N° 222, 2012/2   •  Violence et paix
Dossier

Retirer les enfants de la rue

Béatrice Epaye
  • publié en mai 2012
Résumé
  • Français

Pour les enfants de Bangui, la vie à la rue s’accompagne de conditions de vie très violentes qui les isolent et elle s’organise collectivement autour de stratégies de survie elles-mêmes violentes. L’auteure présente les actions conjointes de la Voix du Cœur et de Caritas Bangui qui viennent en aide à ces enfants afin de les faire renouer avec un projet de vie dans la paix.

Index

Index chronologique

2012/2

Index thématique

Jeunesse, Enfance, Petite enfance
Texte intégral

Chers Amis,

Tout d'abord, permettez-moi de remercier le Mouvement ATD Quart Monde de m'avoir invitée à prendre part à ce Colloque dont le niveau de préparation et la diversité des participants et leurs contributions sont déjà la promesse d'une grande réussite.

La Fondation Voix du Cœur que je préside est la première ONG1 centrafricaine de prise en charge et de réinsertion des enfants de la rue. Depuis 1994, elle essaie d'aider les enfants et leurs familles à vaincre la violence de la misère.

Les enfants de la rue

Dans la rue, les enfants sont confrontés à toutes sortes de violence  ; ils s'organisent pour se défendre. Les enfants de la rue, pour se défendre et se protéger de la violence, ont créé une société parallèle à la nôtre. Leur intérêt commun c'est la survie. Chaque jour, ils se déplacent d'un marché à l'autre à la recherche des moyens de survie. Ils sont organisés par petits groupes de trois à cinq enfants appelés clans. Un clan peut partager un site avec d'autres clans mais reste autonome et les membres sont solidaires face à toute agression extérieure. Cette solidarité s'étend aux autres clans. Le leader d'un clan n'est pas forcément le plus grand ni le plus fort mais c'est le plus futé qui est le plus vigilant dans la prévention des attaques de toute sorte ou le plus apte à aider le clan à trouver des moyens de survie (vol, mendicité, etc.).

Dans cette société chaque membre possède un surnom. L'extérieur ne doit pas savoir le nom donné par la famille à la naissance car ça peut affaiblir. C'est un moyen de protection. Ceux-ci ont créé une nouvelle langue, c'est leur jargon qui n'est compris que par eux, personne ne peut percer leurs secrets  : il faut se protéger des ennemis. Ils ont partagé la ville de Bangui en territoires que nous appelons des sites. Chaque site appartient à un, deux ou trois clans qui se retrouvent le soir. Parmi les garçons, on peut trouver des filles de leur âge mais peu nombreuses. Ils ont des corps de métiers  : cireurs de chaussures, laveurs de voitures, chargeurs de colis, plongeurs dans les commerces des femmes qui vendent à manger, vendeurs de drogue, etc. Il y a des spécialistes (experts)  : voleurs, mendiants, etc. C'est une société fermée qui protège.

Mais le travail de la Voix du Cœur, c'est de retirer l'enfant de la rue, de l’éloigner de toute violence, de l'aider à construire un projet d'avenir dans la quiétude et la paix.

Le travail de réinsertion

La Voix du Cœur au fil des ans, a développé une approche qui met l'enfant au centre de la prise de décision en l'aidant jusqu'à ce que lui-même trouve son projet d'avenir.

- Travail dans la rue  : tout d'abord nos éducateurs circulent dans la journée pour aller à la rencontre des enfants sur leurs différents sites ( marché, gare routière, parvis des églises, véranda des boutiques, sorties des banques et autres établissements financiers, etc.) communiquent avec eux, les écoutent, c'est aussi l'occasion de découvrir ceux qui sont malades et qui ont besoin de soins, ceux qui ont faim, qui n'attendent qu'un bout de pain et les invitent à venir au centre.

- Accueil, écoute et santé  : au centre, nous avons un service d'accueil pour les enfants, car il faut savoir accueillir l'enfant pauvre qui est souvent méfiant, lui redonner confiance, lui offrir le minimum  : de l'eau pour se laver, laver son linge, se soigner. La Voix du Cœur est l'unique centre de soins qui consulte et soigne gratuitement les enfants de la rue à Bangui, leur donne à manger, offre un hébergement d'urgence. Cet exercice va se faire sur plusieurs semaines, voire des mois. Les échanges avec les éducateurs sont parfois difficiles lors des séances d'écoute mais permettent de mieux connaître l'enfant, les causes de sa venue dans la rue, l'identifier, l'aider à bâtir son projet d'avenir et faciliter sa réinsertion en allant à la rencontre des familles.

- Éducation  : les éducateurs font de l'animation autour des contes, des activités d'éveil, font chanter les enfants, des séances de dessins et de fabrication de jouets. Toutes ces activités permettent de stabiliser les enfants qui acceptent très facilement de suivre les cours de remise à niveau scolaire (pour les plus petits en âge scolaire) et des cours d'alphabétisation pour les plus grands avant leur inscription au centre de formation.

- Réinsertion  : la rencontre avec la famille est souvent émouvante  ; c'est le travail de l'enquêteur social. Cette rencontre permet de savoir pourquoi l'enfant est dans la rue. Comme disait une mère  : «  Si j'étais un enfant, je serai dans la rue avec eux  », car en République centrafricaine le misérable essaie de conserver encore sa dignité, rares sont les pères et mères de famille qui mendient dans la rue.

Avec notre partenaire Caritas Bangui, nous travaillons en complémentarité. Ils viennent en soutien aux familles démunies. Parfois en finançant des activités génératrices de revenus pour les ménages, souvent pour les ménages dirigés par les femmes (ce qui réussit le mieux) ou en soutien scolaire aux enfants réinsérés. L'échec de ce processus reconduira l'enfant dans la rue et dans la spirale de la violence. La réussite est souvent le bonheur que partagent la Voix du Cœur, les enfants et leurs familles avec toute la communauté.

Notre travail de réinsertion nous conduit vers les familles. Là encore, nous sommes souvent face à l'extrême pauvreté et nous comprenons pourquoi l'enfant est dans la rue. La violence pour ces familles, c'est lorsqu'elles ont tout perdu dans les conflits armés ou lorsque ce sont des mamans dépossédées après le décès d'un époux. Avec l'appui des partenaires de la Voix du Cœur qui viennent en soutien aux familles nous pouvons financer des activités génératrices de revenus par exemple  la création ou la consolidation d'une activité agricole ou d'élevage. Les familles retrouvent leur dignité et vont empêcher que leurs enfants retournent dans la violence dans la rue.

Notes

1 Organisation non gouvernementale.

Pour citer cet article Béatrice Epaye, « Retirer les enfants de la rue », Revue Quart Monde, Année 2012, Violence et paix, Dossier, mis à jour le : 31/08/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/5353.
Auteur

Béatrice Epaye

Béatrice Epaye est la présidente de la fondation Voix du Cœur à Bangui (République de Centrafrique).