Il est temps qu’on commence à nous écouter

Moraene Roberts

p. 6

References

Bibliographical reference

Moraene Roberts, « Il est temps qu’on commence à nous écouter », Revue Quart Monde, 178 | 2001/2, 6.

Electronic reference

Moraene Roberts, « Il est temps qu’on commence à nous écouter », Revue Quart Monde [Online], 178 | 2001/2, Online since 05 November 2001, connection on 08 December 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1696

Il peut parfois être nécessaire et légitime de soustraire temporairement des enfants à leurs parents, mais sans déposséder ceux-ci de leurs responsabilités ni porter atteinte au droit des enfants d'avoir des relations avec leur famille.

Index chronologique

2001/2

Je suis quelqu’un qui a vécu et expérimenté la pauvreté pendant longtemps. Je crois que l’aspect le plus tragique de la pauvreté dans ce pays n’est pas le fait d’être laissé de côté dans pratiquement tous les domaines, mais le fait d’être jugé parce que vous êtes pauvre, sans qu'on ait pris en compte vos possibilités. Parce que vous êtes pauvre, on vous nie le droit d’élever vos propres enfants...

Il est clair qu’il existe des enfants négligés et maltraités par leurs parents. Bien évidemment leur sécurité doit être primordiale. Mais pour des enfants qui ne sont pas en sécurité auprès de leurs parents, il faut trouver d’autres solutions. Les révélations sur le mauvais traitement d’enfants placés, les pourcentages élevés d’enfants qui, après avoir été assistés, vivent à la rue ou sont enfermés en prison ont suscité une réaction du gouvernement... Un appel politique presque frénétique a accompagné des mesures en faveur de l'adoption pour retirer aussi vite que possible ces enfants de l’Assistance. Dans ce débat, au plan politique et dans les médias, nous entendons des arguments contradictoires sur l’assistance et l’adoption...

Nous avons vu beaucoup de programmes à la télévision qui montrent la vie d'enfants à l’Assistance, les familles qui désirent adopter (y compris des grands-parents), et même un procès contre la pratique des services sociaux qui veulent forcer l’adoption d’enfants. Mais ce qui manque totalement, c’est la voix des milliers de parents capables dont les enfants ont été enlevés contrairement à leur désir et qui attendent avec désespoir qu’on les leur rende. Ils ne peuvent pas se mettre ensemble pour former un groupe de pression. Donc personne ne les écoute.

ATD Quart Monde organise chaque mois un forum rassemblant des gens qui vivent la pauvreté depuis longtemps pour discuter des problèmes qui ont un impact sur leur vie et pour pouvoir faire valoir leurs opinions et leurs expériences dans les débats publics. Un forum récent traitait d’enfants placés en familles d’accueil et de l’adoption. Beaucoup de problèmes se référant à la pratique du travail social y ont été discutés : les fausses informations données aux parents, le pouvoir exercé sur des enfants par des gens qui avaient très peu de contacts avec eux, les mensonges proférés devant le tribunal, l’histoire des parents assistés qui se retournait toujours contre eux. Les bons exemples étaient rares. A l’unanimité on était d’accord que, s’il n’y avait pas eu d’abus sérieux, les enfants à l'Assistance devaient avoir des contacts réguliers avec leurs parents ainsi qu'avec leurs frères et sœurs, et qu'ils devaient retourner dans leur famille aussi vite que possible. Il est clair qu’il s’agit là d’un groupe qui soutient le retour à la maison et qui est opposé à l’adoption parce que celle-ci prive les parents de la vie de leurs enfants pendant des années ou pour toujours.

Des situations anormales

Sally est une mère de 30 ans qui a deux filles placées en famille d’accueil parce qu’on a craint sa négligence. Il y a trois ans, on a privé Sally de ses droits parentaux. On lui a dit qu’on était en train de chercher des parents adoptifs et on l'a assurée que ses filles resteraient ensemble. Mais, trois ans après, on n'a pas encore trouvé ces parents adoptifs. Sally peut voir ses filles pendant quatre heures une fois par mois. Le reste de la famille n’est pas autorisé à avoir des contacts avec elles parce que les services sociaux veulent dissoudre les liens familiaux pour que l’adoption puisse se faire plus facilement. Pendant ces trois ans, Sally n’a reçu aucun soutien pour l’aider à améliorer ses aptitudes de mère de famille. Les services sociaux pensaient que l'adoption coûterait moins cher qu'un soutien durable à apporter à Sally pour la rendre capable d’élever ses filles elle-même. Celles-ci vivent dans une famille d’accueil que Sally considère comme gentille mais qui ne veut pas les adopter. Les filles ont le sentiment d'être rejetées parce qu’elles pensent que personne ne veut d’elles. De son côté leur mère attend avec désespoir leur retour chez elle. Par ailleurs, si elles étaient adoptées, il n’y a aucune garantie que cette adoption réussisse, qu'elles seraient en sécurité, qu’il n’y aurait pas là aussi mauvais traitement ou négligence.

Maintenir les liens familiaux

Une maman me disait récemment : « Vivre avec mes parents, même s'ils n'étaient pas parfaits, aurait été mieux que d'être trimballée à droite et à gauche pendant quelques années pour être finalement donnée comme un cadeau d'anniversaire à quelqu'un qui voulait un enfant simplement pour satisfaire ses propres besoins. Lorsque j'ai grandi et que je ne devenais pas l'enfant parfait de son rêve, j'ai été remise à l'Assistance. Personne ne me voulait. J'avais onze ans et j'étais blessée, pas seulement dans mon cœur mais dans toute ma personne. Ils auraient dû me laisser aller à la maison comme je le leur avais demandé dès le début. Je suis retournée à la maison à 17 ans. Ma mère me voulait toujours, mais cela n'a pas fonctionné. »

A 19 ans, cette femme a eu un fils qui a été placé parce qu’elle vivait seule dans un foyer. Aujourd'hui, elle est mariée avec 4 enfants. Elle n’a pas eu de contact avec son premier enfant depuis 16 ans. Ses autres enfants espèrent qu’elle le retrouvera quand il aura 18 ans.

A cette mère, comme à beaucoup d’autres, on a retiré un enfant et on lui a laissé les autres. Comment des parents peuvent-ils être incapables d’élever certains de leurs enfants mais pas les autres ? Les conditions de vie et les personnes elles-mêmes changent, alors les pratiques de l’Assistance devraient changer aussi. Quand des parents qui ont été à l’Assistance parlent de la pauvreté de leur famille, du soi-disant mauvais traitement ou de la négligence d’un de leurs parents, très peu comprennent vraiment pourquoi ils ont été placés. Et ceux qui ont été adoptés, même si l'adoption s'est bien passée, parlent du besoin de connaître leurs origines et de savoir pourquoi leurs parents les ont abandonnés.

C’est pourquoi ATD Quart Monde croit fermement que chaque enfant devrait avoir la possibilité de connaître son histoire et son identité, d'avoir constamment contact avec ses parents, ses grands-parents, ses frères et sœurs. La continuité est importante pour les enfants et leurs liens familiaux devraient être maintenus dans toute la mesure du possible...

La pauvreté peut aggraver les relations au sein de la famille et engendrer des crises. S’il n’est vraiment pas approprié de rendre des enfants à leurs parents, il faut trouver de bonnes alternatives, qu’ils soient placés ou adoptés. Mais quand on cherche un foyer accueillant pour des enfants, la famille naturelle proche ou éloignée devrait toujours être la première alternative à considérer. Et comme le disait quelqu’un qui a maintenant quitté l’Assistance : « Peu importe que tu sois placé ou suivi, pourvu que tu puisses aller à la maison. Moi, personne ne m’écoutait. » Il est temps qu’on commence à écouter.

1. Cf. The Changing Face of Child Care, in NCVCCO Annual Review Journal n° 2, edited by Keith White.
1. Cf. The Changing Face of Child Care, in NCVCCO Annual Review Journal n° 2, edited by Keith White.

Moraene Roberts

Moraene Roberts est militante d'ATD Quart Monde en Grande-Bretagne. Sa réflexion est extraite d'un article paru dans une revue britannique sous le titre Poverty and the child care system 1

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