Pour une politique de la communication

Jean Compran

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Jean Compran, « Pour une politique de la communication », Revue Quart Monde [Online], 163 | 1997/3, Online since 05 March 1998, connection on 27 January 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/462

Par respect pour les personnes citées, tous les noms ont été changés. La vie partagée, réfléchie ici requiert toute l'attention, toute l'intelligence du lecteur. Surtout celle de son cœur, le plus lucide sur la grandeur des êtres, celle dont on comprend ici qu'elle ne cesse de fonder la paix, la communication réelle.

Index chronologique

1997/3

Alain est assis sur sa mobylette, et nous sommes en train de discuter tous les deux sur le bord du trottoir, à l'angle de la cité. Alain a vingt-deux ans. Il se fait en permanence agresser par les jeunes de son quartier, au point qu'il reste parfois des jours et des semaines sans oser sortir de chez lui, par peur des agressions, par peur des autres. Il vit en permanence sous tension.

Quatre jeunes s'approchent. Ils ont entre douze et seize ans. Plus tard, ils seront rejoints par d'autres. Il y aura jusqu'à huit jeunes autour d'Alain et moi.

« Alors, tu nous as fait un bras d'honneur tout à l'heure, quand on était dans le bus. Quand on ne peut pas t'attraper, tu fais le malin » « On va t'arranger, tu vas voir ».

Je m'interpose, disant qu'on ne peut se mettre tous ensemble contre une personne, que cela crée des situations invivables. « Il nous insulte, on ne va pas se laisser faire » Et, en même temps, ces phrases sont accompagnées d'attitudes qui sont de véritables provocations : des claques sur la tête, des coups de poing dans l'épaule...

Alain ne répond rien. Je dois presque m'opposer physiquement pour arrêter les agressions, Je parle de la paix. Chacun a toujours des torts, il faut bien que quelqu'un commence la paix, et que les autres la suivent.

« L'autre jour, je suis allé chez lui, pour lui écrire quelque chose parce qu'il ne sait pas écrire. J'étais sympa. Et après, il nous voit et nous insulte de loin, qu'est?ce que c'est ça ? Pourtant, j'étais allé l'aider. Il ne sait même pas écrire son nom. Hein, comment ça s'écrit ton nom ? Allez, dis-le ! Il ne sait même pas » Son ignorance est toujours source de moqueries et de brimades. Il ne peut répondre que par des insultes ou des gestes comme à l'arrêt de bus. Eux se sentent insultés et réagissent. Alain, lui, se sent agressé en permanence. Il réagit aussi. Les plus grands semblent quand même comprendre un peu.

On reparle de la paix, et du respect, qui est un mot qui semble avoir du sens, une valeur, pour les jeunes. L'un d'eux, de douze ou treize ans : « Il ne sait même pas ce que c'est le respect. Hein, allez, dis-le, qu'est-ce que c'est le respect ? »

Tout le groupe attend la réponse d'Alain qui n'a pas les mots, qui ne dit rien. « Il ne sait même pas ce que c'est ! Il ne sait rien. ” Quand le groupe de jeunes s'éloigne, Alain dit : “ Ils me respectent, je les respecte c'est tout. Mais on ne peut pas vivre ici, on va devoir partir, changer de logement »

Au milieu d'un désert...

Avec Alain, nous avons le sentiment de revivre un peu ce que nous avons si souvent vécu, compris, senti, de ce que vivent les plus pauvres. Nous revoyons Claudine, jeune maman qui élève seule ses deux enfants. Elle avait hébergé certains de ses frères pendant quelques mois.

Que s'était-il passé exactement ? Nous ne le saurons jamais. Mais face aux plaintes des voisins, Claudine ne pouvait se défendre, et répondait aux agressions verbales par d'autres agressions verbales, qui n'étaient que le masque d'une grande insécurité. Quand l'organisme HLM la menace d'expulsion, elle ne peut pas croire qu'un tribunal doit d'abord prononcer l'expulsion, qu'elle a des droits, qu'elle peut se défendre... Alors elle fuit. Elle fuit dans le premier logement qu'elle trouve, tout petit, où elle s'entasse avec ses enfants.

Environ un an et demi plus tard, après encore un autre déménagement, Claudine nous dit son désir de faire baptiser ses enfants. Elle nous demande, à Marine et à moi, d'être parrain et marraine. Nous en parlons longuement, et décidons de lui expliquer qu'en tant que volontaires du Mouvement ATD Quart Monde, nous serons amenés à quitter la région. Ce serait mieux alors de trouver un parrain et une marraine qui puissent rester aux côtés des enfants. Claudine essaie de penser à toutes les personnes qu'elle connaît. Elle remonte plusieurs années en arrière, mais ne trouve absolument personne à qui elle puisse faire cette demande.

Nous revoyons Françoise, une autre jeune maman. Son enfant a été placé malgré le soutien et l'engagement de travailleurs sociaux, parce que, placée elle aussi, elle n'avait jamais appris et ne savait pas s'occuper de lui. Lors de la dernière visite chez elle, Françoise est enfermée, tous volets clos, devant une télévision qui ne fonctionne qu'à moitié. Elle accueille par ces mots : « Eh oui, tu vois, je suis là, je regarde la télé. Pas de travail, c'est ça »

Quand elle parle de ses relations, elle explique : « Quand ta ne travailles pas, tu ne rencontres pas les autres. Pour ne pas rester toute seule, tu sors, tu vas te promener, tu sors en boîte. Tu ne rencontres que des jeunes qui traînent, que des gens qui profitent de toi. Alors moi maintenant, je ne vois plus personne, comme ça je suis tranquille, je n'ai plus d'histoires. C'est vrai que je sais très méfiante maintenant, j'ai peur, je nie méfie de tout le monde. Alors je reste ici avec ma télé, je n'ai pas d'histoires. Quand j'en ai trop marre, je vais chez ma mère, je mange, je dors, et je reviens ici le lendemain... Tout ce que j'ai vécu dans mon enfance, ça reste là, ça te travaille. Tout a raté avec tout le monde, alors maintenant j'ai peur de tout le monde »

Alain, Claudine, Françoise, nous rappellent que, bien souvent, les plus pauvres vivent dans un véritable désert. Ce désert, aujourd'hui, s'agrandit autour de ces jeunes que nous rencontrons, eux qui pourraient être relativement ouverts, mais dont on n'attend pas grand chose. Ils passent leur temps devant leur cage d'escalier, ou devant la télévision et les jeux vidéo. Ils voient le cercle de leurs relations se rétrécir tellement qu'ils deviennent de moins en moins capables de nouer des liens avec d'autres. Il est question non seulement de leur difficulté à établir des relations avec les autres, avec leur environnement, mais aussi de notre difficulté à tous à établir des relations avec eux.

« Repeupler le désert »

En pensant à ces jeunes, en nous demandant ce qui est le plus important pour eux, ce qu'ils nous désignent comme besoin vital et comme combat essentiel à mener, nous sommes amenés à la conclusion suivante : notre mission première est de “ repeupler le désert ”, d'être des bâtisseurs de communauté. La société, l'environnement, sont toujours là. Mais quels liens entretiennent-ils avec les plus pauvres ? Comment peuvent-ils entrer en réelle communication avec les plus défavorisés ?

Alain nous téléphone, parfois plusieurs fois par jour, pour parler de sa mobylette, ou de ses oiseaux... Est-ce ce dont il parle qui est réellement important, ou est-ce le fait qu'il téléphone si souvent, qui est signe de son immense soif de contacts, de relations ? De même, régulièrement, il redescend dans la rue dans son quartier, malgré les risques de brimades qui recommencent sans cesse.

Comment entrer en contact réel avec Alain, Claudine, Françoise, sans accepter de se laisser guider par leur manière d'essayer cette communication, sans d'abord se laisser personnellement atteindre par leurs souffrances et par leurs aspirations, sans se laisser toucher par le courage qu'il leur faut pour retenter sans cesse des expériences dont ils risquent fort de ressortir à nouveau humiliés et blessés ? Sans cette volonté de fragilité, sans cette volonté de vulnérabilité à la souffrance de l'autre, nous n'aurions que des mots pour communiquer. Il faut réapprendre ensemble un langage, des références, une culture commune.

A côté de notre mission d'engagement auprès des jeunes, nous avons fait le choix de vivre en famille dans un quartier défavorisé de C. Nous n'y menons pas d'actions, nous y vivons simplement, comme tous les habitants. Nous y passons nos soirées, nos week-ends, notre fille y va à l'école...

C'est grâce à cette dernière que nous faisons connaissance avec la famille de Françoise. Son fils, Thomas, est en classe avec notre fille. Il n'arrive pas à apprendre et a beaucoup de mal à tenir en place. Il est extraordinairement doué pour tout ce qui est corporel - à huit ans, il marche sur les mains sur toute la longueur de notre couloir -, mais à l'école, il est en permanence puni. Ses punitions consistent le plus souvent à passer la moitié des récréations assis sur sa chaise en classe. Il est aussi régulièrement privé de sport.

Bien sûr, tout le monde parle de Thomas, les enseignants comme les parents d'élèves, du moins ceux qui ont la parole.

Bien sûr, la maman est montrée du doigt, accusée de l'instabilité de Thomas, accusée de ne pas s'occuper de ses enfants. Et l'on en vient tout naturellement, quoique l'on ne voit pas très bien le lien avec Thomas et l'école, à l'accuser de ne pas faire le ménage chez elle... Tout le monde plaint Thomas, et, pour son bien, un signalement est fait auprès des services sociaux pour qu'il soit éventuellement placé.

Dans le même temps, lors d'une sortie à la mer où les enfants devaient amener onze francs pour payer une visite, Thomas vient sans argent... et voit toute la classe prendre le bus, sans lui. Tout le monde, y compris ceux qui ont pris la décision de ne pas le laisser monter dans le bus, à cause de onze francs, continue à plaindre Thomas, et à désigner sa mère comme responsable.

A la même époque, les jeunes sont en révolte dans le quartier. Le centre d'animation est amené à fermer, tous les éducateurs du club de prévention démissionnent, la Mission locale retire sa permanence du quartier... La mairie cherche à instaurer un dialogue, tous les processus de représentation ont jusqu'à présent échoué. Les jeunes choisissent Françoise, cette maman considérée comme « démissionnaire », pour servir de « médiateur » dans leurs relations avec la mairie.

Françoise nous explique « Il est important pour un jeune de seize ans d'aller au cinéma. S'il n'a pas cela, il n'a rien. C'est important pour les enfants de faire des choses, d'avoir accès à des choses, et ils n'y ont pas accès. Tout ce que nous pouvons faire, tout ce que nous pouvons offrir à nos enfants, c'est de leur parler de la réalité. C'est de leur dire : "Tu ne peux pas manger deux yaourts aujourd'hui, sinon demain il n'y aura pas de dessert." En faisant cela, on leur fait supporter un poids que des enfants ne devraient pas supporter. Mais, en même temps, la seule manière que l'on trouve pour qu'ils ne se détruisent pas, est de leur parler de la réalité.. Il ne peut y avoir de politique par rapport à l’enfance et la jeunesse si on ne réhabilite pas lu famille. Réhabiliter financièrement, mais aussi dans l'image que l'on donne »

Dans la vie de tous les jours dans le quartier, nous avons été amenés à tisser des liens très proches avec notre voisine directe, Isabelle. Elle aussi était très mal considérée, accusée de tous les maux, particulièrement par rapport à ses enfants. Les plus grands ont été placés, et les trois derniers sont encore avec elle. Deux ont eu beaucoup de mal dans les écoles du quartier, et sont aujourd'hui dans des établissements « écoles » spécialisés. Quand nous avons emménagé, ils faisaient les quatre cents coups. Partant personne ne savait où, ils revenaient tard avec un tas de choses. Leur mère se faisait un souci terrible. Dans notre esprit, ce pouvait être des larcins. Mais nous nous en tenions à ne pas trop creuser leurs explications, à laisser venir.

Certains jeunes du quartier ont pris Isabelle pour cible. Le soir de Noël, ils l'insultent, et jettent du gaz lacrymogène dans son appartement. Son ami sort et se fait « casser la figure ». Alors elle sort, un grand bâton à la main et, dans la rue, hurle aux jeunes de venir la voir. Mais dans la rage qui l'anime, ce ne sont pas que des insultes qu'elle lance aux jeunes. Elle leur crie : « On n'est pas des sauvages, on doit apprendre à vivre ensemble, à se respecter, à pouvoir vivre ensemble en paix »

La vie quotidienne est source de conflits et de rapports de force. Ainsi, les jeunes jouent souvent au foot sous nos fenêtres et cassent régulièrement les carreaux. Après leur avoir demandé tout un temps d'aller jouer plus loin, Isabelle refuse de rendre un ballon entré chez elle.

Les jeunes en colère, l'insultent, essaient d'enfoncer sa porte, tout en menaçant ses enfants de se faire « casser la figure » quand ils sortiront. La pression est si grande qu'au soir, toute la famille fuit l'appartement et va se réfugier chez des amis. Le lendemain, après bien des hésitations, Isabelle va porter plainte, accompagnée par Marine. Elle ne veut pas faire punir des coupables, mais elle refuse la 1violence et la pression, elle désire rétablir le dialogue et le respect. Le policier qui les accueille ne comprend pas sa démarche, et se met en colère : « De toute façon, ici, vous êtes tous des lâches. Aucun parent ne prend ses responsabilités. Il faudrait un policier derrière chaque personne... » L'office HLM et les gardiens conseillent de maintenir la plainte et disent qu'ils feront expulser Pascal, un jeune de vingt-cinq ans, hébergé avec sa femme par une famille du quartier, et considéré comme le meneur de la bande en question. Le comité de locataires conseille de faire signer, dans tous les immeubles, une pétition contre les jeunes.

Isabelle et Marine font alors toutes les portes, et rencontrent nombre de locataires qui ont vécu les mêmes situations, qui ont aussi subi de la casse et des menaces.

Tout le monde les reçoit et parle avec elles. A cause de la peur, une jeune femme, très démunie, commence par hésiter et refuser de parler, mais elle revient les trouver dans le couloir. Tous ils sont d'accord : il ne s'agit pas de faire mettre dehors un coupable ni de condamner les jeunes en les empêchant de jouer, mais de revendiquer et de rétablir une ambiance de respect, où il sera possible de vivre ensemble.

Pendant qu'elles font toutes ces démarches de porte à porte, Pascal vient les trouver. Il se passe alors une chose extraordinaire : il n'y a pas de confrontation violente, Pascal et Isabelle tombent dans les bras l'un de l'autre, en se demandant pardon. Tous deux arrivent à se dire qu'ils ne veulent pas nier l'autre, qu'ils ne veulent pas être ennemis.

Plus tard, Isabelle explique : « J'habitais déjà dans le quartier avant de vivre dans cet appartement. J'étais dans le bloc là-bas en face. Mais j'avais beaucoup de problèmes, les voisins s'étaient plaints et avaient demandé à l'office HLM pour que je sois expulsée. Ils disaient que je faisais du bruit, que les enfants surtout faisaient du bruit, qu'ils étaient intenables. Finalement, les HLM ne m'ont pas expulsée, ils m'ont juste fait déménager, à l'intérieur du quartier, et je suis arrivée ici » Elle parle de la vie dans notre couloir, et des grandes difficultés de chaque famille. « On met ici les gens qui ont des problèmes, ceux qu'on ne veut pas ailleurs. Nous, on s'investit beaucoup pour pouvoir vivre ensemble en paix. On fait beaucoup d'efforts, les uns les autres, et on réussit quand même à vivre ensemble avec tout cela. Mais on ne peut pas le dire. On ne peut le dire à personne, car notre quartier est très mal vu. Il y a des travailleurs sociaux, mais pas seulement, il y a des tas de gens qui viennent parce qu'ils ont peur que cela explose dans le quartier. Ils viennent d'ailleurs, et disent : « Ici, il y a des problèmes, les gens ne se mettent pas ensemble, il faudrait faire ceci ou cela... » Mais nous, on n'arrive pas à dire ce qu'on veut dire. On n'arrive pas à dire qu'on n'est pas seulement des gens avec des problèmes. On arrive à vivre ensemble, et ça on sait que ce n'est pas facile, et quelque part on en est fiers, on voudrait le faire reconnaître. Mais on ne peut pas le dire, parce que si on le dit, si on l'explique, les autres diront encore plus que c'est vrai qu'on est des sauvages. On ne peut pas se faire comprendre »

« Est-ce que quelqu'un aimera mes enfants » ?

Ces conditions de vie, ces violences faites aux pauvres, aussi bien celles de la vie quotidienne dans un quartier difficile que celles d'un environnement qui ne réussit pas à rejoindre cette humanité et qui juge, usent et tuent. Isabelle, qui par le passé avait été atteinte d'un cancer, fait une rechute très brutale et meurt en quelque mois.

Sa maladie et sa mort se déroulent comme sa vie, dans un contexte incroyable de jugement, de solitude, et d'abandon de tous. Devant tous les jugements portés sur elle, toutes les réflexions qu'elle endure, parce que ses enfants sont turbulents, parce que sa maison n'est pas en ordre..., elle évite de plus en plus de faire appel aux soignants, et souffre beaucoup, en silence, seule sur son canapé.

On lui reproche de ne pas manger, alors que la douleur l'empêche de se lever. On lui reproche de ne pas prendre ses médicaments, qui sont des pilules, alors qu'elle vomit la moindre goutte qu'elle avale, On lui reproche de se laisser aller “ comme d'habitude ”, de ne pas se secouer, se lever, faire son ménage...

Cela deux semaines exactement avant sa mort. Marine est très présente, de même que notre fille qui, tous les soirs, en rentrant de l'école, va jouer chez Isabelle, « pour lui tenir compagnie, polir qu'elle ne soit pas toute seule ».

C'est dans de telles conditions qu'un jour, la police l'informe qu'elle a arrêté un homme, pédophile, et qu'un de ses enfants figure sur l'une des cassettes retrouvées chez lui... Sur son lit de souffrance, c'est un choc de plus, terrible, et culpabilisant.

Au milieu de la nuit, juste avant son départ pour l'hôpital où elle sombrera très rapidement dans le coma, Isabelle nous pose une question qui reflète tant de sa vie et de ses efforts, une question dans laquelle tous les humains pourraient sans doute se reconnaître. Mais cette question a été si peu comprise et respectée tout au long de sa vie qu'elle s'est transformée en angoisse et en doute : « Est-ce que quelqu'un aimera mes enfants ? » Ces enfants qui n'avaient sans doute pas menti en parlant plusieurs mois avant, de cadeaux reçus. Leur réalité était encore plus éloignée que ce que nous imaginions. Leur fragilité dans la communication avec une société entière, y compris à travers nous, en fait une proie facile. Ce n'est pas fatal pourtant. Ils venaient très souvent chez nous. Au fil du temps, ils avaient de moins en moins disparu, de moins en moins fait de bêtises. Non parce que nous leur aurions dit « il ne faut pas », simplement parce qu'ils nous voyaient vivre, manger en famille... Tout comme leur mère, cette vie partagée, ils se la sont appropriée, comme depuis les millénaires les hommes s'approprient les relations dans lesquelles ils baignent.

Inutile de dire que tout ce que nous vivons et apprenons, aussi bien avec les jeunes dans le cadre de notre mission, qu'avec les familles dans notre quartier, nous bouscule profondément : que faire, et qui être ? Il y a de la révolte en moi. A cause d'Isabelle, je ne supporte plus ces jugements sur les parents soi?disant « démissionnaires, ne surveillant pas leurs enfants, irresponsables ». Je suis sûr que davantage de proximité, d'amitié, de mixité sociale éviterait cela. Plutôt que d'emprunter cette voie prometteuse mais difficile, on condamne la mère qui, rongée d'inquiétudes et d'angoisses, perdait !a santé. Comment passer du jugement à l'appel au partage, comment passer du regard extérieur à une conscience que les citoyens font tous partie d'une même histoire ?

Nous nous retrouvons le plus souvent dans la situation de tous ceux que nous rencontrons : celle de ne pas savoir comment dire, comment partager, tout ce que nous vivons ensemble. Nous nous sentons trop pleins de souffrances, en même temps que d'un immense appel, que nous ne savons pas communiquer. Un appel au respect, un appel à vivre en paix, un appel à vivre ensemble aujourd'hui et à imaginer un avenir ensemble pour demain.

L'appel qu'Isabelle nous lance avec ses derniers mots, comment le communiquer pour que des personnes découvrent en quoi elles sont prêtes à se laisser atteindre personnellement ? Le véritable défi est celui de la relation, de la communication vraie qui résiste aux pièges. Le piège de voir dans les personnes démunies des « gens à problèmes » ; le piège de faire croire à ceux qui veulent être solidaires qu'ils doivent se transformer en « intervenants » ; le piège de penser que la communication peut se limiter à un échange d'informations et de conseils, chacun restant dans son rôle. La misère est un « mur de honte », qui de part et d'autre, casse la capacité de communiquer ensemble. Pour abattre ce mur, les mots ne suffisent pas. Il faut que les humains, situés de chaque côté, acceptent de franchir l'obstacle et de mêler vraiment et simplement leurs vies.

Alain, Claudine, Françoise, Pascal, Isabelle, le disent : la paix tient au respect que nourrit la communication, celle qui est la recherche d'une humanité commune, celle qui assure que “ quelqu'un aimera mes enfants ”. Avant?hier, un ami qui se bat depuis des années pour éviter le placement de ses enfants et l'éclatement de sa famille, téléphone à la maison : « Je fais tout ce que le juge me dit, tout, et on me dit encore que mes enfants auraient dû être placés. Tu vois, on ne petit pas s'expliquer, on ne petit pas se faire comprendre. Est-ce qu'il y a une loi pour ça ? »

Il n'y a pas de loi extérieure à nous. Mais en nous tous, quelque chose vibre pour une politique de la vraie communication entre les humains, tous les humains.

Jean Compran

Jean Compran est volontaire du Mouvement international ATD Quart Monde.

CC BY-NC-ND