N° 222, 2012/2   •  Violence et paix
Dossier

Ce qui fait de nous des êtres humains

Moraene Roberts
  • publié en mai 2012
Résumé
  • Français

L’auteure nous livre ici une réflexion personnelle à partir de son propre vécu et de témoignages recueillis lors d’un séminaire qui s’est tenu en mars 2011 au Royaume-Uni1.

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2012/2

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Paix, Violence, Insécurité
Texte intégral

Nous possédons l’intelligence et nous pensons. Nous possédons une voix et pouvons communiquer par le langage. Nous avons des émotions et sommes en mesure de les manifester. Nous possédons la dignité et la possibilité de choisir. Pendant ce séminaire de mars 2011, nous avons découvert qu’aux pauvres étaient déniés ces droits intrinsèquement humains ; nous ne sommes ni reconnus ni traités comme des êtres humains. Plusieurs participants déclarèrent n’avoir ni la faculté ni l’autorisation de protester  lors d’actes de violence commis contre eux.

Dans des cas d’injustice, des participants déclarèrent que leurs propos étaient soit déformés soit  utilisés contre eux. Ainsi se plaindre était considéré comme non coopératif, protester comme une agression, et s’expliquer comme une échappatoire. Se considérer frustré par sa propre impuissance apparaissait comme une manifestation d’agressivité.

A ceux et celles qui protestaient on n’accordait ni crédit ni considération et même on les punissait. « On refoulait tout pour que la situation n’empire pas. »

Même ceux qui parlaient au nom des autres pouvaient souvent s’attendre à une réaction hostile, soit dans leur travail, soit dans leur communauté, accompagnée de ces paroles : « Si tu couches avec des chiens, attends-toi à attraper des puces. » Les personnes pauvres ne sont pas des chiens.

L’émotion est un facteur puissant chez les êtres humains et pourtant nombreux sont ceux qui vivent dans la pauvreté et qui ne se sentent pas le droit d’exprimer une émotion normale car les autres ne les ressentent pas comme normaux.

Au Royaume-Uni, plus une famille est pauvre, plus fortes sont les chances de voir leur enfant enlevé par les autorités locales et adoptés contre la volonté de leurs parents. Une participante, à qui son enfant avait été enlevé, dit : « Je suis obligée d’avoir recours au Système Boite à Lettres qui fonctionne de la façon suivante : si vous voulez envoyer à votre enfant une lettre ou une photo, vous l’envoyez au bureau des adoptions. Ils l’ouvrent et la lisent pour vérifier si le contenu est autorisé. Vous n’avez pas le droit de dire ‘tu me manques’ ou bien ‘on se bat pour te récupérer.’ S’ils estiment que les termes ne conviennent pas, l’enfant ne reçoit pas la lettre et on vous réprimande ». « Je n’ai pas le droit de dire à mon enfant que je l’aime », dit une autre femme.

Si de nombreuses participantes exprimèrent leur colère d’être traitées de la sorte, elles ne pouvaient la manifester ni même pleurer ; sinon elles se voyaient accusées de manipulation. Lors d’une expulsion violente de nomades au Royaume-Uni, une  mère se dressa devant ses enfants pour les protéger et un officier de police les attrapa et commença à les bousculer. Elle s’écria : « Ces enfants sont les miens ! » A quoi il répondit : « Et vous vous en vantez comme si vous en étiez fière ».

Ainsi, il arrive souvent que les autorités s’adressent aux pauvres et  les traitent comme s’il s’agissait de créatures inférieures.

Le séminaire nous a fourni deux exemples de traitements indignes.

Lorsque l’ouragan Katrina s’approchait des côtes de la Nouvelle-Orléans aux USA, les gardiens de la prison enfermèrent les prisonniers dans leurs cellules et partirent. Quand les barrages cédèrent les eaux montèrent. Les hommes entendirent l’eau arriver et le niveau monter dans leurs cellules. Ils escaladèrent leurs couchettes, persuadés de l’arrivée des secours. Mais personne ne vint. Jour après jour on les laissa  sans nourriture, ni eau propre, sans accès aux toilettes, forcés de supporter la puanteur et la saleté de l’eau contaminée dans laquelle ils auraient pu se noyer. « Ils n’ont pas dit que nous n’étions pas des êtres humains mais leur comportement le montrait. » Les gardiens sauvèrent les chiens de garde et abandonnèrent les hommes.

Dans le deuxième exemple un jeune homme raconta dans quelles conditions il s’enfuit du foyer pour échapper aux mauvais traitements. A l’âge de dix ans il se rendit au commissariat estimant qu’il y serait à l’abri. Mais il ne put entrer. Couché sur les marches il s’attendait à être secouru mais les officiers de police qui entraient et sortaient du bâtiment se contentaient  de l’enjamber. Personne ne demanda ce qu’il faisait là, bref une indifférence totale. Finalement il dut rentrer chez lui.

Un autre participant fit la remarque suivante : « Quand on enjambe un enfant de dix ans tout seul couché sur une marche, on ne voit pas l’être humain. »

Nombreux furent les exemples de ce mépris envers les droits et le bien-être des pauvres. A tel point que les travailleurs sociaux et d’autres considéraient que la pauvreté, loin de stigmatiser la société, était de la responsabilité des pauvres et manifestait leur négligence à l’égard de leurs enfants.

On dit souvent dans les médias britanniques qu’on devrait interdire aux pauvres de procréer mais chacun a le droit de créer une famille et de vivre en famille. Un exemple après l’autre, cependant, montrait comment les autorités et les services sociaux réduisaient les individus à un numéro, un dossier, une étiquette. Tel un détenu, un fuyard, sans domicile fixe, un exclu sans identité.

« Parfois ce processus est subtil et on ne réalise pas tout de suite ce qui se passe ni qu’on te transforme en quelqu'un d’autre. Et puis en réfléchissant tu te dis qu’on ne ferait pas ça à quelqu'un d’autre, alors pourquoi à moi ? Je ne suis pas une mauvaise personne, je suis pauvre ».

Même lorsque tous les êtres humains devraient être égaux, dans la mort, les pauvres sont dépouillés de leur identité.

Lors de notre séminaire nous avons visité un cimetière dont une partie, comme dans la plupart des autres, était réservée aux indigents. Au fil des années le sol s’était tassé et on ne voyait plus qu’un espace infini de monticules.

Pas de pierres tombales, pas de noms, rien qui puisse indiquer qui gisait là. Dans la mort comme dans la vie les pauvres n’étaient plus rien, c’était comme s’ils n’avaient jamais existé.

Dans la mort comme dans la vie toute dignité, toute possibilité de choix leur avaient été retirées, bien qu’ils fussent des êtres humains comme nous qui vivons encore dans la pauvreté.

Telles sont les impressions que j’ai rapportées du séminaire tenu au Royaume-Uni. Maintenant je voudrais consacrer un instant à parler de ma propre expérience du séminaire. Voilà un étonnant rassemblement de personnes venues de nombreux endroits, de nombreuses origines, mais tous unis par la volonté de mettre un terme à la violence de la pauvreté. C’est un objectif que nous ne pouvons atteindre qu’ensemble.

J’ai passé toute ma vie à combattre  pauvreté et discrimination, vingt-deux ans avec ATD Quart Monde de lutte contre l’exclusion mais ces deux termes expriment aussi la violence. Finalement ce sont des individus contre lesquels on se bat. Pour mettre fin à la pauvreté, j’ai appris de nouvelles méthodes, trouvé de nouveaux outils, un nouveau langage : « construire la paix », « créer la paix ensemble » et « partager la paix de notre temps ».

Tout cela m’inspire de l’espoir, je remercie donc les participants et je m’en retourne chez moi forte d’un engagement nouveau : non plus de lutter, mais de construire la paix.

Notes

1 Traduit de l’anglais par Andrew Tooms.

Pour citer cet article Moraene Roberts, « Ce qui fait de nous des êtres humains », Revue Quart Monde, Année 2012, Violence et paix, Dossier, mis à jour le : 31/08/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/5357.
Auteur

Moraene Roberts

Moraene Roberts est militante britannique d’ATD Quart Monde.
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