Plus qu'une simple problématique féminine

Janet Nelson

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Janet Nelson, « Plus qu'une simple problématique féminine », Revue Quart Monde [Online], 223 | 2012/3, Online since 05 February 2013, connection on 26 September 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5444

Depuis les dernières décennies, un travail de recherche extrêmement riche a été effectué concernant l'impact global de la pauvreté sur les femmes et les hommes, mais a-t-on suffisamment exploré les différences entre pauvreté et extrême pauvreté, et leurs implications pour les comportements et les rôles liés au genre ? Par ailleurs, le mot « genre », souvent associé avec les femmes et leur lutte pour l'égalité, sous-entendrait qu'il s'agit d'une question féminine. L’auteure montre que la réalité est plus complexe1.

Index de mots-clés

Genre, Femmes

Lorsqu'on a commencé à utiliser le mot « genre » au début des années soixante-dix, c'était surtout un terme utilisé par les mouvements féministes, qui se hérissaient des injustices dont les femmes étaient victimes, au sein de sociétés dominées par les hommes. A cette époque les femmes tentaient de se libérer des stéréotypes traditionnels sur la « féminité », et d'exprimer leurs aspirations, pour elles mêmes et pour le monde dans lequel elles vivaient – sans l'interférence des hommes. Le Programme d'Action de la Première Conférence Mondiale des Femmes en 1975 au Mexique a concrétisé ce changement dans le rôle des femmes, les reconnaissant comme des partenaires égaux et à part entière des hommes, plutôt que des bénéficiaires passifs de la protection, du soutien et de l'assistance.2

L’impact sur les hommes

Néanmoins, dans les années quatre-vingt dix il était devenu évident que si les femmes voulaient vraiment progresser pour mettre en œuvre l'égalité hommes-femmes, elles seraient obligées d'impliquer les hommes dans cette lutte. Seules, elles n'avaient pas le pouvoir de mettre en œuvre les nécessaires modifications culturelles et législatives. Lors de la Quatrième Conférence Mondiale des Femmes à Beijing en 1995, le gender mainstreaming (inscription des préoccupations des femmes et des hommes dans toutes les actions) a donc été identifié comme une stratégie mondiale prioritaire, et dans la Déclaration de Beijing, les gouvernements se sont engagés à « encourager les hommes à participer pleinement à toute action favorisant l’égalité »3. Toutes les agences onusiennes ont été mandatées pour mettre en œuvre le gender mainstreaming dans leurs programmes. De plus, les données4 éparses que l'on recueillait alors pour identifier l'impact de la discrimination sur les femmes commençaient à mettre en exergue les impacts négatifs des stéréotypes hommes-femmes et des modèles comportementaux rigides pour les hommes autant que pour les femmes. Des recherches supplémentaires dans des domaines tels que la santé avaient également démontré l'importance d'examiner le cycle de vie complet des garçons et des filles, et des hommes et des femmes, à cause de la variation dans la sévérité de l'impact du genre à des étapes différentes de la vie. En même temps, l'expérience acquise dans la mise en œuvre de programmes pour autonomiser les femmes – tels que des programmes de microcrédits – démontraient que dans certains cas l'accès à des revenus protégeait les femmes de la violence domestique, à cause de l'augmentation de leur valeur, mais dans d'autres cas cela engendrait une augmentation du niveau de la violence, lorsque des hommes réagissaient à ce qu'ils percevaient comme une menace pour leur autorité, et comme une source d'humiliation, puisqu'ils n'étaient plus le soutien principal de leur famille5.

L’impact sur la communauté internationale

Officiellement au moins, la communauté internationale a ainsi reconnu qu'une analyse de genre est essentielle pour pouvoir améliorer les politiques et les services et que, pour ce faire, il est nécessaire de s'assurer que les voix des hommes et des femmes soient entendues de façon égale dans le processus de conception, de mise en œuvre et de suivi de ces services. Par contre elle a encore beaucoup de mal à trouver le moyen de le faire, dans le respect des paramètres dictés par les droits humains. Le gender mainstreaming rencontre de la résistance également de la part de ceux qui préféraient préserver la situation actuelle telle quelle, surtout parmi les hommes, dont beaucoup pensent qu'ils n'ont rien à gagner, et beaucoup à perdre par l’autonomisation des femmes. L'impulsion en faveur du gender mainstreaming continue donc à trouver sa source principale dans le mouvement des femmes.

Cette résistance forte constitue un des facteurs qui expliquent la lenteur dans la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) liés directement aux femmes : Objectif 3 sur l'égalité des sexes (les taux de scolarisation en école primaire sont presque égaux partout sauf en Océanie, mais le progrès sur d'autres indicateurs a été insuffisant), et Objectif 5 sur l'amélioration de la santé maternelle6.

La préoccupation par rapport au manque de progrès dans l'égalité hommes-femmes a eu pour conséquence la décision en 2010 de fusionner quatre composantes distinctes du système de l'ONU, pour créer l'Entité de l'ONU pour l'Égalité des Sexes et l'Autonomisation des Femmes, afin de renforcer les efforts de l'ONU. L'objectif de cette entité (ONU Femmes) est de travailler pour accomplir « l'égalité entre les hommes et les femmes en tant que partenaires et bénéficiaires du développement, des droits de l’homme, de l'action humanitaire, de la paix et de la sécurité » aux niveaux mondiaux, régionaux et locaux.7

Élargissement de la réflexion

En même temps, dans les années quatre-vingt dix, des petits groupes d'hommes et de femmes à travers le monde ont commencé à explorer les stéréotypes concernant les hommes, et à remettre en question les attitudes et les comportements que l'on considère appropriés pour eux. Ils ont commencé à réfléchir sur la façon dont il fallait changer la définition de la « masculinité », de la même façon que les femmes luttaient pour se débarrasser de la définition de la « féminité ».

Cet élargissement de la réflexion sur le genre a amené une plus grande sensibilisation concernant l'impact négatif des stéréotypes sur les hommes dans de nouveaux domaines. Par exemple, des organismes luttant contre la traite des êtres humains se sont rendu compte que l'attention consacrée à la traite des filles et des femmes pour l'exploitation sexuelle avait masqué la situation désespérée de garçons et d'hommes victimes de traite dans des conditions de travail semblables à l'esclavage. C’est aussi un fait largement accepté que les femmes ont tendance à être moins dévastées psychologiquement par la perte d'un emploi, puisqu'elles continuent à bénéficier d'une reconnaissance sociale en tant que mères.

Genre et extrême pauvreté

Néanmoins, nous avons encore besoin d'améliorer nos connaissances concernant l'impact que divers niveaux de pauvreté peuvent avoir sur des garçons et des filles, et sur des hommes et des femmes, au sein de communautés et régions à travers le monde. Les statistiques mondiales démontrent qu'en général ce sont les femmes, plus que les hommes, qui portent le fardeau de la pauvreté. Par contre, même si dans le milieu du développement on distingue la pauvreté de l'extrême pauvreté lorsqu'on analyse le progrès vers l'accomplissement de l'Objectif 1 des OMD, les recherches sur l'impact de la pauvreté font rarement la différence entre ces deux niveaux. De plus, la plupart des données utilisées de nos jours dans un grand nombre de domaines ont pour origine des enquêtes auprès des ménages et des enquêtes à indicateurs multiples, qui ne prennent en compte que des personnes vivant dans un foyer tel que défini par le gouvernement. Ceux qui vivent dans l'extrême pauvreté sont systématiquement exclus de cette collecte de données.

Il existe donc des lacunes importantes dans notre connaissance des relations entre le genre et l'extrême pauvreté.

Tout en reconnaissant que les inégalités hommes-femmes demeurent profondément enracinées dans toutes les sociétés et qu'elles défavorisent surtout les femmes, il a été démontré que pour intéresser les hommes aux questions de genre, et pour les amener à réfléchir sur leurs propres croyances et comportements, il est primordial qu'ils se rendent compte que les stéréotypes hommes-femmes sont contraignants pour eux aussi. Il est primordial pour eux de se rendre compte que l'égalité hommes-femmes peut les aider à mieux assumer certaines de leur responsabilités, et amener plus d'équilibre et de satisfaction dans leurs propres vies.

Par exemple, dans des sessions de petits groupes d'hommes lors des ateliers de sensibilisation sur la question du genre animés par l'auteure dans des sociétés fortement patriarcales, les hommes avouaient souvent qu'ils aimeraient pouvoir s'occuper davantage de leurs jeunes enfants, même en public – un comportement considéré comme « efféminé » dans leur société. Lorsque les groupes hommes et les groupes femmes se sont rassemblés pour partager leurs réflexions sur les avantages et les inconvénients de leur sexe respectif, le groupe a discuté des avantages pour les hommes à s'impliquer plus dans l'éducation de leurs enfants – expression plus libre de tendresse, plus de moments de joie avec leurs enfants, et une plus forte validation de leur rôle en tant qu'éducateur et modèle – pas seulement en tant que soutien de famille. Lorsque les hommes découvraient comment leur rôle pouvait se modifier, ils devenaient plus ouverts à des modifications dans les rôles traditionnels de leurs épouses et filles, aussi pour le bien de la famille entière.

Une meilleure compréhension des impacts de l'extrême pauvreté (par opposition à la « pauvreté ») sur les garçons et les filles, les femmes et les hommes d’âges différents et venant de régions différentes du monde, renforcerait le dialogue avec les autorités publiques sur les actions dont on a besoin pour aborder les conséquences de l'extrême pauvreté. Cela aiderait également les associations locales à vérifier qu'elles ne sont pas en train de négliger des besoins critiques parmi les populations avec lesquelles elles travaillent.

1 Texte traduit de l’anglais par Andrew Tooms.
2 http://www.5wwc.org/conference_background/1975_WCW.html
3 Rapport de la quatrième conférence mondiale sur les femmes, Nations Unies, New York, 1996, paragraphe 25. ttp://www.francophonie.org/IMG/pdf/
4 Pour les agences onusiennes, la définition du gender mainstreaming est la suivante : « …le processus d'évaluation des implications pour les femmes
5 S.R.Schuler, S.M.Hashemi, & S.H. Badal, Men’s Violence Against Women in Rural Bangladesh: undermined or exarcerbated by Microcredit programs?,199
6 http://www.un.org/fr/millenniumgoals/pdf/mdg_report_2012.pdf
7 http://www.unwomen.org/fr/about-us/about-un-women/
1 Texte traduit de l’anglais par Andrew Tooms.
2 http://www.5wwc.org/conference_background/1975_WCW.html
3 Rapport de la quatrième conférence mondiale sur les femmes, Nations Unies, New York, 1996, paragraphe 25. ttp://www.francophonie.org/IMG/pdf/Declarato_Prog_d_action_4e_Conf_femmes_Pekin_1995.pdf
4 Pour les agences onusiennes, la définition du gender mainstreaming est la suivante : « …le processus d'évaluation des implications pour les femmes et les hommes de toute action planifiée, y compris la législation, les politiques ou les programmes, dans tous les domaines et à tous les niveaux. Il s'agit d'une stratégie pour s'assurer que les préoccupations et les expériences des femmes, aussi bien que des hommes, deviennent partie intégrante de la conception, la mise en œuvre, le suivi et l'évaluation des politiques et des programmes dans les domaines politiques, économiques et sociétaux, de façon à ce que les femmes et les hommes puissent en bénéficier de façon équitable, et que l'inégalité ne puisse plus perdurer. Le but ultime est de réaliser l'égalité hommes-femmes. » (ECOSOC Agreed Conclusions 1997/2).
5 S.R.Schuler, S.M.Hashemi, & S.H. Badal, Men’s Violence Against Women in Rural Bangladesh: undermined or exarcerbated by Microcredit programs?,1998.
6 http://www.un.org/fr/millenniumgoals/pdf/mdg_report_2012.pdf
7 http://www.unwomen.org/fr/about-us/about-un-women/

Janet Nelson

Alliée d'ATD Quart Monde, faisant partie de la délégation internationale auprès des Nations Unies à Genève, Janet Nelson a travaillé pendant trente ans pour l'UNICEF, où ses responsabilités ont inclus la promotion des droits des filles et des femmes, ainsi que le développement de partenariats avec des organisations non gouvernementales.

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