Le tunnel de Los Angeles

Dominique Rammaert

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Dominique Rammaert, « Le tunnel de Los Angeles », Revue Quart Monde [Online], 220 | 2011/4, Online since 01 November 2012, connection on 30 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5239

Une séquence du Journal télévisé de France 2 du 13/10/2010 montrait l’existence d’un tunnel souterrain long de plusieurs centaines de mètres à Los Angeles, devenu territoire des sans-abris. La police n’ose pas s’y aventurer ; une équipe de journalistes a filmé, guidée par une association qui travaille auprès de ces sans-abris. Il n’y a pas de lumière et, sans lampe torche, c’est le noir total. Un ex-croupier qui a perdu son travail a perdu toute envie de remonter dans la ville ; un ex-taulard s’est aménagé un espace dans lequel il dit se sentir bien, il ne se droguerait pas, déclare-t-il, mais les images suivantes montrent qu’il ment.

Ces images sombres dévoilent ce monde des absolus « losers », littéralement les bas-fonds mêmes de la misère de nos grandes villes, l’abandon de ces hommes par la ville d’en haut qui les ignore et les craint, non sans raison d’ailleurs. La misère détruit l’être humain ; la drogue, l’alcool, le vol avec meurtre possible à la clé, des formes de prostitution, etc. Les seuls qui vont à leur rencontre sont les membres de l’association citée plus haut ; les journalistes sont témoins pour nous de ces vies terribles.

Ces hommes sont là parce qu’ils ont complètement perdu pied, pour diverses raisons, par rapport aux critères qui régissent la vie dans la société, ici clairement symbolisée par la ville de Los Angeles.

Plusieurs livres relatent et décrivent des vies et situations comparables dans d’autres villes du monde (Les naufragés de Patrick Declercq, Le peuple d’en bas de Jack London, Les dépossédés de Robert Macliam Wilson, La raison humanitaire de Didier Fassin ...). J’ai rencontré certains de ces hommes à Bruxelles ; c’est bien le même abîme sans fond de la condition humaine générée par nos villes. Un processus de reproduction universelle de l’exclusion !

Certes, nous connaissons des paroles qui dénoncent ces ignominies que l’homme laisse faire à ses semblables ; tout autant diverses tentatives pour soulager ces vies et, parfois, les sauver de cette détresse, tant personne par personne que par la réflexion critique des failles des systèmes économiques, sociaux et politiques qui permettent ces chutes et abandons. Malgré les avancées de la sécurité sociale dans nos pays (système non comparable avec celui des USA !), des hommes tombent dans les trous béants de la misère !

Si l’objectif est d’éradiquer la misère, il est inadmissible que l’on doive « absolument » vivre ou se comporter d’une certaine façon pour « mériter » alors d’avoir de quoi se loger, se nourrir, s’habiller, se soigner … Ne nous méprenons pas ; les paroles de consolation et même de contestation n’ont aucune chance d’aboutir tant que le fondement du système économique sera basé sur le calcul de répartition des cotisations liées aux salaires ; qu’est-ce qu’un salaire et sur quels critères repose-t-il ?

Lier le droit au logement et biens nécessaires à la condition d’avoir mérité, ne fût-ce que momentanément, des produits d’une vie vue sous l’angle unilatéral du courage, du travail, de l’épargne est inacceptable. Il nous faudra aborder une étape suivante : l’accession à un « Droit absolu, inaliénable, sans condition et à dimension planétaire », instauré pour sauver un grand nombre d’êtres humains de l’injustice que génère le système actuel de distribution des biens de base de la vie.

Actuellement, il s’agit d’une projection dans le futur difficile à dater, qui demandera un changement radical de concept des rapports de l’homme vivant en société (un autre rapport à l’économie !). Il ne saurait se mettre en place si, après bien des désastres, la conscience du « bien commun » ne s’impose pas alors, déterminant une Gouvernance planétaire ; une révolution culturelle dans son sens le plus complet et le plus noble.

Jour après jour la vie se déroule, tissée d’interactions multiples dont les fils entrecroisés sont toujours complexes à dénouer. A première vue, les conditions de vie à Bruxelles sont différentes de celles à Los Angeles, à Saint-Petersbourg, à Kinshasa ou dans d’autres villes du monde… Certains parlent alors de « destin » ou de « fatalité », ou encore de force de caractère devant l’adversité et les épreuves rencontrées ; ces propos sont lénifiants. Peut-on faire l’impasse des analyses de Marx, de Freud, du sociologue Bourdieu et d’autres penseurs sur les conséquences sociales d’un concept de l’homme vivant dans une société soumise à des choix organisant sa hiérarchie de jouissance des biens ?

Des hommes, tout au long de notre histoire, cherchent et bâtissent une « idée » ou « utopie » d’une dimension longue et non définitive ; un espoir immense, une foi démesurée nourrie continuellement, en les capacités virtuelles encore inexploitées de l’être humain. Une tension irrépressible de soif de justice à construire, non pas individuellement mais collectivement (une sorte de mise en réseau dont les prémices sont contemporaines !) Chacun d’eux, malgré les différences notables des moyens et des fins, a une vision de la vie qui ne s’arrête pas à ses propres limites psychiques et corporelles ; ce qui n’exclut d’ailleurs nullement les affres possibles d’un échec destructif. Tous croient, à leur manière, que l’Homme vaut mieux que ce qu’il nous montre quotidiennement ; le tunnel de Los Angeles illustre remarquablement, dès lors, un « état des lieux », non une fin de l’histoire.

(Article publié dans la Lettre électronique de Culture et Démocratie, n° 51, du 18/02/20111)

Dominique Rammaert

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