L’argent, nerf de la guerre ou trésor de paix ?

Paul Maréchal

References

Electronic reference

Paul Maréchal, « L’argent, nerf de la guerre ou trésor de paix ? », Revue Quart Monde [Online], 216 | 2010/4, Online since 05 May 2011, connection on 07 October 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5052

Pour contribuer à l’avènement d’une société où la place de chacun est reconnue, ATD Quart Monde s’est donné des repères qui lui viennent de son engagement dans la durée avec les populations les plus pauvres. Certains orientent plus spécifiquement son éthique financière : la primauté de la dignité de toute personne et de l’égale dignité de tous les êtres humains ; l'importance du lien tissé entre les personnes, de la participation et de la contribution de chacun considéré comme détenteur de savoirs ; le refus d'une société basée sur le pouvoir prépondérant de l’argent. Ces repères ont conduit le Mouvement à développer une éthique concernant notamment le mode de vie de ses membres, son financement et ses dépenses. Sur cette base, la revue a interviewé le volontaire permanent en charge des finances internationales.

RQM : L’éthique financière du Mouvement ATD Quart Monde fait l’objet d’une charte que vous nous avez transmise avant notre rencontre. Pouvez-vous en commenter les fondements ?

P.M. : Cette charte, établie par ATD Quart Monde, retraduit des axes profonds de notre Mouvement : un engagement qui se donne comme repères la primauté de la dignité de toute personne et l’égale dignité de tout être humain. Cette dignité se construit dans la relation. C’est l’autre qui reconnaît ma dignité d’homme. Ces deux piliers sont notre boussole, y compris dans notre démarche financière.

De là naissent des manières de faire : qu'est-ce qui redonne le sentiment de dignité sinon la capacité de participer et de créer comme les autres ? D’où notre investissement pour permettre l’expression de chacun dans les ateliers créatifs, bibliothèques de rue, etc. permettant à chacun de découvrir qu’il a des talents. Voir sa dignité reconnue, c'est aussi être reconnu comme personne qui compte pour les autres. Nous investissons beaucoup de temps et d’argent pour marcher dans un quartier, aller frapper aux portes des gens dont certains mettent parfois un an pour ouvrir,  pour permettre la participation d’une ou deux personnes précises. Je pense à l’énergie déployée au Guatemala pour qu’une femme handicapée, vivant sur la décharge publique de la ville, participe à la journée du 17 octobre1 : aller la chercher très tôt, lui permettre  de se changer pour être fière de sortir, ensuite la raccompagner … Tous ces efforts pour obtenir la présence d’une seule personne pourraient paraitre dérisoires, mais le rassemblement du 17 octobre a réussi parce que cette personne était là ... Si tous les êtres sont égaux, nous voulons nous donner les moyens de les atteindre tous. C’est une recherche permanente.

L’égale dignité a également déteint sur certains aspects de la culture de notre Mouvement: si tous ont les mêmes droits, nous ne pouvons pas entrer dans une spirale de consommation qui rendrait impossible l’accès de tous aux biens. Il y a une attention aux moyens employés. Nous faisons beaucoup par nous-mêmes en ne choisissant pas toujours les moyens les plus rapides pour faire le travail  car nous voulons économiser les moyens qui nous sont confiés. Cependant nous sommes dans certains cas prêts à accepter des dépenses importantes pour des choses que nous jugeons prioritaires...

Le respect de la dignité s'exprime aussi  dans notre manière de faire appel à la générosité du public. Nous construisons une relation avec les donateurs, qui privilégie le contact personnel ; nous refusons par exemple d’acheter, de vendre ou de louer un fichier car nous souhaitons atteindre les gens en respectant leur liberté. Le nom de nos amis n’est pas une marchandise.

Nous faisons également le choix dans nos messages de partager des moments de vie, d’espoir, de ne pas en appeler à la pitié. Nous nous démarquons absolument des pratiques d'agences de collecte qui, par exemple, mettent des cadeaux dans leurs envois pour rendre les destinataires redevables, ou les culpabiliser de ne pas répondre.

Pour nous, le respect de l’égale dignité, c’est aussi éviter les approches intrusives dans la vie des gens: par téléphone, par la technique du street marketing, etc. Nous refusons d’avoir une rentabilité à n’importe quel prix. Même si on nous dit : « Plus vous récoltez, plus vous faites de bien, vous ne devez pas avoir honte de dépenser 20 % de votre budget pour les frais de collecte... », nous ne consacrons que 3% du budget pour les frais de collecte et de traitement des dons, en choisissant d’aller au rythme des personnes qui nous rejoignent, parce que c’est là-dessus que repose l’engagement du Mouvement.

RQM : Vous cherchez à provoquer un engagement des donateurs ?

P.M. : Nous cherchons à ce que le donateur devienne un ami, que son don ait du sens pour lui. Établir un lien entre soutien financier et engagement, est une boussole pour nous. Nous en avons une grande expérience avec les personnes ou les institutions publiques. Avec les entreprises nous cherchons à créer un dialogue sur cet engagement : qu’est-ce que vous pouvez changer dans votre pratique d’entreprise pour réduire les injustices? Elles peuvent avoir un projet social qui touche finalement peu leur manière de travailler. Certaines fondations d'entreprises nous soutiennent pour un projet sans que cela soit facile d’entrer dans un tel dialogue avec elles.

Il y a des réussites, comme avec EDF2 dans les années 80, dont les dirigeants sont devenus partenaires dans un projet commun pour changer des pratiques, notamment au niveau des coupures d'électricité, ou comme à Madagascar actuellement, avec l'entreprise DTS, qui a choisi de développer Internet en cherchant à atteindre tous les habitants.

RQM : Quelles sont les dépenses qui passent en priorité ?

P.M. : Celles qui permettent la rencontre entre gens extrêmement différents et la construction de ponts entre les personnes très pauvres et la société, y compris avec les très puissants. Là, on investit des moyens: par exemple pour rendre possible une rencontre d’enfants de différents milieux à l'ONU à Genève ou un séminaire d’adultes à Lima. Nous sommes un Mouvement qui frappe aux portes, un Mouvement de rassemblement, qui investit par exemple dans la Journée mondiale du refus de la misère, chaque 17 octobre. Cela suppose également d'investir beaucoup le reste de l’année dans le temps de présence auprès des plus pauvres qui disent souvent à nos équipes: « Vous êtes les seules personnes qui frappez à ma porte… ». La dignité se gagne par la rencontre avec l’autre.

RQM : Ce qui rend nécessaire l’engagement des volontaires permanents ?

P.M. : Oui. Le volontariat est original. Il se vit dans une recherche permanente : au niveau de l’égale dignité de tous, de l’égalité recherchée entre tous les volontaires, de l’égalité si on veut que la planète puisse continuer à vivre. C’est ce qui fonde le choix d’une modestie de moyens, d’une vie modeste pour essayer de rejoindre l’autre, pour ne pas accentuer les écarts. Les volontaires permanents partagent leurs salaires et reçoivent une indemnité à égalité, quelles que soient leur ancienneté ou leurs responsabilités. Un certain nombre d'amis  contribuent aussi à cette péréquation des salaires en réalisant un don régulier. Cette modestie de moyens permet aussi au Mouvement de continuer à vivre et à agir avec les ressources dont il dispose.

La recherche d'égalité est  compliquée car nous ne sommes pas égaux dans nos manières de dépenser l’argent, dans nos attentes ou nos besoins en termes de santé, d'habitat, d'accès à la culture ou aux loisirs... Il faut en permanence  se réajuster. La diversité des lieux d'origine et des lieux de vie des volontaires crée de nouvelles questions: qu’est-ce que la vie simple, l’accès à la santé, à l’éducation,… ? Les réalités sont différentes en fonction des pays et des continents.

En même temps, le volontariat se donne des sécurités que n’ont pas les familles très pauvres... Dans des pays avec peu de sécurité sociale par exemple, on ne peut empêcher la tension entre certaines sécurités au niveau de la santé que se donne le volontariat pour s’engager dans la durée, et le manque de sécurité des familles à ce niveau. Cependant, c’est le regard de ces mêmes familles qui nous pacifie le plus souvent ; elles disent : « Ne vous culpabilisez pas d’avoir quelques sécurités, on souhaiterait les mêmes pour tous… » La vraie question est celle-ci: est-ce que l’on se bat vraiment pour que tous aient les mêmes sécurités et accès aux mêmes droits ?

RQM : Par un engagement dans la durée ?

P.M. : Permettre aux plus pauvres de révéler leur égale dignité et d’être reconnus est très long. Nous nous sommes donné des sécurités pour durer. Le Mouvement assume d’avoir une réserve financière de deux ans de fonctionnement, ce qui nous permet de faire face à un coup dur et à un déficit, sans remettre en cause la présence de volontaires aux côtés des familles. J’ai été témoin de projets qui s'arrêtaient  parce que des associations n’avaient plus de moyens financiers. Aujourd'hui, la situation financière du Mouvement est préoccupante sur le moyen terme au niveau du monde, et cette sécurité nous donne le temps d'inverser la tendance. L’argent n’est pas le nerf de la guerre, il est avant tout un trésor de paix. Je tiens beaucoup à cette expression.  Doña Raquel, au Guatemala, nous disait: « Je ne peux pas vivre en paix si j’ai un enfant qui a faim, si j’ai un enfant qui ne va pas à l’école… » Il faut que les moyens soient au service de la construction d’une paix juste.

Il faut aussi parler de nos actions de « connaissance-expertise » qui représentent un gros investissement pour comprendre le monde à partir de la vie des plus pauvres, comprendre en quoi ils peuvent apprendre au monde, et le découvrir dans un dialogue avec eux. La reconnaissance personnelle, et la construction de la reconnaissance au niveau collectif en sont les étapes. Le Mouvement réalise un  investissement important pour la mémoire, la recherche, l’étude. Tout homme a une connaissance, une existence, donc garder mémoire de sa vie et de sa pensée est une priorité pour nous.

RQM : Le troisième fondement de la charte éthique est le refus d’une société basée sur le pouvoir prépondérant de l’argent.

P.M. : On peut placer l’argent au centre du système. Quand je travaillais chez L’Oréal, si je n’avais pas une augmentation en fin d’année, je le vivais comme une forme de non-reconnaissance, même si l'argent n'était pas au centre de mon système de valeurs, … A l’inverse, la dignité de l’homme place l’argent en dehors du système. Nous ne voulons pas que l’argent soit un objet de pouvoir, nous voulons qu’il soit au service de l’engagement. L’égalité d’indemnités, quelles que soient les responsabilités, donne beaucoup de liberté, liberté par rapport à un « toujours plus » que l'on peut connaître dans d'autres types d'organisation, liberté d'organiser une alternance entre responsabilités valorisées par la société et d’autres qui le sont moins. Aujourd’hui, j’ai une responsabilité globale d'administration et de finances ; dans trois ans, je peux très bien en avoir une aussi valable, comme entretenir les haies ou raconter des histoires aux enfants dans une bibliothèque de rue.

La recherche d’égalité au niveau des moyens matériels nous donne de la crédibilité aux yeux des familles en situation de pauvreté. Les gens sont sûrs que nous ne sommes pas à leurs côtés par intérêt matériel, mais parce qu’ils représentent une valeur qui fonde notre engagement. Le refus de la valeur prépondérante de l’argent donne une liberté d’action mais aussi une crédibilité.

Nous sommes dans une culture qui fait attention à ne pas dépenser trop. Nous faisons beaucoup nous-mêmes : jardinage, nettoyage, … J’étais frappé quand un professeur participant à notre université d’été disait son étonnement de découvrir qu’il devait faire ses photocopies lui-même. Il en était bouleversé et libéré !

Dans le même registre des échelles de valeur, le Mouvement a amorcé un chantier sur le thème de l’évaluation de l'action contre la grande pauvreté, sur les critères d’évaluation de cette action, pour faire le pont entre ce que nous mesurons comme changement et ce que d’autres mesurent.

Enfin, et cela touche tout simplement au respect de la personne et en particulier de nos amis donateurs, nous avons bien sûr une éthique forte en terme de transparence. Nous sommes membres du Comité de la Charte de déontologie des organismes faisant appel à la générosité du public. Son rôle est de garantir la sincérité des informations diffusées par les organisations et de prévenir des dérives. Il agit grâce au travail permanent de contrôleurs qui analysent l'organisation, la communication et la gouvernance des structures. Nous avons un agrément pour trois ans, que nous venons de renouveler fin 2009 et dont nous sommes fiers.

1 Journée mondiale du refus de la misère.
2 Cfr. Artisans de démocratie, Jona M. Rosenfeld et Bruno Tardieu, Éd. de l’Atelier/ Éd. Quart Monde, Paris, 1998 ; en particulier pp. 57 à 80.
1 Journée mondiale du refus de la misère.
2 Cfr. Artisans de démocratie, Jona M. Rosenfeld et Bruno Tardieu, Éd. de l’Atelier/ Éd. Quart Monde, Paris, 1998 ; en particulier pp. 57 à 80.

Paul Maréchal

Volontaire permanent responsable de l'administration internationale d’ATD Quart Monde, Paul Maréchal est ingénieur, psycho-sociologue des organisations et a travaillé chez L'Oréal en production.

By this author

CC BY-NC-ND