C’est plutôt l’art qui nous crée

Winfried Veit

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Winfried Veit, « C’est plutôt l’art qui nous crée », Revue Quart Monde [Online], 164 | 1997/4, Online since 05 May 1998, connection on 09 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4913

Index chronologique

1997/4

- Nota Bene : les paragraphes en italiques entre parenthèses sont des annexes.

Winfried : J'ai constamment la nostalgie de peindre. Mais par moment, c'est incroyable combien c'est difficile. D'un côté, je sens la nécessité de peindre, comme une obligation du destin ; et de l'autre, j'ai l'impression de ne pas avoir envie ou de ne pas savoir faire. Je rêve du plaisir d'y arriver un jour.

(Jamais un tableau ne pourrait seulement commencer, s'il se proposait de rendre visible la peinture. Maurice Blanchot, Le livre à venir).

J’ai l'impression que mes collègues peignent par plaisir. Pour moi, c'est une obligation, toujours un « il faut ». Et le plaisir d'y arriver est rare.

On fait de la peinture, et c'est quoi ? La peinture, ce sont des formes, des couleurs, de la matière. Je ne m'intéresse pas beaucoup à la matière ou à la technique. Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'il y a dedans, qui semble s'exprimer.

Qu'est-ce que le peintre veut dire ? On vit un peu dans le mythe que le peintre veut dire quelque chose. Moi, je ne sais pas ce que je veux dire, c'est la peinture qui m'apprend. Je suis hanté par le sens de ce que la peinture exprime.

(Ce n'est pas parce que je parle que je sais ce que je dis, ni parce que je dessine que je saisis le sens de mes traits. Mais peut-être lorsque j'apprends à voir et à t'écouter, l'image se dévoile.

Il se peut que derrière mes traits obscurs sous le noir malicieusement dans la permanence du blanc se cache ce que je cherche sans savoir. J'aime marcher le long de la route, dormir sur le sol. (...) Une œuvre réussie est la chose juste à l'endroit juste au moment juste. Une intersection. Un cercle, une ligne : (...) ils sont notre savoir collectif. Ils appartiennent à chacun et autant au passé, au présent qu'au futur. Richard Long, 1974).

Qu'est-ce que le tableau, cette chose finie ? Ce tableau qui vient pour une raison que j'ignore doit avoir un sens. Peindre, c'est aussi un prétexte pour m'interroger sur la vie. Dans ce que je fais, l'homme, l'existence, la mort, ou quelque chose de ce genre sont présents. Cela, je le sens comme une obligation.

J’ai l'impression que, toute ma vie, les choses sont venues sans le vouloir, sans que je décide quelque chose, même au sujet de la peinture. On peut croire qu'un peintre choisit le sujet, la couleur... ; mais pour moi, ce n'est pas si vrai. J’ai le sentiment que je ne choisis rien du tout : les choses viennent (si heureusement elles viennent ; le pire, c'est quand elles ne viennent pas). Ce que je peux faire de mieux, c'est être dans un état d'ouverture, de dialogue, disponible pour faire quelque chose de concret maintenant. Mais en ce qui concerne le contenu, la forme, l'assemblage des couleurs, je ne saurais pas dire où est ma volonté. Qui est-ce qui décide ? Le lieu, le temps, les autres, la culture ? Le moi, est-ce que ça existe ? Est-ce que c'est moi qu i peins ? Est-ce que c'est moi qui m'exprime ? Est-ce que ce sont mes sujets ?

Nous sommes le résultat d'un infini de générations et de cultures. Et avec les peintures, c'est pareil : les sujets sont forcément universels. Par exemple je suis fasciné par le cercle : j'ai essayé de retrouver un sens pour moi, pour savoir ce que veut dire cette forme de notre univers. Et quand je peins des bisons, des plumes, des ailes, même s'ils viennent d'une autre culture, d'une autre époque ou d'un autre continent, il me semble que ces sujets nous concernent tous.

Pierre : On est complètement relié.

Winfried : Voilà ! complètement relié, j'aime beaucoup ce mot-là : relié, la religiosité... La nature est art, il suffit de voir la beauté de toute chose - une pierre, une plante n'importe quelle fourmilière, un ver de terre - qui est tellement art en soi, harmonie. La notion de beauté et d'esthétisme est inscrite dans tout ce qui nous entoure, tout ce qui existe. C'est une énergie qui est en tout. Nous sommes entourés par une forme de gratuité artistique à laquelle tout participe. Nous, nous cherchons péniblement. Nous ne sommes pas les inventeurs de l'art - l'univers comme l'homme est une œuvre d'art - c'est plutôt l'art qui nous crée. Tout est amour, nous sommes créatures et créateurs à notre tour. Ce n'est pas l'homme qui a créé l'art, c'est plutôt l'art qui nous crée.

(J'étais en haut d'une crête, dans un parc national aux États-Unis, à deux mille mètres d'altitude. J'entendais des hurlements et cherchais d'où cela venait. Je me retrouvais tout à coup au-dessus d'une falaise en demi-cercle presque verticale. En face, il y avait une chaîne de montagnes et en dessous, il y avait de la neige et des rochers ensoleillés. Au milieu du cirque, il y avait deux coyotes l'un contre l'autre et qui hurlaient. Je les entendais depuis un quart d'heure. Quand je suis arrivé, ils m'ont vu aussitôt et ils sont partis et on voyait leurs traces dans la neige. Ils sont venus là et sont repartis comme s'ils connaissaient le lieu. J'ai raconté ensuite à un gardien comme cela s'entendait de loin, comme cela résonnait. Il m'a dit : « A certaines époques de l'année, je les entends chaque soir. » Je pense qu'ils viennent là pour chanter à la gloire de l'univers, c'est une forme d'incantation. C'est leur participation à la création).

Pierre : Tu n'échappes pas à ton devoir de participer, par les moyens qui sont les tiens, par cette traversée de la matière qui est propre au travail que tu fais.

Winfried : Oui, on n'échappe pas à cela. C'est une participation. N'importe quelle respiration est une participation à la création du monde, on n'y échappe pas.

Pierre : Je ne cherche pas à lire une histoire dans une peinture. Je cherche à retrouver le besoin d'unité, d'achèvement que le peintre, comme tout homme, mais avec des moyens privilégiés, a lui-même cherché. Cette œuvre qui l'a mis debout, elle me met aussi debout. Je vis le lien de notre recherche commune de verticalité. Mais ici tu vas plus loin : on ne peut pas échapper à cette liaison. On peut échouer à la révéler mais elle est toujours là.

Winfried : On n'est jamais délié. On peut faire n'importe quoi mais on ne peut pas se délier. La coupure, si elle existe, est possible individuellement, parce qu'on ignore le lien ou qu'on veut l'ignorer, ou qu'on croit pouvoir décider de se détacher. C'est peut-être cela le drame. Mais on ne peut pas se délier de cette créativité, on est obligé d’y participer par le fait même de respirer, par cette nécessité de participer à la transformation de l'univers. On est inscrit là-dedans.

(Je m'évadais de l'espace qui se trouvait dans le fond du tableau, pour sentir en esprit, au-dessus de moi, au-dessus de tout motif, atelier, maison même, un espace cosmique dans lequel je ne sentais pas plus les murs que le poisson dans la mer. Henri Matisse).

Pierre : Ce lien fait peur, on le masque, on s'en cache, ce lien touche tellement au sens de la vie On se délie en voulant croire de plus en plus que c'est la somme de nos petites histoires personnelles qui va donner un sens au monde.

Wnfried : C'est intéressant, la proximité des mots : le délier, le délit... Je voudrais revenir à ce sentiment d'obligation que j'ai de faire - comme nous avons tous -, honteuse, hâtive hantise de faire, cette nécessité, cette obligation de faire : c'est préparer notre mort encore plus vite ! Cela participe à faire naître, faire mourir, mais on peut presque dire que c'est notre inévitable devoir. Ce que j'aimerais bien, un tout petit peu, c'est inscrire l'expression artistique dans cette nécessité absolue dont personne n'est exclu.

(L'artiste qui s'est fait disciple de la Beauté sait très bien qu'il ne l'exprimera jamais tout entière. Chacune de ses œuvres n'est qu'une étape, dans une découverte qui commence toujours. Un voile impalpable le sépare du visage mystérieux qui le fascine et plus il s'en approche, plus il en perçoit la vivante chaleur, moins il est capable d'en soutenir l'éclat. Sa vie s'écoule dans cette poursuite, dans cet élan toujours plus recueilli vers une Présence toujours plus intérieure et toujours plus insaisissable. Le travail de ses mains ne fait que traduire cette sorte d'exploration tâtonnante dans l'espace infini que la Beauté suscite en son cœur. Mais Elle-même élude tout contact et demeure enveloppée de mystère. Maurice Zundel, L'évangile intérieur Desclée de Brouwer, 1942).

Notre capacité de créativité, je la trouve dans la peinture, dans la nature comme dans la vie. Les règles qu'on applique dans la vie se retrouvent dans les règles de l'art. Il peut y avoir le même sentiment amoureux, je le ressens vraiment. Tous les aspects de notre vie, nos façons d'être, font appel à notre créativité ; ils ne sont pas plus ou moins importants. Ce que je fais, ce que vous faites - quel que soit le domaine - n'est qu'une autre manière, avec d'autres outils, d'assumer cette créativité à laquelle nous participons tous.

((...) Dieu étant aveugle, il ne peut pas voir sans l'artiste. C'est pourquoi l'artiste peint pour Dieu. Il n'est pas Dieu du tout, c'est seulement un œil, qui est une très petite part; mais c'est comme une chandelle. (...) Oui, un processus par lequel Dieu devient conscient ou l'univers devient conscient, on peut le dire ainsi. La matière devenant consciente : ce serait ce que les alchimistes recherchaient ou ce que vous recherchez comme philosophe.

Sam Francis, Entretiens avec Yves Michaud, Jean Foumier Édition, 1988. Dans la notion de charité, on dit que l'on donne quelque chose aux autres, en fait, on ne donne rien à personne, on partage et les plus pauvres, du fond de leur misère, nous donnent la possibilité de devenir des êtres humains dignes de ce nom. Brigitte Fossey).

Jeanpierre : La vie du monde, qui nous happe, nous masque et nous écarte de cette participation consciente à toute la création.

Winfried : Se délier, c'est cet écart de conscience ! On a l'impression d'être perdu, peut-être parce qu'on se coupe de nous-mêmes. Dans cette vision plus large d'être relié à plus grand, je n'ai pas l'impression qu'on peut être perdu. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Tout ce qui se fait dans l'intérieur, dans le dessous de la terre, qui fait germer les arbres du futur, toutes ces choses, tous ces êtres, tous ces pauvres, qui vivent dans le silence : leur existence ne semble pas avoir de sens, moi, je pense qu'elle en a un. Je ne sais pas vraiment le dire, mais ils font un « travail » pour l'humanité, j'en suis sûr. On a l'impression qu'ils sont perdus mais aucune trace de ce qu'on fait n'est perdue. Si je n'ai pas cet espoir-là, je ne sais pas pourquoi je peins ! Ce qui est caché a plus de valeur que ce qui est à la surface ou mis en évidence. On vit dans une société de l'apparence : si on ne m'a pas vu, si on ne m'a pas remarqué, tout ce que je suis n'a pas de sens. Est-ce que la terre elle-même n'a pas « trouvé » une forme qui lui permet de garder toutes ses richesses à l'intérieur, sous la plus petite surface possible ? A l'opposé, nous sommes là, à tout éta1er, à faire des grandes surfaces. On arrive difficilement à réfléchir et à se diriger vers le monde de l'invisible de silence, de l'harmonie, parce que des forces semblent nous pousser dans le sens contraire.

Auprès des personnes du Quart Monde1, j'ai ressenti qu'elles se révèlent - à travers l'expression artistique - quelque chose à elles-mêmes, l'existence inconnue ou insoupçonnée d'une vie intérieure, et qu'elles découvrent ainsi à travers cette forme d'amour partagé une reconnaissance, un rôle, une place sociale.

J'aime la peinture parce qu'elle permet une rencontre. Je peins pour pouvoir partager ce qui est caché dans la peinture.

(L'expérience qui m'a le plus marqué, c'est celle avec des personnes aux multiples handicaps, mentaux et physiques, et qui avaient en commun d'être toutes plus ou moins aveugles. Je me revois avec elles sous une tente, c'était l'été, dans l'herbe, avec de l'argile. J'avais l'illusion qu'elles allaient faire quelque chose. Je m'étais fixé d'avoir une œuvre visible après, pour les autres, pour l'école, d'obtenir des choses à cuire. Et elles osaient à peine toucher l'argile. J'étais dépourvu de moyens, je touchais le moment où je devais renoncer à mes idées. Qu'est-ce que je pouvais faire avec elles ? C'était un lieu qu'elles ne connaissaient pas, elles ne me connaissaient pas. Beaucoup n'ont rien fait, elles sont reparties. Elles étaient trente-cinq, je ne savais rien faire avec la moitié d'entre elles. Alors, on a enlevé leurs chaussures, elles étaient plus à l'aise, elles pouvaient s'asseoir, ce qui n'était pas évident pour certaines. Et après, j'ai pris l'argile, j'ai pris l'eau, j'ai mouillé leurs mains, j'ai caressé leurs mains avec l'argile, et puis c'est parti. Je me souviens d'une fille, je ne savais rien d'elle, mais j'avais l'impression qu'à travers l'argile, elle se laissait apprivoiser, qu'il se créait un contact qu'habituellement on ne peut pas avoir parce qu'on réfléchit, on s'observe. Elle ne disait rien. C'était très émouvant. J'avais un sentiment de la rencontre avec l'Être, le plus profond de l'âme de la personne. Ce sont des mots, mais je ne sais pas le dire autrement ; même d'en parler, cela me fait quelque chose, cela fait quatre ans. C'était une rencontre au-delà des rites habituels.

Encore aujourd'hui j'ai la nostalgie de revoir ces personnes. J'y suis retourné il n'y a pas longtemps, plusieurs m'ont reconnu à la voix. C'était très beau).

Je suis préoccupé par le sens. Qu'est-ce que le tableau fini, infini, interrompu sans cesse ?

1 Mon travail avec des enfants du Quart Monde, des prisonniers ou des aveugles, a été motivé par la confiance que leur désir de créativité est essentiel, profond et dépourvu d'artifice. Ces moments de leur vie, qu'ils m'ont permis de partager, m'ont enrichi et, en ce sens, ce sont eux qui m'ont aidé. J'aimerais les en remercier.
1 Mon travail avec des enfants du Quart Monde, des prisonniers ou des aveugles, a été motivé par la confiance que leur désir de créativité est essentiel, profond et dépourvu d'artifice. Ces moments de leur vie, qu'ils m'ont permis de partager, m'ont enrichi et, en ce sens, ce sont eux qui m'ont aidé. J'aimerais les en remercier.

Winfried Veit

Winfried Veit, né en Allemagne en 1945, peintre et sculpteur. De 1962 à 1970, maîtrise de céramiste et Beaux-Arts de Karisruhe. De 1970 à 1974, initie des enfants du Quart Monde à la céramique (fresques murales de Pierrelaye, Méry, Noisy) et dans le même temps, élève libre aux Beaux-Arts de Paris. Actuellement, vit et travaille à Saint-Julien Molin-Molette (France)

CC BY-NC-ND