Un appel à la dignité

Mgr Justo Mullor

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Mgr Justo Mullor, « Un appel à la dignité », Revue Quart Monde [Online], 133 | 1989/4, Online since 05 May 1990, connection on 29 January 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4205

De sa rencontre avec le père Joseph, Mgr Mullor a compris que la lutte contre la pauvreté équivalait à un combat pour le bien, la dignité des exclus, pour la fraternité. La pauvreté est un échec. Y répondre est un défi. Et pour cela il faut de la volonté.

Index chronologique

1989/4

J’ai rencontré l’abbé Joseph Wresinski pour la première fois un matin d’hiver, je crois, à Genève. Mais ça pouvait être aussi d’automne. Je me souviens qu’il faisait frais.  C’était un matin de travail pour tous les deux. Il travaillait pour son « Quart Monde » bien aimé et venait chercher chez moi aide et conseil. Moi, j’essayais d’analyser les complexes réalités qui se posent à l’humanité d’aujourd’hui telles qu’elles sont perçues dans ce carrefour du monde qu’est Genève et, en particulier, l’Office des Nations unies. C’était une rencontre entre deux travailleurs d’Eglise, soucieux de rendre le monde un peu moins dur et un peu plus fraternel.

A l’issue de cette rencontre, j’ai eu la certitude d’avoir été en compagnie d’un homme – d’un prêtre – exceptionnel par son intelligence et par sa bonté. Il appartenait à la race de ceux qui ont la volonté d’apporter aux autres – en particulier à ceux qui sont sociologiquement plus pauvres, mais pas exclusivement à eux – ce supplément d’esprit et d’amour qui souvent fait défaut dans les rapports humains.

Il aimait les pauvres sans haïr personne

Il jetait un regard profond sur la pauvreté. Il aimait les pauvres sans haïr personne. Il savait que la pauvreté est la conséquence dramatique de beaucoup de péchés personnels et collectifs. Son langage n’était pas celui d’un sociologue engagé et encore moins celui d’un révolté qui faisait siennes les aspirations d’une classe. Il parlait avec amour d’un manque d’amour et avec espérance du désespoir. Son langage et ses sentiments avaient de claires racines évangéliques. Il savait que « les pauvres seront toujours avec nous » et que nous sommes tous des pauvres. Mais cette conscience, loin de l’amener au pessimiste, encourageait son optimisme. Il savait que la lutte contre la pauvreté est une lutte contre le mal qu’il y a dans l’homme et que la victoire finale sera la victoire du bien. Il essayait de semer le bien dans le champ du mal.

La dignité du pauvre

Dans le plan d’action sociale qu’il a brossé devant moi ce matin-là, la place d’honneur ne revenait pas à la miséricorde. Elle revenait à la dignité de la personne du pauvre. La charité était présente, bien sûr, dans son esprit. Elle était même la racine profonde de son projet. Mais son combat contre la misère étant un combat à mener en compagnie d’hommes et de femmes de tout credo religieux et philosophique, la première notion à laquelle il faisait appel était celle de la dignité fondamentale de l’être humain.

Je me souviens très bien d’avoir évoqué avec lui la doctrine prêchée à ce propos par Jean-Paul II dans son action pastorale, à Rome et de par le monde. Comme le Pape, le père Joseph faisait des Droits de l’homme un sujet majeur de son enseignement et de son action. Restituer au pauvre sa dignité d’homme est un acte de justice qui, pour un chrétien, doit être enveloppé d’un acte de charité et de fraternité active.

Je me suis réjoui quand j’ai appris que, sur le parvis du Trocadéro à Paris, on avait gravé cette affirmation du père Joseph : « Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les Droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. »  Elle résume de façon lucide et claire toute la pensée d’un prêtre catholique conscient d’avoir vécu dans un monde sécularisé qui jamais ne pourra oublier ses racines chrétiennes.

La pauvreté, échec et défi

J’ai été frappé de la grande paix qui émanait de mon interlocuteur et je lui sais encore gré de l’avoir partagée avec moi qui, à ce moment, venais de rentrer en Europe après un long séjour en Afrique. J’y avais été témoin des frontières fragiles qui séparent parfois la pauvreté de la richesse. Je m’interrogeais sur les raisons du « mal-développement »de certains pays du tiers monde. Par sa connaissance profonde du Quart Monde, le père Joseph m’apportait des réponses qui me confirmaient dans l’opinion que la pauvreté, comme le « mal-développement », est en même temps échec et défi.

Un jeune analphabète, un chômeur, un vieillard abandonné, une veuve privée de pension pour nourrir ses enfants, une femme oubliée dans sa solitude, un clochard, les habitants des bidonvilles sont toujours l’expression d’un péché personnel ou social et, par ce fait même, constituent un défi à la conscience privée et collective. Là où il y a du mal-développement, il y a un péché ou, pour employer la forte expression de Jean-Paul II, une structure de péché qu’il faut changer.

Dans l’optique sociale – et auparavant sacerdotale – du père Joseph le pauvre devait recevoir des autres ce qui était son droit, mais il devait également remplir son devoir et développer toutes ses possibilités intellectuelles et morales. Le pauvre a aussi sa richesse. J’ai mieux compris sa pensée quand, quelques mois plus tard, je me suis rendu à l’inauguration de la Maison Quart Mode à Genève : c’était un véritable foyer et une école de dépassement de soi-même. Dans ce centre destiné à des personnes oubliées des grandes masses, il y avait des computeurs disponibles pour apprendre à ces personnes et à leurs enfants des méthodes d’écriture et de gestion très éloignées de leurs habitudes. Aucun des hôtes du père Joseph n’a trouvé inopportune l’initiative. Nous avons tous compris que n’importe quel oublié des autres est capable de trouver en lui-même la force de s’intégrer pleinement dans la vie. Il suffit d’un effort et d’un acte de foi en soi-même. Aux autres, il est demandé du courage – et aussi la sagesse - de savoir trouver dans le prochain un frère, une sœur ou, au moins, un autre être humain qui nous offre sa propre lumière.

Des témoins de fraternité

Après notre première encontre à la Mission Permanente du Saint-Siège à Genève et celle que je viens d’évoquer, je n’ai pas eu le bonheur de retrouver à nouveau le père Joseph. Comme tant d’autres qui l’avaient connu de plus près, j’attendais avec intérêt l’intervention qu’il devait faire à la 44ème Commission des Droits de l’homme. La mort a privé ses amis d’un tel plaisir. Mais la semence de sa parole a été jetée sans le sillon de l’Eglise et du monde. Pour un homme de foi comme lui, partir – et partir pour toujours -  faisait partie de son programme de vie. Il lui a suffi d’être un témoin de fraternité dans notre monde et de partager ses certitudes avec nombre d’hommes et de femmes de toute confession et classe sociale.

Je regrette que l’amitié qui commençait à naître entre nous – entre deux prêtres placés par la Providence dans des situations  différentes mais unis par une convergence de foi et de service -  n’ait pas dépassé le stade du printemps. Ses idées et son expérience m’auraient été précieuses dans mes activités pastorales et diplomatiques. Mais je ne pleure pas son absence. Passé le moment du regret de le voir partir, la tristesse n’a pas de place. Vivant auprès du Christ ressuscité, il est vivant aussi dans ses héritiers spirituels et dans le Mouvement aide à toute détresse Quart Monde.

Ils sont appelés à être aussi des témoins de fraternité dans le monde qui les entoure. Leur efficacité sociale dépendra en grande partie de leur fidélité à son enseignement et, j’oserais dire, surtout à son exemple.

Après le décès du père Joseph, j’ai constaté cette fidélité surtout en deux occasions. La première a été lors de la préparation de ce moment de grande émotion qu’a été la rencontre des « grands pauvres » avec le Pape. La seconde a été à Porto Novo, au Bénin, lors du colloque Nord-Sud promu par le Conseil de l’Europe et l’Organisation de l’unité africaine.

Les volontaires du Mouvement ont voulu réaliser le projet, nourri par le père Joseph depuis le 14 juillet 1956, de faire gravir aux familles les plus pauvres les marches du Vatican pour y rencontrer le successeur de Pierre et lui faire part de leurs problèmes. Lors de ses visites à la banlieue romaine – souvent négligées par la grande presse dans son information quotidienne – et de ses voyages pastoraux dans le tiers monde, Jean-Paul II rencontre les « grands pauvres », dont il n'ignore ni la souffrance, ni les aspirations. Mais le 27 juillet dernier il a reçu « chez lui » trois cents pères et mères de famille en extrême pauvreté, délégués par des milliers de familles du Quart Monde de vingt-quatre pays d’Asie, d’Afrique, d’Europe et d’Amérique. Leur cadeau, riche en signification, a été un flacon rempli de poignées de terre ramassée dans leurs taudis. Le Pape a partagé avec eux son temps en écoutant leurs soucis mais aussi leurs chansons et leur joie. Il leur dit : « Il faut et il faudra toujours lutter, avec lucidité, avec une détermination non violente, contre les pauvretés humiliantes, accablantes, et contre les structures qui les entretiennent ou les augmentent (…). Les pauvres peuvent être et doivent être les sauveurs des pauvres. »

A Porto Novo, j’ai rencontré les volontaires du père Joseph solidaires dans le projet de changer les structures de péché dénoncées par Jean-Paul II, en structures de solidarité. Exemplaire était leur ténacité pour faire comprendre le message du fondateur d’ATD Quart Monde, qui est un message chrétien et profondément humain, ouvert à tous les hommes de bonne volonté y compris ceux qui n’ont pas une foi religieuse ou qui l’ont perdue par leur faute ou par la faute des autres.

En ces deux occasions, comme lorsque j’ai rencontré les amis du père Joseph dans leurs activités quotidiennes, surtout dans les enceintes internationales, j’ai pensé à ma première rencontre avec lui dans une anonyme journée de travail. Sa figure de prêtre pauvre et ami des pauvres est toujours présente à mon esprit.

Mgr Justo Mullor

Mgr Justo Mullor, archevêque titulaire du Mérida Augusta, est nonce apostolique observateur du Saint Siège aux Nations unies, à Genève. Entre 1979 et 1985, il a été représentant pontifical en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso et au Niger. Il a été aussi le premier envoyé spécial du Saint-Siège au Conseil de l’Europe à Strasbourg (1974-1979)

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