde et surtout concitoyens de tous les hommes. Ces organisations font progresser dans les consciences, les lois et les pratiques, l’avènement toujours fragile du droit de tout homme à être citoyen sur la terre.

Finalement cette tradition des déclarations des droits de l’homme et du droit humanitaire ne revient-elle pas à proclamer que pour bâtir une cité humaine, il faut partir des hommes vivants et retrouver sans cesse en quoi leur souffrance et leur refus de cette souffrance concernent toute la cité.

Pour être authentiquement elle-même, la cité doit donc appendre le partage du savoir avec ceux dont la parole et la pensée sont interdites, apprendre ce qu’est le progrès de la communauté politique avec ceux qui sont toujours renvoyés hors les murs.

La représentation des plus pauvres dans la démocratie

Si les plus faibles, les plus pauvres sont citoyens, alors tous auront la possibilité réelle de l’être. La présence des plus pauvres dans la pratique démocratique n’est donc pas une question spécifique mais la mesure même de la démocratie.

Aussi, le colloque des 27 et 28 octobre prochain à l’université de Caen : « Du Quatrième Ordre au Quart Monde, les plus pauvres dans la démocratie, hier aujourd’hui et demain », se centrera sur l’histoire de la représentation des plus pauvres dans la démocratie.

Ce colloque doit nous aider à connaître l’histoire des plus pauvres et de leur action pour la leur restituer. Il doit aussi faire comprendre, à travers une documentation et une réflexion multidisciplinaires :

- dans quelle histoire des plus pauvres nous entrons lorsque nous les rejoignons ;

- dans quelle histoire des sociétés ils nous demandent d’entrer lorsqu’ils nous disent de faire connaître ce qu’ils vivent et de les introduire comme partenaires dans tous les lieux où s’élabore la cité de demain.

Notes

1 Charles Péguy, « De Jean Coste », Éd. Gallimard, 1905.

2 Christian Bruschi, « Le droit de cité dans l’antiquité : un questionnement pour la citoyenneté aujourd’hui » in « La citoyenneté », Fondation Diderot, 1988.

3 Je reprends ici des réflexions de B. Louis « Les droits de l’homme et la citoyenneté dans la perspective de H. Arendt et C. Lefort » in Droit en Quart Monde sept-oct 1988 n°5 13e année, Bruxelles.

4 Etienne Balibar, « Propositions sur la citoyenneté » in « La citoyenneté », op.  cit.

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « Tous citoyens, une ambition », Revue Quart Monde, Année 1989, Tous citoyens, une ambition, Dossier, mis à jour le : 09/02/2010,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/4060.