Danilo Dolci et Joseph Wresinski, experts en maïeutique

Gianni Restivo

Translated from:
Danilo Dolci e Joseph Wresinski, esperti in maieutica.

References

Electronic reference

Gianni Restivo, « Danilo Dolci et Joseph Wresinski, experts en maïeutique », Revue Quart Monde [Online], 224 | 2012/4, Online since 05 May 2013, connection on 03 December 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5472

Index géographique

Italie

Très souvent, le père Joseph Wresinski disait à celles et ceux qui soulignaient l’originalité de son approche de la lutte contre la pauvreté : « Je n’ai rien inventé. Nous n’avons rien inventé. Nous sommes des héritiers ». Et de nommer, parfois, quelques noms, sans avoir la prétention d’être exhaustif. Je ne l’ai pour ma part jamais entendu citer le nom de Danilo Dolci. Le connaissait-il ? Se sont-ils rencontrés ? A-t-il lu certains de ses ouvrages ? Nous ne le savons pas. Deux choses sont sûres : le père Joseph s’est rendu en Sicile dans les années 50. Et lors du Colloque international sur les familles inadaptées des 12, 13 et 14 mai 1961, au Palais de l’Unesco à Paris, le philosophe Robert Juffé1, dans son intervention titrée « Les déshérités », évoque longuement Danilo Dolci et son engagement auprès des plus pauvres en Sicile2. Il n’est pas étonnant, dès lors, que dans sa thèse consacrée aux Universités populaires Quart Monde3, Geneviève Defraigne Tardieu, évoque parmi les sources d’inspiration de celles-ci, les expériences de Paolo Freire, Samuel Atkinson et Danilo Dolci, sans doute le moins connu des trois. C’est pourquoi, nous avons suggéré à Gianni Restivo, la lecture de Inchiesta a Palermo, publié en 1952, et de tenter d’identifier quelques points communs entre les démarches de Dolci et de Wresinski.4

De Nomadelfia à Trappeto

Danilo Dolci est né le 28 juin 1924 à Sesana, dans la province de Trieste, d’un père d’origine sicilienne et d’une mère slovène. Employé des chemins de fer, le père conduisit toute la famille en Lombardie, où Danilo accomplit ses études. Il fut un lecteur vorace et curieux. Sans avoir de contact avec la résistance clandestine, il s’oppose à l’idéologie fasciste, arrache les affiches de la propagande du régime et refuse de porter l’uniforme. Il est arrêté à Gênes, mais il s’évade et trouve refuge dans les Abruzzes au milieu des bergers.  A la fin des années 40, il franchit un pas qui sera fondamental pour la suite de son parcours. Alors qu’il était sur le point de conclure ses études universitaires, il quitte l’Université et va vivre à Nomadelfia5, « la cité où la fraternité est loi », une communauté fondée par Don Zeno Saltini, pour accueillir des enfants victimes de la guerre, construite sur le site de l’ancien camp de concentration fasciste de Fossoli (Modena). Et en 1951, il participe à la création du nouveau siège de la communauté à Batignano, près de Grosseto.

L’année suivante, il prend une décision encore plus radicale. Il quitte Nomadelfia et s’installe en Sicile, dans un petit village, Trappeto, où il s’était déjà rendu avec son père pendant un mois en 1940-41. Ce village est un des lieux les plus pauvres parmi tous les villages de ces terres misérables et oubliées de tous dans le Sud de l’Italie. Dolci commence alors une œuvre de résistance : il parlera lui-même de « continuation de la résistance, mais sans armes ». En 1953, la mort de faim d’un jeune enfant, Benedetto Barreto, le pousse à entamer une grève de la faim pour exiger des autorités italiennes des engagements et des interventions urgentes en faveur des populations les plus pauvres de la Sicile. C’est le début d’innombrables jeûnes, grèves de la faim, luttes non violentes pour le travail, la nourriture, la démocratie, la reconnaissance des droits de tous pour tous. Dès cette première bataille, Dolci n’agit pas seul. Si sa grève de la faim l’avait conduit à la mort, d’autres personnes étaient prêtes à prendre le relais. Le 2 février 1956 commence à Partinico la « grève à l’envers ». Il s’agit d’une idée novatrice, révolutionnaire, étrange : si un ouvrier, pour protester, peut se mettre en grève et cesser le travail, alors un chômeur peut faire la grève et protester en travaillant ! C’est ainsi que des milliers de chômeurs s’organisent pour reconstruire de manière pacifique une route communale laissée à l’abandon. Mais les travaux furent interrompus par la police et Dolci et plusieurs de ses collaborateurs, arrêtés. Ces arrestations provoquèrent l’indignation dans tout le pays et de nombreuses interpellations parlementaires. A la suite d’un procès qui eut un énorme retentissement dans la presse, Dolci fut libéré. Parmi ces défenseurs figurait le grand juriste Piero Calamandrei. Celui-ci déclara, entre autres, dans sa plaidoirie : « Des milliers de personnes dans notre région restent six mois par an les bras croisés. C’est là un délit grave contre la famille et contre la société. Notre Constitution dit en effet que le travail est un droit et un devoir. Alors que doivent faire ces 7000 chômeurs ? Envahir les propriétés terriennes des riches ? Saccager les commerces ?  Donner l’assaut au palais du pouvoir ? Devenir des bandits ? Non ! Ils décident de travailler gratuitement, de travailler pour l’intérêt général et le bien commun. Notre Constitution est pleine de belles affirmations, annonciatrices d’un autre futur : l’égale dignité, une république fondée sur le travail et le droit au travail, une existence libre et digne, … »6

La question méridionale

Danilo Dolci se trouve ainsi confronté de plein fouet à la question méridionale. Les gouvernements italiens qui se succèdent ont plusieurs fois alloué des fonds destinés au développement du Mezzogiorno. Mais trop souvent, ces fonds ont été mal utilisés et ont généré des politiques clientélistes et assistantielles, rendant impossible un vrai développement économique des aires les plus pauvres du pays. Dolci agit dans ce contexte : un Sud arriéré, fils de l’ignorance, dont fait partie la Sicile, loin de l’Italie, et dont la population ne sait pas vraiment ce qu’est l’Italie, quelle est sa signification, sa valeur historique, politique et géographique. C’est dans ce contexte qu’il réalise et publie une enquête sur les conditions de vie des plus pauvres à Palermo. Inchiesta a Palermo7, publié en français sous le titre Enquête à Palerme8, est un cri d’alarme sociale et civile mais c’est aussi une vraie étude sociologique sur et par des populations qui s’auto-définissent « industrieuses », parce qu’elles s’adaptent, parce qu’elles s’arrangent, industrieusement, pour survivre. C’est une enquête qui est le fruit de la solidarité humaine, du refus de se résigner  à l’injustice, de la désobéissance civile et de la non-violence, parce que si nous voulons vivre en démocratie, il faut alors que cette démocratie encourage la participation de tous.

Démocratie et participation se concrétisent dans des projets révolutionnaires avec la participation directe des personnes qui, jour après jour, vivent cette réalité, une réalité que les experts, les techniciens, les politiques apprennent à travers les livres et les études, mais que les populations concernées connaissent par expérience directe.

Dolci ne se comporte pas comme un détenteur de la vérité. Ce n’est pas un savant qui dispense des conseils ou suggère ce qu’il convient de penser. Il a la conviction que les réponses et les forces nécessaires au changement peuvent être trouvées parmi les personnes qui vivent la réalité de la misère. Qu’il ne peut y avoir aucun sursaut contre l’injustice sans que ne mûrisse et se forme  d’abord la conscience des premiers intéressés. Pour qu’une telle entreprise réussisse, il faut que chacun s’en sente responsable et qu’elle ne tombe pas du haut. Pour y parvenir, le travail d’auto-analyse populaire, la méthode maïeutique  ne sont ni un détail, ni une décision fortuite : ce sont au contraire les conditions mêmes de la réussite d’un programme vraiment révolutionnaire et non-violent.

La maïeutique

Le terme « maïeutique » signifie littéralement l’art d’accoucher. Comme la sage-femme ou l’obstétricien, Socrate, à travers le dialogue, l’art de la dialectique, s’emploie à faire surgir les pensées les plus intimes de son interlocuteur, à travers la méthode questions-réponses. Pour Socrate, la maïeutique s’oppose à la rhétorique et à la persuasion de celui qui cherche à imposer ses propres théories à l’autre. En quelque sorte, Dolci projette la pensée platonicienne dans la réalité la plus misérable de la Sicile, en utilisant la même méthodologie. Il s’agit d’une méthode de formation dont le caractère pédagogique est incontestable. Sa valeur ajoutée est une volonté d’être acteur dans le domaine de la connaissance et de la participation aux questions sociales et politiques. Ce ne sont plus les seules classes aisées ou ceux qui ont des liens avec la classe politique qui sont acteurs et auteurs des propositions, mais le citoyen, tout citoyen et tous les citoyens : le paysan concerné par la réforme agraire, le pécheur engagé dans la lutte contre la pêche frauduleuse, le sans-abri qui lutte pour avoir accès à un logement, le chômeur qui lutte pour que le droit au travail lui soit assuré et qui se démène chaque jour pour éviter de tomber dans la « malavita », la mauvaise vie ( allusion à la mafia. Ndt).

C’est une révolution culturelle qui nous est ainsi proposée. Le travail de Dolci est un travail d’empowerment des personnes habituellement exclues du pouvoir et des décisions. Il organise des réunions, appelées Universités populaires, auxquelles participent les classes sociales les plus défavorisées et où l’on s’interroge, on discute, on apprend à se confronter aux autres, à écouter et à décider, ensemble, avec la participation de tous.

Enquête à Palerme est une étude sur les sans-travail, sur ceux qui travaillent au prix d’un effort insensé, une étude « concentrée sur ceux qui paient de leur personne », qui paient le prix d’une vie d’efforts, d’oppression, d’ignorance, de manque de possibilités de choisir, mais c’est aussi l’histoire de tous ceux qui ont encore la force de continuer à vivre et à lutter. Le livre se compose de deux parties. La première est une enquête, un document fait d’interviews, de tableaux statistiques, qui permettent de dresser le cadre général de la situation dans laquelle les gens vivent. La seconde partie est une reproduction quasi textuelle des interviews des citoyens, de leurs récits personnels. Le choix fondamental de Dolci a été de ne rien ajouter et de ne rien enlever, de ne pas modifier le langage utilisé : langage parlé, phrases peu orthodoxes du point de vue grammatical. Le langage, considéré comme un miroir de la réalité, n’est pas modifié. Se révèlent ainsi aux yeux du lecteur des populations abandonnées par l’État, par la loi, par ceux à qui ils ont donné leur suffrage. Une population sans travail, sans possibilité d’envoyer ses enfants à l’école parce qu’ils sont contraints de contribuer à la survie de la famille dès leur plus jeune âge.

Dolci révèle aussi comment ces paysans, à travers la découverte du plaisir de l’étude, de la satisfaction que procure l’exigence intellectuelle, se rendent compte qu’ils ne pourront se libérer qu’en restant unis, qu’ils ne peuvent combattre qu’unis, que la rédemption n’est possible qu’à travers la connaissance, qu’ils luttent pour le droit à la vie de tous et pas seulement pour eux-mêmes.

Avec son enquête, Dolci place au centre de son activité le citoyen, celui qui est exclu depuis toujours, celui qui n’est jamais écouté, qui est toujours refoulé dans des ghettos, relégué à l’écart pour ne pas heurter les touristes, celui qui a toujours subi l’oppression des autorités publiques et de leur connivence avec la mafia.

Une nouvelle démocratie

Dolci a donné une voix à ceux qui ne l’avaient pas, qui n’avaient plus la force de crier, de se faire écouter, parce qu’ils ne savaient ni lire, ni écrire, ou parce qu’ils ne connaissaient pas l’italien. Il n’a pas simplement proposé une nouvelle forme de lutte de classe économique et sociale - rappelons que nous sommes dans les années 50 - . Il a plutôt cherché à donner à l’Italie, à travers une lutte non violente, une nouvelle manière de concevoir la démocratie et le gouvernement du pays, une démocratie qui impliquerait prioritairement les couches sociales les plus basses de la population. D’où l’importance qu’il attribue à la connaissance, à l’étude, à la coopération, aux débats, à la possibilité de s’exprimer, de concevoir ensemble des idées, des solutions.

C’est bien là un trait qui lie les personnalités et l’action de Danilo Dolci et du père Joseph Wresinski : débattre, dialoguer ensemble à la recherche d’une solution s’unir pour ne pas rester seuls. Le point d’appui de l’action, ce sont les citoyens les plus défavorisés, acteurs fondamentaux. Ils sont les protagonistes de leur histoire, même quand ils n’ont plus la force de lutter seuls. Ils ont parfois tout perdu, mais jamais leur dignité d’être humain.

La rédemption ne viendra qu’à travers la connaissance et l’union de tous autour des plus faibles. Si l’État échoue, nous en sommes coresponsables en tant que membres de la société civile. Il faut donc que mûrisse en chacun de nous la volonté d’être un citoyen actif ayant une pleine conscience du rôle qu’il peut jouer dans la société. Mais ce mûrissement ne viendra que si nous mettons au cœur de nos activités la connaissance : une connaissance qui ne peut naître que d’un croisement de tous les savoirs. Nous devons être capables d’apprendre les uns des autres, d’échanger nos savoirs, dans un dialogue continuel, à travers la coopération et la possibilité donnée à chacun de s’exprimer librement. La participation active et l’instruction sont les clés d’une société meilleure. Fermer les yeux en attendant que d’autres prennent des décisions pour nous est une absurdité.

Nous lever, faire entendre notre voix, aujourd’hui à dix, demain par centaines et milliers, puis par millions !

1 Décédé le 12 mai 1961 dans un accident.
2 In Familles inadaptées et relations humaines, Bureau de Recherches sociales, pp.113 à 122.
3 Publiée récemment sous le titre: L’Université populaire Quart Monde. La construction du savoir émancipatoire, Geneviève Defraigne Tardieu, préface
4 Texte traduit de l’italien et introduit par Jean Tonglet, membre du Comité de rédaction de la Revue Quart Monde, délégué national du Mouvement en
5 Pour en savoir plus, voir le site :  http://www.nomadelfia.it/fra/
6 Discours en défense de Danilo Dolci, Pietro Calamandrei, 30 mars 1956.
7 Inchiesta a Palermo, Einaudi (Torino), 1956.
8 Enquête à Palerme, Julliard, Paris, 1957.
1 Décédé le 12 mai 1961 dans un accident.
2 In Familles inadaptées et relations humaines, Bureau de Recherches sociales, pp.113 à 122.
3 Publiée récemment sous le titre: L’Université populaire Quart Monde. La construction du savoir émancipatoire, Geneviève Defraigne Tardieu, préface de Michel Benasayag, Presses Universitaires de Paris Ouest.
4 Texte traduit de l’italien et introduit par Jean Tonglet, membre du Comité de rédaction de la Revue Quart Monde, délégué national du Mouvement en Italie.
5 Pour en savoir plus, voir le site :  http://www.nomadelfia.it/fra/
6 Discours en défense de Danilo Dolci, Pietro Calamandrei, 30 mars 1956.
7 Inchiesta a Palermo, Einaudi (Torino), 1956.
8 Enquête à Palerme, Julliard, Paris, 1957.

Gianni Restivo

Gianni Restivo, né en 1982, a étudié les sciences politiques à l’Université de Bari dans le Sud de l’Italie. Après un stage au sein du Mouvement ATD Quart Monde à Rome, de janvier à juin 2011, il poursuit aujourd’hui sa découverte du Mouvement en Belgique.

CC BY-NC-ND