N° 219, 2011/3   •  Rudes, certains chemins des écoliers !
Dossier

Avec les enfants migrants et réfugiés, à Beyrouth

Mathilde COUSSY et Sahar Malllah
  • publié en août 2011
Résumé
  • Français

Après avoir créé, en 2000, Insan Association pour répondre aux besoins des personnes les plus démunies des banlieues de Beyrouth (Liban), un groupe de militants des droits de l'homme ouvre en 2004 L'École Insan, qui accueille les enfants de familles réfugiées et immigrées, privés du droit fondamental à l'éducation.

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2011/3

Index thématique

Enseignement, Ecole
Texte intégral

Après plusieurs années d'expérience en travail social, l'associa­tion avait abouti à la conclusion que les populations les plus démunies sont les familles réfugiées et immigrées, totalement pri­vées de leurs droits les plus fondamentaux.

Ces réfugiés et migrants, viennent principalement du Soudan, d'Inde, d'Égypte, d'Iraq, des Philippines, du Sri Lanka, du Nigéria, du Pakistan, du Ghana.,., et vivent dans de très dures conditions d'extrême pauvreté au Liban.

En 2004, en lançant son projet pilote « L'École Insan », Insan association avait pour but principal de permettre à des enfants étrangers et sans-papiers de pouvoir intégrer un système scolaire libanais normal. Pour cela, l'école accueille ces enfants pendant une ou deux années, avant de les aider à s'inscrire dans des écoles libanaises, avec le niveau scolaire requis.

Des enfants très différents entre eux…

Ces enfants viennent de familles migrantes, de travailleurs domestiques et de réfugiés. Nous devons donc gérer à l'école des différences de langues, de couleurs de. peau et de cultures, ce qui implique quelques difficultés.

Tout d'abord, à l'École nous avons une grande différence de niveaux entre les enfants d'une même classe et les enseignants doivent travailler avec parfois trois ou quatre niveaux différents dans une seule classe. Cette différence de niveau n'est pas toujours bien vécue par les enfants.

Vient ensuite le problème de la langue. Certains des enfants à Insan parlent arabe, ou anglais (qui sont les deux langues enseignées), mais certains ne parlent ni l'un, ni l'autre. La commu­nication devient alors difficile, que ce soit entre les élèves, ou entre les enseignants et les enfants.

Nous avons d'autre part à prendre en compte le contexte social et familial dans lequel vit l'enfant, ainsi que son histoire personnelle. En effet, tous ces facteurs influent sur sa scolarité et son comportement. Les parents ont souvent des problèmes d'autorité, et n'arrivent plus à contrôler leurs enfants. L'École Insan a donc un rôle important dans la création d'un contexte structurant chez l'enfant. Elle aide ainsi les familles à prendre conscience de l'importance de certains aspects dans leur vie quotidienne (comme l'hygiène, le temps de sommeil, l'importance des études, etc.)

L'équipe enseignante a instauré au sein de l'école un système de renforcement positif, afin de pallier la violence physique et verbale. Il s'agit de punir ou de récompenser par un système de points aboutissant soit à une récompense matérielle si l'enfant s'est bien comporté, soit à l'interdiction d'assister à des activités qu'il aime faire, si l'enfant s'est mal comporté.

Qui apprennent à s’exprimer à travers l’art

L'école représente aussi pour l'enfant un lieu où il peut s'exprimer librement. Nous avons ainsi commencé au mois de janvier un programme artistique, incluant des cours d'art plastique, de musique et de théâtre. Ces cours sont clairement à but thérapeutique. Les difficultés vécues par ces enfants et les conditions dans lesquelles ils vivent ne leur permettent pas souvent de pouvoir s'exprimer et dire leurs souffrances, leurs envies, leurs espoirs. La parole n'est pas toujours non plus facile, et ces cours d'art sont un moyen de s'exprimer par un biais différent.

L'école devient donc un espace d'ouverture et nous essayons de faire découvrir de nouvelles choses tout au long de l'année. L'École Insan a ainsi accueilli au cours de cette aimée une cantatrice japonaise, qui les a initiés à l'opéra. C'était la première fois qu'ils entendaient quelqu'un utiliser sa voix d'une telle façon, et cela a réveillé beaucoup de sentiments en eux.

Assurer aux enfants un suivi personnalisé

Enfin, un des problèmes auxquels est confrontée notre école est celui du racisme et de la discrimination, qui a un impact direct sur notre programme de réintégration scolaire car, dans d'autres écoles, les élèves et les enseignants ne sont pas toujours habitués à la différence physique. Nous nous efforçons donc de suivre nos élèves même après leur réintégration, afin de pallier toute difficulté qu'ils pourraient rencontrer.

Chaque semaine, à l'école, l'équipe pédagogique se réunit afin de construire pour chaque enfant un programme en fonction de son histoire, de ses besoins, de ses difficultés. Nous sommes soutenus par l'équipe des psychologues et des assistantes sociales, et nous travaillons ensemble à une amélioration des conditions de l'enfant et de son entourage. Notre équipe elle-même est composée de personnes de nationalités différentes (du Liban, d'Iraq, de Syrie, de France, d'Angleterre, d'Égypte), ce qui permet aussi de renforcer le sentiment d'intégration de l'enfant au sein de notre école.

Les problèmes psychologiques que peuvent vivre les enfants de migrants diffèrent selon qu'ils sont nés au Liban ou dans leur pays d'origine. Dans les deux cas, il y a des problèmes d'adaptation et d'intégration sociale, surtout lors de différence de langue ou de couleur de peau. Dans le cas où l'enfant quitte son pays pour s'installer avec sa famille au Liban, ce changement peut influencer son équilibre psychologique, et, parfois, il peut être vécu comme un élément traumatisant (perte de repères, de lien avec des personnes, d'endroits familiers, de coutumes...)

Pour trouver de nouveaux repères

Par ailleurs, les problèmes d'intégration au Liban rendent plus difficile le travail de séparation d'avec le pays d'origine. En conséquence, l'adaptation sociale, voire éducative, se trouve entravée.

C'est à ce niveau que le rôle de l'école et des activités sociales devient essentiel, notamment pour permettre à l'enfant de tisser de nouveaux liens sociaux et d'acquérir de nouvelles compétences (académiques, culturelles, sociales). Ces nouveaux acquis vont compenser les pertes vécues par l'enfant (mais aussi par ses parents), ils vont par la suite augmenter la confiance de l'enfant en lui-même et en son entourage. Ce que Insan Association essaye d'offrir aux enfants migrants (nés au Liban ou non) c'est le sentiment sécurisant de continuer à être eux-mêmes parce qu'ils sont acceptés avec leurs différences, et la capacité à bénéficier des services primordiaux pour leur développement cognitif et affectif.

D'une manière générale, les enfants bénéficiaires d'Insan Association présentent quelques symptômes psychologiques liés aux problèmes d'adaptation au Liban, et aux difficultés d'intégration sociale. Les symptômes les plus courants sont : problèmes comportementaux, hyperactivité, problèmes d'attention et difficultés d'apprentissage scolaire, angoisse, peur, trouble du sommeil, énurésie, bégaiement, tristesse, isolement, violence...

Il est important de noter que la santé psychique des enfants est directement influencée par la santé psychique de leurs parents. Des parents épuisés, incapables de faire face au stress, ou qui peuvent présenter des symptômes dépressifs, risquent d'être difficilement capables de sécuriser leurs enfants. Ces derniers deviennent souvent les « symptômes » de leurs propres parents. Les difficultés psychologiques de l'enfant témoignent alors de la souffrance vécue par toute la famille1.

Devant tous ces éléments, une prise en charge globale de l'enfant et de sa famille devient nécessaire. À côté de la prise en charge éducative, sociale, et juridique, un accompagnement psychologique de l'enfant et de sa famille est assuré par les psychologues d'Insan Association. Les modalités de prises en charge sont diverses. Elles peuvent cibler l'enfant de manière directe ou indirecte. Les interventions directes avec les enfants se font à travers des séances de prise en charge individuelles ou collectives. Les séances individuelles aident l'enfant à exprimer ses désirs et ses angoisses à travers le jeu et le dessin, elles soutiennent l'enfant dans son processus d'adaptation au Liban, ou bien, dans certains cas, clans l'élaboration de ses difficultés relationnelles et celles de sa famille.

Les séances collectives ont pour objectif d'améliorer les facultés d'expression et de communication au sein du groupe-classe. Les enfants sont invités à partager leurs idées et à s'accepter mutuellement. Des concepts liés aux valeurs humaines et aux droits de l'enfant sont alors abordés, et l'approche du psychologue avec le groupe- classe est semi-directive.

Un travail en parallèle avec les parents

D'autre part, les interventions psychologiques indirectes visant l'amélioration de la situation psychologique de l'enfant, se font au niveau de la prise en charge de leurs parents. Ceux-ci bénéficient de séances d'accompagnement individuel ainsi que de séances de guidance parentales collectives. Ils seront ainsi soutenus dans leur rôle de parents en situation de migration.

L'ensemble des interventions psychologiques et psycho-sociales assurées par l'association tente de respecter et favoriser l'appartenance des enfants migrants et celle de leurs parents à leur culture d'origine. Ainsi, des discussions autour des coutumes et caractéristiques des pays d'origine sont abordées, des travaux artistiques mettant en œuvre les appartenances culturelles des enfants sont exécutés, des discussions avec les parents sur le même sujet sont réalisées2.

Vers une sensibilisation progressive de ta société libanaise

Malgré les efforts déployés au sein de l'association pour protéger les enfants migrants et leur assurer le suivi éducatif convenable à leurs besoins, l'approche globale d'Insan Association reste dans certains cas incapable de répondre à toutes les difficultés d'intégration sociale que les enfants affrontent. En effet et malheureusement, la société libanaise reste en grande partie raciste. Les enfants migrants continuent à être victimes de marginalisation et de ségrégation sociale liées à leur race et à leur niveau social. Le regard discriminateur de l'autre continue à limiter leur accès à une appartenance sociale épanouissante, malgré qu'ils vivent au Liban depuis longtemps. Ceci agit directement sur leur image de soi, et sur leur motivation pour poursuivre leurs études et envisager un futur prometteur. Ce qu'Insan Association tente d'effectuer à ce niveau, c'est une campagne de sensibilisation adressée à la population libanaise, dans le but d'augmenter la tolérance de celle-ci sur les questions des différences raciales et culturelles. Les recommandations que nous proposons restent surtout dans ce contexte, où la population libanaise a besoin d'être sensibilisée davantage sur l'ouverture et le respect des droits humains de cette catégorie de personnes migrantes et jusque là marginalisées.

Notes

1 G. Eisen, dans son livre Children and Play in the Holocauste : games among the shadows, University of Massachusetts Press, 1988, l’a bien souligné : « Les enfants exprimaient à travers le jeu ce que les adultes ne pouvaient pas dire ».

2 En effet, comme le note Selim Abou dans son ouvrage Cultures et droits de l'homme, Éd. Hachette, Paris, 1992 «Ce sont les modèles de la culture d'origine qui sont réinterprétés en fonction de ceux du pays d'accueil... Cette réinterprétation permet précisément aux immigrés et à leurs descendants de réorganiser leur identité culturelle avec le sentiment non de la perdre, mais de l'enrichir »

Pour citer cet article Mathilde COUSSY et Sahar Malllah, « Avec les enfants migrants et réfugiés, à Beyrouth », Revue Quart Monde, Année 2011, Rudes, certains chemins des écoliers !, Dossier, mis à jour le : 31/08/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/5224.
Auteur

Mathilde COUSSY

Sahar Malllah

Mathilde COUSSY est coordinatrice de l'École Insan eu sein d'insan Association. Sahar MALLAH est psychologue, travaillant avec tes enfants et leurs parents.