Manger est un combat

Jacqueline Peltre-Wurtz

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Jacqueline Peltre-Wurtz, « Manger est un combat  », Revue Quart Monde [Online], 195 | 2005/3, Online since 01 March 2005, connection on 09 August 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/558

En cherchant à mesurer la pauvreté absolue, l’auteur donne un aperçu de la situation alimentaire en Equateur où elle a entrepris une enquête très approfondie. Mais elle rend compte aussi des conditions dans lesquelles luttent pour survivre douze familles très pauvres de Quito, qu’elle a longuement rencontrées et dont elle salue la force de résistance à la misère. L'auteur a publié: Alimentation et pauvreté en Equateur. Manger est un combat, Jacqueline Peltre-Wurtz, IRD-Karthala, Paris, 2004, 184 pages.

Octobre 1988, à l’heure du déjeuner, dans une étroite cabane, à l’aplomb d’un des ravins de Quito comblés peu à peu par les ordures, Luz attend le retour de son fils Juan, 14 ans. Il cherche, dans les rues, quelques bouteilles vides qu’il échangera à l’épicerie voisine contre des pâtes en vrac. Luz a fait du feu, entre trois pierres, avec des morceaux de bois récupérés dans le quartier. L’eau chauffe. Gisela, Hugo, Franky et Edwin, 6, 5, 3 et 2 ans sont accroupis sur la terre battue, près de leur mère ; ils ont faim et pleurent parce que l’attente est longue. Enfin, Juan arrive. Dix minutes plus tard, les enfants mangent. Mais Luz, son compagnon et les deux fils aînés ne prendront qu’un repas dans la soirée. “ Il faut faire manger les plus jeunes à midi ”, dit Luz, “ leurs estomacs sont trop petits pour attendre le soir ”

Mai 1989, Cristina, la fille de Victoria, est née dix jours plus tôt. La cabane familiale, où dort le bébé, est construite avec des pieux plantés serrés et des cartons bouchant les trous, le tout supportant un cadre de bois maintenant une grande bâche de plastique en guise de toit. Le vent froid souffle en rafales. Victoria a “ envahi ” ces lieux, à 3 000 mètres d’altitude au nord-ouest de Quito, avec de nombreux autres citoyens sans abri. L’habitat spontané est précaire dans tous les sens du terme, à tel point que je n’ose déshabiller le bébé pour la pesée nécessaire à mes enquêtes. Deux kilos... en lui laissant des vêtements pour qu’elle ne prenne pas froid. Les yeux de Cristina sont enfoncés, son visage émacié. “ Elle vivra ”, espère Victoria, “ mes quatre autres enfants lui ressemblaient, ils sont tous là. ” Mais la petite est morte six mois plus tard, toujours trop faible et ne résistant pas aux bronchites à répétition.

“ Que vais-je donner à manger aux enfants ? ”

Cette question lancinante taraudait Luz et Eva, rencontrées au cours d’enquêtes menées pour un institut de recherche français (IRD) et pour une ONG équatorienne (CEDIME)1. On m’avait demandé de rendre compte de la maîtrise de la sécurité alimentaire de ceux qui appartiennent à la catégorie des pauvres (plus de la moitié des Equatoriens à cette époque, davantage encore maintenant !). Dispersées dans plusieurs quartiers de Quito, douze familles, tenues pour pauvres par des services sociaux ou médicaux, ont accepté d’être témoins de leur lutte quotidienne contre la dénutrition et la malnutrition2. Les femmes, dont Luz et Eva, furent les premières à m’accueillir, suivies des époux et des compagnons, curieux de mon regard sur leur monde et apportant un point de vue complémentaire. Tous savaient pourtant qu’un lourd travail les attendait : je viendrai, un jour sur deux, pendant au moins deux semaines, noter la nature, le poids, le prix de la nourriture consommée par la famille et nous parlerions aussi du logement, du travail, de l’école, de leurs soucis et de leurs espoirs ; tous savaient aussi que je reviendrai quelques mois plus tard pour entreprendre un second bilan. Mais ils furent touchés de rencontrer une personne qui s’intéressait à eux : nous sommes devenus amis ! J’ai retrouvé ces familles, quelques semaines en 1992, en 2000 et enfin en 2004, pour la publication du livre qui retraçait leur combat sur une douzaine d’années, et par-delà, celui de tant de familles pauvres ! Avec émotion, toutes ont reçu un ou plusieurs exemplaires du livre de leur vie, livre remis par le CEDIME à la présidence de la République équatorienne. En 2004, trois des douze familles sont sorties de la misère, dont celle de Victoria, neuf luttent toujours pour survivre, dont celle de Luz.

Mesurer la pauvreté absolue

La compréhension sensible des situations de précarité et d’insécurité passe d’abord par des enquêtes qui s’appuient sur des bases scientifiques solides et sur des méthodes de mesure reconnues par les organisations internationales et les services économiques et nutritionnels nationaux.

La pauvreté absolue3 est mesurée “ par un niveau absolu de besoins minimaux dont le point central est le minimum alimentaire ”. On admet ensuite qu’en doublant le coût de ce panier alimentaire minimum, on obtient un montant de revenus permettant aussi de se loger, de se soigner, de s’éduquer, de se vêtir, etc. Les personnes ou les familles qui ont des revenus inférieurs sont classées parmi les pauvres. En Equateur, en 1990, un travailleur payé au SMIC équatorien se situait au-dessus du seuil de pauvreté, mais dès qu’il avait une personne à sa charge, sa famille passait sous ce seuil. On peut trouver grossière la définition mondiale de la pauvreté absolue, mais les résultats de l’enquête montrent qu’elle constitue une première approche indispensable. Le seuil minimum alimentaire se définit d’abord par une ration énergétique optimum de 2 300 calories par personne et par jour, moyenne qui varie selon l’âge, le sexe, le poids, l’activité et l’état (grossesse et allaitement). Il se définit aussi par un équilibre entre des calories issues des groupes d’aliments bien connus : sucre, huile, tubercules, céréales, légumineuses, fruits, légumes verts, lait, viande et poisson, calories qui ne sont pas interchangeables, parce qu’elles ne contiennent pas les mêmes nutriments (vitamines, sels minéraux, protéines, lipides et glucides), tous indispensables pourtant à la santé. Ces calories ne coûtent pas non plus le même prix. Le panier alimentaire de base proposé par les nutritionnistes aux habitants de Quito, en fonction des disponibilités alimentaires du pays, contient un cinquième de calories issues de légumes verts, de fruits et d’aliments d’origine animale. C’est peu, mais indispensable et suffisant. Ces calories sont les plus onéreuses et représentent la moitié du coût du panier. Les autres calories, beaucoup moins chères, sont puisées, de façon ciblée, dans les autres groupes d'aliments. On notera qu’en Equateur, les difficultés alimentaires de la population proviennent bien davantage des inégalités socio-économiques que de l’équilibre encore imparfait d’une production alimentaire, énergétiquement suffisante par ailleurs.

Mon premier travail a consisté à confronter ce que mangeaient, ce que gagnaient et ce que dépensaient les douze familles rencontrées avec les normes proposées par les nutritionnistes et les économistes. Les calculs montrent que ces familles étaient toutes situées sous le seuil de pauvreté absolue. Celles qui étaient proches du seuil consommaient un nombre optimum de calories, mais l’accès aux aliments énergétiquement onéreux, pourtant indispensables à la vie, leur était en grande partie refusé. Quant aux autres familles, encore plus éloignées du seuil de pauvreté, non seulement leur alimentation était très déséquilibrée, mais en plus, leur ration calorique était très insuffisante.

Lutter pour survivre

Cette technique permet donc de repérer, de façon précise, sur une échelle de revenus, ceux qui vivent dans des conditions inhumaines : manquer de nutriments indispensables mais trop coûteux, ne pas manger à sa faim au point de ne pas résister à la maladie et d’être en danger de mort. C’était le sort des douze familles. Eva craignait l’accident pour ses deux fils adolescents, hommes à tout faire, qui partaient travailler, avec une simple tisane sucrée dans l’estomac, et les maux de tête de sa fille Gisela, âgée de 6 ans, étaient signe de malnutrition, selon le médecin. C’est aussi la pauvreté qui a emporté Cristina, la fille de Victoria, six mois après mon départ. Allaitée par une mère sous-alimentée, dans une maison traversée par les vents froids, elle n’a pas survécu, malgré l’aide d’amis.

Ces enquêtes ont donc une valeur démonstrative pour ceux qui doivent mettre en place des politiques de lutte contre la pauvreté. Elles prouvent non seulement que les normes proposées sont efficaces pour repérer les personnes concernées, les localiser dans l’espace et pour mesurer la profondeur de la pauvreté économique et alimentaire qui varie d’une famille à l’autre. Mais surtout, elles démontrent l’intelligence, le courage et l’efficacité de ces familles qui luttent seules contre la misère avec des moyens dérisoires. Ainsi, alors que ces douze familles ne gagnaient, en moyenne, que 45 % des revenus indispensables pour sortir de la pauvreté, elles parvenaient à consommer 85 % de l'énergie alimentaire recommandée.

Comment réalisaient-elles un tel tour de force ? D’abord, en consacrant 70 % de leurs revenus à la nourriture (et non la moitié comme le calculent ceux qui ont défini le seuil de pauvreté absolue), et surtout, en ayant acquis à l’usage une connaissance précise de la valeur énergétique des aliments et de la qualité de leurs principaux nutriments (les calories et les protéines ne font pourtant pas partie du vocabulaire des personnes interrogées et les normes des nutritionnistes ne sont pas parvenues jusqu’à elles). La mesure de l’alimentation journalière de chaque famille montre que les mères achètent ce qui est le moins coûteux à la calorie consommée, tout en tenant compte de la valeur protidique et, très probablement aussi, des minéraux et des vitamines spécifiques. J’ai le souvenir des plaintes de plusieurs d’entre elles, lors d’une envolée du prix du riz, un aliment d’habitude pas trop cher et pourtant riche en protéines. Elles furent obligées de ne plus consommer que de la banane plantain moins chère, mais bien plus pauvre en protéines. Elles me rappelaient que cet aliment, pourtant très farineux, ne tenait pas au corps. Elles savaient donc, par la pratique, que la lutte contre la sous-alimentation et les risques de dénutrition passe avant celle à mener contre le mauvais équilibre alimentaire et les risques de malnutrition. Chacune tirait le meilleur parti des maigres ressources familiales, je l’ai vérifié : tous les autres besoins de la vie passant loin derrière la quête de nourriture. Ces prouesses, découvertes après de longs calculs, les femmes ne s’en vantaient pas, peut-être parce qu’elles étaient signes de résistance à une pauvreté dont elles avaient honte. Je dirais que ce savoir ne se transformait pas en culture parce qu’il se développait dans la souffrance et que chaque mère aspirait à oublier les calculs quotidiens nécessaires pour se nourrir efficacement avec si peu. Elles honnissaient tout à la fois la pauvreté et les savoirs douloureux qui lui sont attachés.

“ Nous jetterons nos habits de pauvres ”

S’attaquer à la compréhension de la pauvreté par la mesure de la sécurité alimentaire prend du temps. C’est une bonne façon de cheminer avec les soucis quotidiens de familles amies et de découvrir les racines de la pauvreté qui, comme l’écrit Jean Labbens, n’est pas une question de subsistance, comme le laisserait croire la définition de la pauvreté absolue, mais de droits qu’on ne peut faire valoir faute de santé, de revenus, d’instruction, de relations, de capital... Ces douze familles m’ont appris en effet, par leurs comportements et par leurs paroles, qu’elles veulent être considérées comme des citoyens ordinaires, comme ceux qui ont des devoirs, mais des droits aussi. Le partage de la culture de ces citoyens les remplit de fierté et les rend dignes et respectables. Ces familles voulaient être identifiées par les combats qu’elles menaient avec eux dans le cadre de leur travail, de leur quartier, des écoles de leurs enfants ou de leur paroisse, mais surtout pas par leur condition misérable. La pauvreté était une infamie à oublier ou tout au moins à cacher. Et le cri de Marco, croyant un jour voir le bout des misères de sa famille : “ Maman, bientôt nous jetterons nos habits de pauvres ! ” est devenu pour moi celui de ces douze familles.

Seules, trois familles sur douze...

Trois de ces familles m’ont dit ne plus se sentir pauvres en 2004. Dans les trois cas, elles ont fourni un travail acharné quotidien ces quinze dernières années. A ce travail s’est ajouté, dans le premier cas, un sens aigu du commerce. Tout en conservant son métier de maçon, souvent aléatoire, Milton s’est lancé dans l’achat hebdomadaire de porcs et de pièces de bœuf dans les fermes des environs, viande transportée à Quito en bus ou en camionnettes et vendue par Emma, sa compagne, tous les jours, sur le trottoir de la rue commerçante de leur quartier. Tous deux espèrent ouvrir un jour une vraie boucherie ! Je n’oublie pas qu’ils étaient les seuls adultes de l’enquête, en 1988-89, à suivre des cours gratuits le soir pour compléter leurs trop rares années de scolarité.

Pour les deux autres familles, la formation des enfants fut l’élément moteur du changement. Eva élevait sa fille et sa nièce avec un salaire de domestique. Trop pauvres, les deux jeunes filles n’achetèrent jamais de livres scolaires. Elles apprenaient leurs leçons et faisaient leurs devoirs à la bibliothèque de l’école, puis à celle du collège. Après leur baccalauréat et de nombreux emplois, l’une et l’autre fondèrent leur famille et se spécialisèrent, la nièce devenant préparatrice en pharmacie, la fille, Nelly, devenant comptable, sa mère gardant désormais ses petits-enfants à la maison. En 2004, Nelly et son compagnon attendent leur troisième enfant, tout en travaillant sans relâche : Nelly a deux emplois cinq jours par semaine, dans un collège et chez un garagiste, et elle occupe ses samedis à faire la comptabilité de quelques artisans. Une vraie maison est en construction sur le lot familial pour remplacer la cabane des années 1980. Chez Victoria, les quatre enfants eurent la chance d’être parrainés par une association d’Européens : les trois aînés ont obtenu le baccalauréat, la plus jeune suit leurs traces. L’aîné s’est spécialisé en électricité ; émigré en Espagne depuis deux ans, il vient d’être régularisé en 2005 et rêve de rentrer au pays dans quelques années pour créer sa petite entreprise. Les deux autres bacheliers se spécialisent en couture industrielle et en mécanique auto.

Je crains de trop simplifier les choses en résumant ces trois parcours, car les autres familles travaillent aussi beaucoup, mais avec une santé parfois chancelante. Plusieurs autres jeunes ont obtenu le baccalauréat, comme chez Eva et Victoria, mais ils n’en tirent que des salaires dérisoires (il est vrai cependant que le niveau scolaire de ces familles est le plus souvent très bas). Et la plupart des adultes vendent aussi le fruit de leur travail comme Milton et Emma, mais avec des bénéfices moindres. Enfin, si je crois que la famille d’Eva fait désormais partie de la classe moyenne (les larmes de Nelly, relisant ce que j’avais écrit de sa famille en 1988-89, sont à la mesure de la distance parcourue), la situation des familles de Milton et de Victoria n’est pas stabilisée.

Trois familles relèvent donc la tête, les autres vivent toujours dans l’insécurité alimentaire, mais aussi sanitaire et scolaire, et plusieurs d’entre elles ont des craintes pour leur logement, car les revenus du travail sont toujours faibles et aléatoires. Ces neuf familles résistent ensemble à la misère et c’est aussi une victoire. Elles constituent le dernier rempart contre la pauvreté. Les décideurs sont-ils conscients de cette formidable force qu’elles représentent pour soutenir une politique de lutte contre la pauvreté, dont on attend toujours la mise en place ?

1 IRD : Institut de Recherche pour le Développement ; CEDIME : Centre de Recherche sur les Mouvements sociaux de l'Equateur.

2 On se préserve de la dénutrition, liée à la sous-alimentation, en consommant une ration calorique optimum, et de la malnutrition, liée le plus

3 Dans les pays de l'Union européenne, on ne mesure que la pauvreté relative.

1 IRD : Institut de Recherche pour le Développement ; CEDIME : Centre de Recherche sur les Mouvements sociaux de l'Equateur.

2 On se préserve de la dénutrition, liée à la sous-alimentation, en consommant une ration calorique optimum, et de la malnutrition, liée le plus souvent à un déséquilibre alimentaire, en adoptant une alimentation équilibrée.

3 Dans les pays de l'Union européenne, on ne mesure que la pauvreté relative.

Jacqueline Peltre-Wurtz

Géographe et ancienne directrice de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, Jacqueline Peltre-Wurtz s’est particulièrement intéressée à la sécurité alimentaire.

CC BY-NC-ND