N° 178, 2001/2   •  Enfants placés
Dossier

Enfants placés

Jacqueline Chabaud
  • publié en mai 2001
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2001/2
Texte intégral

Enfants placés. Ces seuls mots appellent d’abord au silence.

Silence des enfants arrachés à leurs parents, à leurs frères et sœurs, à leur environnement. Silence des pères et des mères arrachés à leur enfant. Silence de tous ceux qui ont contribué à cet arrachement.

Faire vraiment silence n’est jamais aisé. Il importe de s’y essayer avant tout, pour tenter de rejoindre la souffrance des enfants, des pères, des mères.

Lors des récentes Journées du livre contre la misère 1, une femme confiait : « Maintenant que nous avons un appartement plus grand, ils nous ont rendu Jeannot. Il est parti quand il avait sept ans. Il en a presque quinze maintenant. Cela va bien avec lui. Mais il n’empêche qu’on nous a volé sept ans de vie commune et ça, ça ne s’effacera jamais. »

Pareille douleur n’est sans doute plus vaine... Aujourd’hui, en effet, le silence commence à se rompre. Ce numéro en témoigne. En Belgique, en Grande-Bretagne, en France, des parents ont le courage de prendre la parole, de réfléchir à leur expérience, de dire leur pensée. Des rapports officiels cherchent à éclairer les pratiques actuelles et à ouvrir des manières de faire différentes... Et nombre de professionnels accueillent favorablement ces recherches.

Même si la justice peine encore à reconnaître la violation de droit faite aux familles auxquelles nulle chance n’est donnée, comme le montre un arrêt de la Commission européenne des droits de l’homme, l’espoir semble permis.

La nécessaire amélioration des pratiques de placement ne saurait pourtant cacher la question radicale soulevée au long de ces pages par les enfants placés et leurs parents : celle de l’ « estime de soi ».

Cette question s’impose peut-être davantage face aux divers trafics d’enfants dont nos pays sont coupables – et non seulement ceux cités ici. Devenus adultes, les enfants britanniques déportés vers l’Australie, les enfants tziganes enlevés en Suisse, les enfants roumains enfermés dans les orphelinats recherchent leur histoire passée et leur identité. En quête d’estime de soi. La même quête anime les adultes qui veulent accéder aux dossiers de leur placement – voire retrouver leurs parents – et le père ou la mère qui souhaite retrouver l’enfant dont il a perdu la trace après un abandon ou un placement...

En tout lieu, chaque enfant placé interroge chacun de nous : avez-vous de l’estime pour mon père, ma mère, pour moi ? Pareille question invite au respect mutuel, à la fraternité, au partage de la tendresse.

Pas moyen de tergiverser, de nuancer, de tricher : la réponse ne peut être donnée que par un non ou un oui.

Avec quelle estime de soi les jeunes sortiront-ils des foyers ou des orphelinats ? Seraient-ils déjà condamnés à la rue, à la prison, à l’hospice ?

Avec quelle estime de soi peuvent grandir des enfants dont des « étrangers » ont déchiré la famille ? Avec quelle estime de soi des parents jugés incapables peuvent-ils se regarder l’un l’autre et regarder leurs enfants ?

« Quand on nous retire nos enfants, c’est comme si nous perdions la vie. » dit une mère. Le propos vaut aussi pour la société quand elle considère l’enfant de familles réduites à la pauvreté comme une marchandise transportable – mise en dépôt dans des institutions, mise en vente pour adoption, mise sur le marché du travail ou sur celui du tourisme sexuel, mise sur le sentier de la guerre. En laissant retirer des millions d’enfants à leur famille, l’humanité ne perdrait-elle pas la vie ?

Lors d’une exposition de peintures réalisées à Luxembourg par des adultes en grande pauvreté, un tableau représentait une famille à table, avec au milieu, une chaise vide devant une assiette. Cette présence de l’enfant placé exprimait la déchirure de l’absence mais aussi, pourquoi pas, l’espoir du retour.

Si les parents se sont toujours battus pour ce retour, tout en le redoutant parfois, les professionnels sont de plus en plus nombreux à l’estimer souhaitable, tout en le sachant assez souvent difficile. Peut-être l’était-il davantage autrefois, peut-être le sera-t-il de moins en moins, puisque l’on commence à comprendre que la qualité du retour dépend de la qualité du départ et du chemin parcouru. Autrement dit, de l’estime réciproque qu’apprendront à se porter professionnels, parents et enfants et qui conduit à refuser ensemble que la misère détruise la famille.

« On parle du droit des enfants contre le droit de vivre en famille. Et pourtant, l’un ne va pas sans l’autre. » dit encore une mère. La justesse de son raisonnement incline à penser que partout où existe un ministère de la Famille, les enfants placés devraient relever d’abord de celui-ci, et non pas du social ou de la justice. (Au fait, ce lien enfants placés/social/justice n’en dit-il pas davantage que tous les discours sur la manière dont on les regarde, eux et leur famille ?)

Comme tout enfant, l’enfant placé relève de la politique globale d’un pays et d’une politique mondiale permettant à toute famille de vivre.

« Les enfants font respirer le monde. » 2 confiait un jeune Africain à une amie. Encore faut-il qu’ils puissent eux-mêmes respirer...

Notes

1. Organisées par les Editions Quart Monde les 22, 23, 24 février 2001 à la Cité des Sciences et de l’Industrie, La Villette, Paris.

2. Cf. D’une terre que l’on disait morte, coordonné par Philippe Hamel, éd. Quart Monde, 2001.

Pour citer cet article Jacqueline Chabaud, « Enfants placés », Revue Quart Monde, Année 2001, Enfants placés, Dossier, mis à jour le : 06/02/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1694.