Introduction

Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Introduction », Revue Quart Monde [Online], Dossiers & Documents (1998), Online since 27 April 2010, connection on 21 September 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4635

« On n'a qu'un seul droit, c'est de se taire », disent souvent les personnes les plus enfermées dans la misère. « Avant, le petit ouvrier parlait au syndicat qui parlait au patron. Aujourd'hui, le patron parle au syndicat, qui dicte à l'ouvrier et ne parle pas au chômeur. Il faut un retour à la démocratie, un droit à la parole du citoyen » nous disait un ancien ouvrier dans l'industrie, aujourd'hui sans emploi depuis de nombreuses années, qui ne se sent plus représenté dans notre société. Prendre les plus défavorisés comme partenaires et créer les conditions pour qu'ils puissent exprimer leur souffrance, leur résistance et leurs aspirations est indispensable pour lutter efficacement contre la précarité et la grande pauvreté. Indispensable aussi pour que la démocratie ne soit pas réservée aux privilégiés du savoir et de la culture.

Le savoir des plus défavorisés, issu de leur expérience de la précarité ou de la grande pauvreté, doit entrer en dialogue avec celui des autres citoyens : professionnels de terrain, militants, chercheurs etc. Ce dialogue est toujours laborieux et lent : il faut prendre le temps nécessaire pour susciter la parole de ceux qui n'ont pas l'habitude d'être écoutés, et qui n'ont pas pu se former à bien maîtriser leur langage et leur pensée. Il faut aussi prendre le temps nécessaire pour que ceux qui ont plus de formation apprennent à écouter les plus défavorisés, à se laisser enseigner par eux, et ce n'est pas le plus facile. Peu à peu se révèlent l'intelligence des plus pauvres et l'acuité de leur regard, sans lesquels la connaissance de la société est tronquée. Le dialogue avec eux engendre une nouvelle connaissance, plus féconde pour chacun des partenaires et pour la société toute entière, plus efficace pour faire reculer la misère.

Madame Greta Serrien, déléguée d'ATD Quart Monde Belgique, a expliqué les raisons de la création de notre groupe d'étude au cours de l'Université Populaire* européenne du Quart Monde, le 6 juin 1997, au Comité Économique et Social Européen* à Bruxelles.

« Nous, qui sommes obligés de vivre dans la grande pauvreté, nous demandons et nous luttons depuis des années pour du travail et pour être reconnus comme des travailleurs. C'est pourquoi nous avons pris des initiatives pour collaborer avec les partenaires sociaux*.

En 1992, le Gouvernement belge a décidé de réaliser un Rapport Général sur la Pauvreté. Il a fait pour cela appel aux Centres Publics d'Aide Sociale (CPAS)*, mais aussi pour la première fois à des associations représentatives du Quart Monde, parmi lesquelles le Mouvement ATD Quart Monde. Des centaines de personnes ont participé à une série de groupes de dialogue : des pauvres, des professionnels etc. A partir des expériences des plus pauvres, on a cherché des propositions pour une politique contre la pauvreté. Mais les partenaires sociaux ont été alors peu concernés. Le Rapport a été publié en décembre 94.

Beaucoup de gens se sont rendu compte que les plus pauvres avaient pu se faire entendre dans ce Rapport. Celui-ci fut pris au sérieux et discuté dans de nombreux lieux. Au même moment, le Mouvement ATD Quart Monde organisait dans plusieurs pays européens des colloques sur le droit au travail. Cela se passait avec le soutien de la Commission Européenne*. En Belgique, nous avons contacté les partenaires sociaux pour organiser ensemble un colloque. Ils ont été d'accord de le faire, avec comme point de départ le Rapport Général sur la Pauvreté et avec comme thème : « La lutte contre le chômage de longue durée et la grande pauvreté ».

Le colloque a été préparé pendant des mois. Un groupe de travail fut constitué avec des représentants des syndicats, des organisations d'employeurs et des associations du Quart Monde. Les syndicats ont lu et discuté des passages du Rapport Général avec des groupes de chômeurs. Nous nous sommes également préparés dans nos groupes locaux et lors de journées d'étude à la Maison Quart Monde nationale. Nous avons réalisé une vidéo pour nous présenter et pour illustrer le Rapport Général.

Notre but était de faire de cette journée un moment de dialogue et de rencontre, pas seulement entre responsables d'organisations, mais surtout entre gens de la base.

Le colloque a eu lieu le samedi 18 novembre 95 à Bruxelles. 400 personnes étaient présentes. Elles ont parlé de leur combat pour du travail, et pour un travail digne. Elles ont parlé du chômage, des conditions de travail, de la formation, mais aussi de la santé, du logement, de l'enseignement etc. Beaucoup avaient peur de cette rencontre, autant chez nous que du côté des partenaires sociaux. Nous ne nous connaissions pas bien. Cette expérience nous a appris que nous pouvions nous parler et nous comprendre. Depuis, une plate-forme existe, à laquelle participent les syndicats, les employeurs et le Quart Monde.

Le dialogue n'avance pas vite. Les partenaires sociaux se rencontrent dans le Conseil National du Travail*. Nous avions demandé que ce Conseil donne un avis sur l'application du Rapport Général, mais cela ne s'est pas encore réalisé. A l'intérieur de notre plate-forme également, nous avons dû chercher longtemps des points d'action sur lesquels chacun puisse être d'accord. Finalement, il a été décidé de travailler sur le thème : « Enlever les barrières qui empêchent les plus pauvres de trouver du travail ».

Pour cela nous avons créé un groupe de travail au sein d'ATD, en collaboration avec Lutte Solidarité Travail, une association sœur. Notre groupe rassemble des dizaines de faits et de témoignages d'aujourd'hui. Il reçoit également des invités, par exemple un syndicaliste ou quelqu'un du Secrétariat d'État à l'Intégration Sociale. Nous réfléchissons avec eux sur base de ces faits pour chercher des solutions.

Nous plaidons surtout :

- contre l'exclusion de la sécurité sociale ;

- pour une formation garantie et pour une expérience de travail pour tous les chômeurs de longue durée, à condition que l'on respecte les conditions de travail réglementaires : les statuts d'exception* conduisent en effet souvent à de l'exploitation ;

- pour le droit des chômeurs à avoir la possibilité de se développer et de s'engager utilement.

Il est important également que nous nous fassions des amis parmi les partenaires sociaux à travers différents contacts.

Nous avons appris que nous allons plus loin lorsque nous collaborons, partenaires sociaux et associations du Quart Monde. Nous demandons aux partenaires sociaux qu'ils s'engagent pour défendre les chances d'intégration des exclus sur le marché du travail. Nous espérons que le combat des exclus deviendra également le combat des partenaires sociaux, car les plus pauvres aussi ont droit au travail et à la protection sociale. Nous avons besoin les uns des autres pour bâtir une société dans laquelle chacun a une place. Nous avons besoin les uns des autres pour bâtir un avenir pour nos enfants, pour tous les enfants. »

Ce dossier voudrait faire écho au cri d'angoisse de tant de parents qui voient grandir leurs enfants sans formation, sans travail et sans avenir, et qui nous disent : « Il faut que ça bouge pour les jeunes, qu'ils trouvent du travail et qu'ils puissent se mettre en ménage. » Il voudrait faire écho aux cris de révolte de tant de jeunes qui pensent que cette société n'est pas faite pour eux, et qui nous disent : « On dirait que le système du travail n'est pas pour nous (...) il faut qu'on change la loi. » Cri de révolte face à une réglementation qui tue l'initiative, qui enferme les pauvres dans l'inactivité forcée, casse les solidarités et les dynamismes, et autorise les ingérences dans la vie privée (...) De nombreux pays d'Europe prétendent lutter contre les rigidités du marché du travail. Ne faudrait-il pas commencer par faire sauter le carcan réglementaire qui paralyse les plus défavorisés ? Ne pourrait-on pas mettre en chantier une réglementation qui, tout en maintenant des droits sociaux, encourage l'activité, l'initiative, la créativité et la solidarité ? C'est ce à quoi voudrait contribuer ce dossier.

La première partie, intitulée Travailleurs sans emploi ... et sans droit ? prolonge les constats du Rapport Général sur la Pauvreté, du colloque de novembre 1995 avec les partenaires sociaux, et de la Contribution concernant la modernisation de la Sécurité Sociale remise en juin 1996 au Premier Ministre par les Associations partenaires du Rapport Général sur la Pauvreté. Elle s'appuie aussi sur l'apport des membres du groupe d'étude et sur les travaux récents effectués par d'autres organisations1.

La seconde partie développe des propositions pour passer de l'inactivité forcée au droit au travail : renouveler la politique de l'emploi, adapter la sécurité sociale. en Belgique.

Le groupe d'étude qui a élaboré ce document était composé de personnes engagées dans la lutte contre la grande pauvreté, mais extrêmement diverses par leur milieu social et leur niveau d'études ; certains maîtrisent avec peine la lecture et l'écriture, tandis que d'autres enseignent à l'université. La difficulté de trouver un langage commun a été constante, et nous avons passé énormément de temps à relire et corriger ensemble les textes, afin que chacun puisse en contrôler les différentes versions. Nous avons utilisé un vocabulaire aussi simple que possible, mais il fallait aussi permettre une pensée nuancée. Nous avons donc décidé de mettre en annexe (glossaire) les sigles et mots inconnus à certains d'entre nous, mais dont l'usage nous paraissait nécessaire. Ces mots sont suivis d'un astérisque.

1 Notamment l'étude de la Commission de la Sécurité Sociale du Conseil National du Travail sur le Rapport Général sur la Pauvreté, du 27 mars 1996 (
1 Notamment l'étude de la Commission de la Sécurité Sociale du Conseil National du Travail sur le Rapport Général sur la Pauvreté, du 27 mars 1996 (148 pages plus annexes) et la Note introductive de la Commission des Affaires Sociales du Sénat de Belgique sur Chômage et exclusion sociale, du 13 mai 1997 (128 pages).

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