Une nouvelle approche sociologique de la pauvreté

Elzbieta Tarkowska

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Elzbieta Tarkowska, « Une nouvelle approche sociologique de la pauvreté », Revue Quart Monde [Online], 218 | 2011/2, Online since 05 November 2011, connection on 26 September 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5152

Après avoir participé au Colloque organisé à l’Institut des Sciences Politiques de Paris en décembre 2008, l’auteur a souhaité publier, en 2010, dans la revue Kultrura i Spolecznstwo, un long article sur le père Joseph Wresinski et sa manière d’envisager l’indispensable effort de recherche dans le domaine de la pauvreté.  Nous en reprenons ci-dessous quelques extraits.

Index géographique

Pologne

Prêtre français aux racines polonaises, le père Joseph Wresinski a joué un grand rôle dans la révélation au monde du véritable visage de la pauvreté et de ses conséquences dévastatrices. Sa figure et son œuvre ne sont cependant pas très connues en Pologne. La connaissance que nous en avons reste parcellaire, elle est stockée et propagée avec difficulté et exige, en conséquence, d’être consolidée et popularisée.

Le personnage et l’œuvre du père Wresinski devraient prendre leur juste place dans les sciences humaines en Pologne, avant tout en sociologie. Il a le mérite d’avoir présenté une nouvelle approche dans les recherches et réflexions sur la pauvreté. Ces recherches lui doivent beaucoup, notamment, l’introduction dans le langage scientifique du terme d’exclusion sociale, également en Pologne. A l’égard des pauvres, il se comportait de manière à reconnaître leur identité et leur dignité, en les considérant comme de réels partenaires, à essayer de comprendre leur situation, et à prendre la mesure de l’expérience difficile et du savoir spécifique dont ils sont porteurs. Une telle attitude a marqué un tournant dans la recherche. C’est dans cet esprit qu’il nous faut mener le combat contre la pauvreté en Pologne. La société qui considère le pauvre comme un être inférieur venant d’un autre monde, et qui manifeste de plus en plus une tendance à « culpabiliser le pauvre »1 doit  intégrer cette nouvelle approche, autant que les représentants de cette société : politiques, journalistes, scientifiques qui ignorent, marginalisent et méconnaissent, dans leurs prises de parole publique, les problèmes des plus démunis2.

Les valeurs qui tenaient à cœur au père Wresinski et qu’il incarnait en vivant parmi les pauvres, en partageant leur vie quotidienne, en s’efforçant de  les comprendre et en agissant avec eux pour leur avenir, insufflent à la sociologie de la pauvreté une dimension profondément éthique.

Une expérience biographique de la pauvreté

L’enfance dans la pauvreté et les souvenirs de cette période ont été pour lui une expérience de vie fondamentale qui l’a construit et a déterminé son regard sur le monde et les sociétés.

Après le certificat d’études qu’il doit au courage et aux soins de sa mère, il commence l’apprentissage de pâtissier. A l’âge de seize ans, il fréquente les membres des Jeunesses communistes. Il en gardera une reconnaissance et un savoir qu’il ne niera jamais. Un an plus tard, il devient membre de la Jeunesse ouvrière chrétienne qui l’arme d’un savoir-faire qu’il exploitera dans sa future mission. On le charge notamment de mener des enquêtes qui lui apprennent  « non seulement à observer mais aussi à noter pour mieux comprendre ».

J’insiste sur cet épisode car c’est à ce moment-là qu’on voit naître ce qu’il appellera  « le rapport d’observation quotidien », méthode dont il a fait par la suite, après la fondation du Mouvement ATD Quart Monde, un outil de base pour le travail des volontaires. Ces rapports, devoir de chaque permanent engagé à long terme, consistaient à écrire, chaque jour, le soir, les faits de la vie quotidienne des familles, à noter des événements et à transcrire les récits des familles. « Le rapport n’est pas une enquête, ni une affaire de la tête, c’est une démarche du cœur. Le rapport est une chose humaine, le résultat d’un contact humain fait d’attention, de délicatesse et d’affection. Son but est de prendre quelque chose qu’une famille nous a donné, de l’écrire afin que ce don lui revienne sous une forme nouvelle ». Cet outil a fait des volontaires les « chroniqueurs des plus pauvres », offrant à ceux-ci un sentiment d’identité, un sentiment d’appartenance à un groupe humain luttant contre le naufrage, et, par conséquence, pour l’estime de soi.

Agir avec et pour les pauvres

Devenu prêtre en 1946, le père Wresinski cherchait à s’installer dans des paroisses où les signes de la misère étaient visibles : il éprouvait le besoin de mener sa mission parmi les plus pauvres. Sa vie et sa mission prennent un tournant en 1956, lorsqu’il s’engage pour un travail de curé dans un camp pour sans-logis à Noisy-le-Grand, à la périphérie de Paris. La misère effroyable qu’il a vue à Noisy-le-Grand, des familles entières entassées dans des baraquements en fibrociment, l’a « pris au piège », a-t-il dit beaucoup plus tard. Il s’est installé dans ces conditions et parmi ces gens bien qu’il puisse, en tant que prêtre, habiter ailleurs. Comme il le dit dans l’un des interviews : « Les pauvres n’attendent pas de nous une parole, ni même une action. Ils attendent de nous une présence et même un silence ». Il s’agit d’être près de la personne vivant la misère, d’être ouvert à ses problèmes mais de se retenir d’intervenir dans ses affaires, de ne rien lui imposer.

Dialoguer avec le monde

L’engagement du père Wresinski dépassait largement les cadres de son Mouvement et ciblait des espaces de discussion publique de plus grande envergure. Avant tout, il faut souligner ses rapports avec la science. Le père Wresinski a apporté une contribution importante dans l’élargissement des recherches sur la pauvreté en Europe et il a influencé les formes qu’elles revêtaient. Il collaborait avec la science ; dès le début des années 60, le Mouvement accompagne des hommes de science, y compris des sociologues. A son initiative, l’organisation s’est vu doter d’un Institut de recherche. Le père Wresinski est initiateur des colloques au sujet de la pauvreté organisées à l’UNESCO en 1961 et 1964. Toujours en 1964, il réussit à mettre sur pied un groupe d’enquête interdisciplinaire constitué de sociologues et d’économistes belges, français, anglais, danois, norvégiens et américains, au sein de l’Association internationale de Sociologie.

Une nouvelle perspective dans les recherches sur la pauvreté : les pauvres parlent d’eux-mêmes

Dans un discours prononcé au mois de décembre 1980, pendant une session du Comité permanent de recherche sur la pauvreté et l’exclusion sociale à l’UNESCO, le père Wresinski a signalé la nécessité de compléter la connaissance universitaire de la pauvreté et de l’exclusion, par la connaissance que possèdent les pauvres et les exclus, qui vivent à la fois la réalité de leur condition et la réalité du monde qui la leur impose. La deuxième composante qu’il faut intégrer dans le savoir académique, c’est la connaissance de ceux qui agissent avec et parmi les victimes dans les zones de grande pauvreté et d’exclusion. Seul un tel développement du savoir et de la pensée académique peut fournir cette connaissance globale dont il faut disposer pour combattre efficacement l’extrême pauvreté.

L’idée de la triple connaissance implique la revendication d’inciter les plus pauvres à développer les connaissances sur eux-mêmes et de leur restituer le droit à la parole; elle traduit la volonté d’écouter et de comprendre leur point de vue, leur connaissance du monde environnant dont ils connaissent les comportements envers les pauvres, et l’impact des démarches entreprises vis-à-vis de la pauvreté. C’est une nouvelle perspective dans la sociologie de la pauvreté.

Les recherches sociologiques qui ont une tradition centenaire, subissent une évolution notable dans la relation entre le chercheur et son objet de recherches. Le phénomène que j’ai baptisé « plus proche du pauvre », repose sur le changement d’une relation entre l’observateur et l’observé, sur le rapprochement progressif entre eux, en partant de la connaissance indirecte, à laquelle le chercheur accède par l’intermédiaire d’un tiers, passant par les méthodes assurant le contact direct avec une réalité étudiée, telles que les analyses de documents personnels, les monographies, les méthodes de l’histoire orale et les autobiographies, jusqu’à l’approche qui assure aux observés de participer aux recherches et à leurs différentes phases. Ce processus s’achève par un rapprochement si radical que l’objet de recherches se transforme en sujet, c’est-à-dire que les observés - personnes vivant la pauvreté - deviennent observateurs de leur propre situation. La mise en œuvre de méthodes qualitatives (documents personnels, histoire orale, ou encore entretiens biographiques) dans les recherches sur la pauvreté, avait pour but de donner la parole aux personnes vivant dans la misère, auparavant dépourvues de ce droit, muettes et silencieuses. Mais les chercheurs sont allés plus loin et ont entamé une nouvelle étape vers l’émancipation des pauvres en les stimulant et en les invitant à participer aux recherches. Par exemple dans celle, connue sous le nom Poverty First Hand Study dont les auteurs - Ruth Lister et ses collaborateurs3 - font référence aux différentes études, notamment celles effectuées par ATD Quart Monde et publiées dans le travail caractéristique pour son titre : Talk with Us, Not at Us : How to Develop Partnership Between Families in Poverty and Professionals (ATD Fourth World, 1996).

Dans le débat sur l’avenir des recherches sur la pauvreté, Ruth Lister a jugé leur état actuel comme excluant les pauvres de la discussion sur la pauvreté, et elle a qualifié une tradition existante comme mutilant le pauvre de toute capacité d’action. Selon la sociologue, une approche quantitative et statistique de la pauvreté, des outils de plus en plus sophistiqués pour la mesurer ne relèvent pas de l’empirisme parce qu’ils excluent les observés et les traitent en objets4. Dans le modèle traditionnel, toujours en usage, le pauvre est considéré comme un objet d’expérimentation passif, un problème à résoudre, non comme un individu qui fait face à ce problème. Les recherches qui continuent à réduire le pauvre à un objet d’étude renforcent son exclusion. Selon certains sociologues, la misère est « le dernier bastion des discussions qui négligent l’opinion de ceux qui en font l’objet ».

D’après Ruth Lister et ses collaborateurs, il faut arrêter de voir dans les pauvres une source d’information uniquement, et faire valoir leur expérience de la pauvreté qui les rend détenteurs d’un savoir nouveau. Il faut réfuter la thèse selon laquelle l’observateur extérieur a une meilleure compréhension de la situation oppressante que la personne qui la subit. Il faudrait que les relations entre l’observateur et l’observé deviennent plus égalitaires, et que l’enquête elle-même prenne une forme de dialogue où se font entendre de multiples voix. En reprenant l’idée d’une méthodologie inclusive : les pauvres devraient se transformer en leurs propres observateurs.

Ce genre d’enquête permet de « découvrir la pensée des plus pauvres », ce qui était au cœur des revendications du père Wresinski, et leurs sentiments : la honte, l’humiliation, le mépris qu’ils inspirent et l’incompréhension de la part de ceux qui n’ont jamais connu la misère. Bien des témoignages pareils dans leur contenu ont été recueillis lors des entretiens avec les personnes pauvres en Pologne.

Celles-ci sont considérées comme des êtres venant d’un autre monde, et sont confrontées au problème d’étiquetage et de stigmatisation. Ce problème est abordé également par le père Wresinski dans son texte : Les plus pauvres, révélateurs de l’indivisibilité des Droits de l’Homme : « Mesurons-nous aussi le courage qu’il faut pour accepter les contrôles, les questionnements incessants sur votre vie intime et celle des vôtres, qu’entraîne la dépendance de certaines aides publiques ? Qui parmi les plus pauvres n’a pas senti qu’il n’était pas cru ? Quel homme en grande pauvreté n’a pas été souvent accusé de simulation, quelle femme ne s’est pas entendu dire qu’elle fabulait, lors de démarches administratives pour solliciter des secours ? Quels parents n’ont pas été suspectés de mauvaise volonté, pour ne pas envoyer les enfants à l’école ? [...] Quels enfants n’ont pas été plongés dans la honte, une institutrice prenant sur elle de leur mettre des vêtements propres au vu et au su de leurs camarades ? »

La honte et l’humiliation liées à la pauvreté, ou bien - en considérant le problème d’un autre point de vue - le problème du respect et de la compréhension pour les personnes vivant dans la misère, est un grand problème éthique du monde contemporain. Il se fraie très lentement un chemin dans le discours public en Pologne, le monde académique, la pratique du travail social et les activités parmi les pauvres. Comme l’a noté Ryszard Kapuscinski5 : « La misère ne doit pas être due au fait qu’on n’ait pas mangé mais au fait qu’on ne soit pas respecté, qu’on soit humilié, traité avec dédain et mépris. La pauvreté est une réalité sociale et un état d’esprit qui enferme celui qui s’y est retrouvé dans la certitude d’être pris au piège. La personne concernée n’a aucune idée de comment passer d’un état de pauvreté à un état d’aisance. J’y prête beaucoup d’attention parce que les pauvres sont isolés par le mur de silence. La pauvreté est une impossibilité de s’exprimer. Les personnes vivant dans la pauvreté n’ont pas le droit à la parole, ils ne sont ni respectés, où que ce soit, ni même tolérés. Il faut donc qu’il y ait une personne qui parle en leur nom. C’est une raison pour laquelle j’ai décidé de parler d’eux ».

1 Cette tendance est confirmée par les résultats de l’enquête menée en 2007 par le Centre d’études de l’opinion publique (CBOS) en Pologne, qui montre
2 Tarkowska El?bieta, Pracownicy socjalni i ich podopieczni: przyczynek do ewaluacji, w: Star?ga-Piasek J., Hryniewiecka A. (red.) O potrzebie
3 Lister Ruth, Poverty, Polity Press, 2004.
4 Lister R., Beresford P., Green D., Woodard K., 2000, Where are ‘the Poor’ in the Future of Poverty Research? In J. Bradshaw and R. Sainsbury (eds.)
5 Kapu?cinski Ryszard, Da?em g?os ubogim. Rozmowy z m?odzie??, préface par Alicja Kapu?cinska, Wydawnictwo Znak, Kraków, 2008.
1 Cette tendance est confirmée par les résultats de l’enquête menée en 2007 par le Centre d’études de l’opinion publique (CBOS) en Pologne, qui montre l’augmentation, par rapport aux enquêtes précédentes, du pourcentage des personnes qui interprètent les difficultés de sortir de la pauvreté comme le résultat de refus du travail, oisiveté, alcoolisme, inadaptation sociale et manque de formation. Une telle interprétation vient de ceux qui jouissent d’une meilleure situation matérielle et qui ignorent d’autres raisons possibles, telles que le chômage, l’absence de protection sociale, ou bien pensions et retraites peu élevées. Ces dernières sont invoquées comme possible détonateur de la pauvreté par les personnes issues des couches sociales inférieures (cf. Falkowska 1997 ; Szczepa?ska 2007).
2 Tarkowska El?bieta, Pracownicy socjalni i ich podopieczni: przyczynek do ewaluacji, w: Star?ga-Piasek J., Hryniewiecka A. (red.) O potrzebie ewaluacji w pomocy spo?ecznej. Opracowanie zbiorowe, Warszawa, IRSS, 2008. Voir également: Tarkowska El?bieta, Bli?ej biednego – do?wiadczenia i potrzeby badawcze, Przegl?d socjologiczny, t. LIII, nr 1, 2004.
3 Lister Ruth, Poverty, Polity Press, 2004.
4 Lister R., Beresford P., Green D., Woodard K., 2000, Where are ‘the Poor’ in the Future of Poverty Research? In J. Bradshaw and R. Sainsbury (eds.) Researching Poverty. Aldershot: Ashagate, p. 284.
5 Kapu?cinski Ryszard, Da?em g?os ubogim. Rozmowy z m?odzie??, préface par Alicja Kapu?cinska, Wydawnictwo Znak, Kraków, 2008.

Elzbieta Tarkowska

Sociologue, Elzbieta Tarkowska travaille à l’Institut de philosophie et de sociologie de l’Académie polonaise des Sciences.

CC BY-NC-ND