«L’expertise des plus pauvres vis-à-vis des indicateurs»

Moraene Roberts

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Moraene Roberts, « «L’expertise des plus pauvres vis-à-vis des indicateurs» », Revue Quart Monde [Online], | 2002/, Online since 18 October 2010, connection on 12 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4841

L'expertise que j'apporte ici aujourd'hui me vient d'avoir vécu la plus grande partie de ma vie dans la pauvreté et l'exclusion sociale à des degrés divers.

Index chronologique

2002/01

Si je peux être ici aujourd’hui et faire cette communication, c'est parce que, tout au long des douze dernières années, mes enfants et moi-même avons été aidés et sommes devenus autonomes grâce à l'organisation des droits de l'homme ATD Quart Monde.

Ce que j'ai à dire ne reflète pas uniquement mes propres pensées et opinions, cela s'inscrit dans une perspective collective partagée par de nombreuses personnes vivant dans la pauvreté aujourd'hui en Grande-Bretagne. À Londres, nous nous réunissons mensuellement dans un Forum politique où nous discutons des questions qui nous préoccupent le plus, et réfléchissons sur ce que le gouvernement fait et l'impact que cela a sur nos vies. Cela est ensuite porté sur la scène politique au travers de la contribution de participants du Forum aux réunions périodiques du Groupe inter-parlementaire sur la pauvreté. Ce groupe est unique dans son genre, en ce qu'il met face à face des ministres du gouvernement, des membres du Parlement et des personnes vivant dans la pauvreté, pour qu’un dialogue s'établisse entre eux.

On m'a demandé de parler aujourd'hui des indicateurs participatifs de la pauvreté.

Certains peuvent se demander pourquoi, étant donné le grand nombre d'experts en matière de pauvreté, il est nécessaire d'interroger les personnes vivant elles-mêmes dans la pauvreté. Pour répondre à cette interrogation, laissez moi expliquer ce qui se passe en Grande-Bretagne, où les indicateurs, les objectifs et les réformes du système d'aide sociale ont tous été décidés sans aucune participation des personnes connaissant l'expérience de la pauvreté.

La semaine dernière encore, la ministre du Travail et des pensions, Alistair Darling, a affirmé : « Toute stratégie de lutte contre la pauvreté doit être centrée sur le travail pour réussir ». Le « New Deal » (la « Nouvelle Donne ») est une initiative de son ministère visant à ce que tous les jeunes soient en situation de travail ou de formation. En principe chaque jeune en difficulté se voit attribuer un conseiller qui l'aide à trouver un travail ou une formation adaptés.

Lors d'un Forum politique d'ATD, un jeune homme, Alan, nous a raconté que son conseiller était fermement résolu à lui trouver un stage très rapidement plutôt que de le laisser toucher ses allocations deux mois de plus dans l'attente du cours qu'Alan souhaitait suivre à l'université. Ce faisant, le conseiller atteindrait plus rapidement aussi les objectifs qui lui sont fixés. Sous la menace de la suspension de ses allocations, Alan a consenti à accepter un stage. En dépit du fait que le conseiller savait qu'Alan souffrait d'allergie grave liée à des problèmes d'asthme, il a été placé dans une ferme pour travailler avec des animaux. Au bout de quelques jours, Alan a dû être hospitalisé pour une crise d'asthme. Quand il est ressorti, il a refusé de reprendre son travail à la ferme et ses allocations ne lui ont pas été versées pendant deux semaines, le laissant littéralement sans le sou.

Un autre exemple : June est une jeune femme qui vit chez sa mère avec ses jeunes frères et sœurs. Pour avoir droit à une allocation elle doit fournir la preuve qu'elle cherche du travail quotidiennement. June doit donc téléphoner, payer le transport pour se rendre à des entretiens et acheter des vêtements convenables pour travailler. Il n'y a pas de prestation spécifique pour ce type de dépenses, aussi c'est la mère de June qui lui donne l'argent nécessaire. Toute la famille pâtit des conséquences de cet état de fait, car il y a moins d'argent pour les achats de première nécessité.

Dans les statistiques officielles on enregistrera que les agences pour l'emploi se sont bien occupées de ces deux jeunes, ce qui ne rendra évidemment pas compte de ce qu’ils ont vécu réellement.

L'implication directe des personnes concernées dans les décisions les concernant permettrait d'éviter beaucoup de situations de ce type.

Il est nécessaire de reconnaître l'expertise de ceux qui ont vécu longtemps dans la pauvreté et de l'utiliser. Non seulement en ce qui concerne le choix des indicateurs de pauvreté, mais aussi en ce qui concerne le suivi et l'évaluation des systèmes qui ont un impact majeur sur leurs vies.

Les indicateurs de pauvreté officiels s'expriment le plus souvent sous forme de données chiffrées.

Par exemple:

pourcentage de bébés de faible poids à la naissance

nombre de grossesses chez des adolescentes

nombre d'enfants exclus de l'école

nombre de personnes vivant avec moins de 60% du revenu moyen

Au cours d'un Forum politique d'ATD Quart Monde, consacré à la détermination de nos propres indicateurs de pauvreté, les problèmes mis en avant le plus souvent étaient les suivants :

manque de compétences de base/d'éducation

ne jamais être écouté

avoir une faible estime de soi

dépendre des autres

manque de respect

pas assez d'argent pour vivre

pas d'épargne

sentiment de solitude et d'isolement

sentiment de désespoir

pas de capacité de choix

sentiment d'insécurité, peur

ne pas avoir accès aux services

statut de travail dévalorisé, travail de mauvaise qualité

pas d'influence, pas de voix

se faire enlever ses enfants pour qu'ils soient placés

Découvrir, de façon participative, quels sont les indicateurs de la pauvreté c'est découvrir ce qu'on ressent quand on vit dans la pauvreté. C'est commencer à prendre conscience et à comprendre les combats quotidiens livrés par ceux qui sont plongés dans la pauvreté, ce qui les y précipite et ce qui les y maintient. Cela implique d'accepter de prendre en compte les travaux de recherche de type qualitatif et de leur accorder autant d'importance qu'aux travaux de type quantitatif.

Une des choses les plus importantes à avoir à l'esprit quand on parle de la pauvreté, est la vraie dimension du problème. Pour éradiquer la pauvreté il faudra dégager à la fois une volonté politique et un consensus social, mais cela ne pourra jamais être fait sans la participation des personnes vivant la pauvreté elles-mêmes. C'est une tâche qui prendra des années, et devra faire appel au courage des dirigeants politiques. De nos jours, alors que les électeurs se laissent séduire par des promesses démagogiques à courte vue, nous avons besoin de responsables politiques qui aient une vision de ce que peut être une société juste et le courage de se mettre au travail tout de suite pour la bâtir.

Une difficulté liée à cet horizon temporel de la lutte contre la pauvreté tient au fait que ceux qui sont acculés à vivre au jour le jour, du fait de la précarité de leur vie, n'ont qu'une aptitude limitée à se projeter dans l'avenir. La plupart d'entre nous ne pensons à l'avenir que par rapport à nos enfants et, même là, nous ne nous projetons pas plus que quelques années en avant.

Il est possible de changer cet état de fait.

Nous devons être attentifs à ce que les plus pauvres disent et les aider à entrevoir leur vie longtemps à l'avance. Nous devons aussi comprendre quelle est la place des familles les plus pauvres dans la société aujourd'hui. Cette information est essentielle si nous voulons réfléchir ensemble à la façon de combler l'écart entre la réalité de la vie actuelle des plus pauvres et leurs rêves, pour commencer à agir. Le passage à l'acte est très important. C'est lui qui donne une valeur aux contributions de chacun. Nous avons tous besoin de croire que nos efforts servent à faire la différence.

Il s'agit là d’une recherche de l'éradication de la pauvreté dans une approche de mise en œuvre des droits de l'homme, permettant à ceux qui vivent dans la pauvreté d'être de réels partenaires dans la recherche de solutions et de contribuer à l’avenir comme au présent.

L'éradication de la pauvreté est un processus coûteux, et il est important qu'elle soit bien menée. S'attaquer à la pauvreté avec la participation pleine et réelle de ceux qui la vivent sera bénéfique pour tous. Réduire les coûts permet de diminuer le recours à l'impôt, ce qui est une façon toujours assurée de gagner des voix.

Un des coûts les plus élevés du système actuel est le coût humain supporté par ceux avec la vie desquels on joue chaque fois qu'une mesure de politique sociale est décidée ; ce coût est rarement mis en avant. Si notre société se veut une société juste, la souffrance de ses membres les plus pauvres et les plus vulnérables doit être rendue visible et ses causes traitées. Cela n'est pas de la responsabilité exclusive des gouvernements, c'est notre responsabilité à tous.

Lors d'une conférence récente, une femme m'a dit : « Ne croyez surtout pas que ça nous laisse indifférents. Mais il faut en convenir, la plupart des gens ne savent pas grand chose sur la pauvreté et cela fait trop peur à certains de l'affronter ». Construire un consensus social implique de susciter une prise de conscience, de dire les choses comme elles sont, et il n'y a que nous, à partir de notre expérience vécue de la pauvreté, qui puissions le faire mais nous ne pouvons le faire seuls. Faire état de sa propre expérience de la pauvreté et en parler est trop dur pour la plupart de ceux qui se sentent très meurtris et très seuls. Ce n'est qu'avec l'aide dénuée de tout jugement de d'autres personnes, quelles qu'elles soient, que nous pouvons commencer à nous sentir capables d’apporter nos expériences et de prendre part au débat public.

Participer c'est changer, c'est avancer, c'est être doté de capacités et de pouvoir de décision. Doter quelqu'un d'un pouvoir de décision revient à lui restituer son propre pouvoir En général, cela implique aussi que d'autres rendent une partie de leur pouvoir, qu'ils partagent la base du pouvoir. Cette idée de mettre du pouvoir entre les mains de ceux qui sont traditionnellement ignorés fait parfois peur. On ne devrait pas s'en effrayer, on devrait y voir un signe de notre volonté réelle de changer, pour commencer à construire ensemble un monde juste et beau. Le bénéfice de la restitution de pouvoir ne se limite pas à la seule personne concernée. Il rejaillit sur d'autres personnes : la famille, les amis et la communauté. En restituant le pouvoir et en incluant les autres, nous nous enrichissons tous.

Si nous optons pour un mécanisme d'éradication de la pauvreté basé sur la pleine participation de ceux-là même qui la vivent, nous découvrirons que ce n'est que de cette façon que nous pouvons vraiment espérer un avenir libéré de la pauvreté pour tous nos enfants sans exception.

C'est là l'héritage qu'ils sont en droit d'attendre de nous.

Moraene Roberts

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