N° 230, 2014/2   •  Se nourrir
Dossier

L'agriculture «alternative» : une alternative à la pauvreté ?

Thanapol Kheolamai et Pauline Lenoir
  • publié en juin 2014
Résumé
  • Français

« Les agriculteurs représentent les deux tiers des plus pauvres de la planète1 », c'est le constat fait par l’ONG Oxfam il y a déjà quelques années. Le dernier rapport de la FAO publié en mars 2014 indique que 1,2 milliards de personnes vivent dans des situations d’extrême pauvreté dont 75% dans des zones rurales et dépendant de l'agriculture2. Cet article fait état des essais d’agriculture biologique en Asie.

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2014/2
Texte intégral

Dans les pays de la vallée du Mékong en Asie du Sud-est, ou au nord de la Thaïlande, 85% des agriculteurs ne sont pas en mesure de répondre à leurs besoins fondamentaux par leur production agricole3. La révolution verte lancée dans les années 70 dans cette région du monde n'a donc pas tenu ses promesses d'augmenter la productivité agricole, de baisser les prix des denrées agricoles et d'atteindre la sécurité alimentaire.

Pourtant la boîte à outils était présentée comme performante, comprenant des machines, des semences améliorées et des produits améliorant la production et la protégeant des insectes, mauvaises herbes ou champignons. Mais, selon le Thai Green Market : « En Thaïlande, beaucoup de fermiers se sont fait enfermer par les dettes à cause de leur incapacité à rembourser leur investissements initiaux en pesticides, fongicides, herbicides, engrais chimiques de synthèse et semences hybrides - ces agriculteurs souffrent aussi d'inégalité, d'un manque d'accès direct aux marchés et d'une position lors des négociations inéquitable4». Les prix de vente de leur production ont aussi eu tendance à baisser, devant faire concurrence avec leurs voisins sur le marché mondial.

« Autour de ma ferme, je connais déjà plusieurs cas de suicide », c'est ce que nous dit Boonma une agricultrice de la province d'Ayutthaya à environ 200 kilomètres de Bangkok. Le taux de suicide n'est pas mesuré par profession en Thaïlande, mais le fait est que l'on recense de nombreux cas d'empoisonnements par ingestion de pesticides. Le suicide d'une agricultrice de 42 ans il y a quelques jours parce qu'elle ne pouvait venir à bout de ses dettes (40 000 baths / 890 €) auprès du fonds villageois5 est une illustration tragique de ces situations de stress extrêmes dans lesquelles se trouvent les petits agriculteurs qui ne possèdent pas de capital.

De bonnes pratiques agricoles

Boonma nous évoque ce problème en connaissance de cause.

Il y a tois ans, elle avait accumulé 230 000 baths de dettes (environ 5 000 €) auprès de différents usuriers. Pourtant, Boonma se rendait chaque matin au marché de sa ville avec sa production de feuilles de basilic. Souvent elle devait rester aussi pour le marché de la fin de l'après midi, pour espérer vendre toute sa production. En plus du temps perdu, elle se trouvait à devoir s'acquitter deux fois du prix de la taxe de marché, pour n'avoir quasiment aucun retour sur ses investissements en intrants.

Boonma a eu la chance d'entendre parler, par un agriculteur influent dans sa province, des méthodes GAP (Good Agricultural Practices « Bonnes pratiques agricoles ») qui proposent une utilisation modérée des intrants chimiques.

Elle a ensuite assisté à des formations sur la qualité du sol, organisées par le Ministère de l'agriculture et de la forêt thaïlandais. Selon elle, ces formations incitent plutôt les agriculteurs à utiliser des pesticides, mais elle y a aussi appris que « les intrants chimiques tuent les insectes ravageurs mais aussi les micro-organismes présents dans mon sol qui lui permet d'être fertile ».

Boonma a donc décidé de suivre les méthodes qui lui semblaient moins dangereuses pour la santé de sa famille et notamment de son mari qui vaporisait les pesticides dans les champs.

Après quelques mois à suivre les méthodes GAP, elle est contactée par des équipes du Thai Green Market qui lui ont expliqué leur projet. Le Thai Green Market est une entreprise sociale qui a développé un système similaire aux AMAP6 en France, permettant aux consommateurs de passer des contrats d'une année avec des producteurs de fruits et légumes et d'avoir un panier par semaine de produits issus de l'agriculture biologique de cette ferme. Boonma, séduite par l'idée d'avoir un marché privilégié pour écouler ses produits et d'arrêter l'usage des intrants chimiques, a fait le choix de passer en agriculture biologique.

Avec 0,11 % des terres agricoles de la Thaïlande en agriculture biologique7, le choix de Boonma reste marginal dans le paysage de révolution verte de l'Asie du Sud-est, mais la tendance se développe.

Pour de petits agriculteurs qui ont accès à l'information, l'agriculture biologique peut rapidement se présenter comme une sortie du tunnel de l'endettement : « Les petites exploitations familiales ou autres sont par excellence le domaine de cette agriculture bio. Il suffit de peu d’investissement.  Le compost remplace l’engrais. Les techniques culturales sont à portée de main et ne nécessitent pas une lourde mécanisation8», indique Mossane Ndour, chargée de programmes d’Agrecol Afrique.

Pour Boonma, l'agriculture biologique et surtout le canal de vente type AMAP du Thai Green Market ont changé beaucoup de choses : elle n'a plus besoin d'acheter des intrants à crédit, ni d'aller vendre sa production au marché, donc elle a plus temps avec son fils et sa famille, et peut même exercer une petite activité de couture qui lui procure des revenus complémentaires.

Dans la région du Mékong, le Thai Green Market fait partie d'un réseau plus large qui s'appelle Towards Organic Asia, dont Thanapol Keolamai est le coordinateur.

Agriculteurs indépendants et exode rural

Pour être clair, Towards Organic Asia ne restreint pas son propos à l'agriculture biologique certifiée uniquement, mais concerne aussi des mouvements de fermes intégrées, d'agriculture durable ou encore d'agriculture alternative. Le défi pour l'Asie aujourd'hui ne se limite pas strictement à l'agriculture biologique. Il s'agit surtout de permettre aux agriculteurs d'être plus indépendants et auto - suffisants afin d'éviter le cercle vicieux de pauvreté qu’entraîne l'agriculture conventionnelle.

Les vingt-et-un partenaires du réseau, venant du Cambodge, Laos, de Thaïlande, du Vietnam, Myanmar et Bhoutan travaillent notamment sur la situation des jeunes dans l'agriculture, et surtout leur départ des campagnes. Pour eux, l'agriculture n'offre pas d'avenir car ils ne souhaitent pas avoir la même vie que leurs parents, et leurs parents eux-mêmes les incitent à rejoindre les villes. Nous essayons donc de réunir des militants, des agriculteurs, des chercheurs intéressés par cette question en espérant qu'ils seront des vecteurs de changement pour l'agriculture.

Phonh, par exemple, a obtenu une bourse dans un programme d'échanges avec la Thaïlande. C’est un jeune agriculteur de 27 ans originaire de la province de Luang Prabang au Laos. Il est étudiant au Vietnam à l'école HEPA (Human Ecology Practical Area) créée par SPERI, un des partenaires du réseau Towards Organic Asia au Vietnam et au Laos. Ce sont des jeunes de son village qui lui ont parlé de cette école.

Phonh vient d'un village de montagne, dont les habitants sont de l'ethnie Khmu et Lao Theung, et pratiquent tous l'agriculture pour leur subsistance, produisant du riz et des variétés locales de légumes. Ses parents possèdent trois hectares de terre.

Phonh raconte qu'il a vu pour  la première fois  des intrants chimiques en 2006, quand son oncle a ramené des herbicides dans le village. La même année, des personnes assurant la promotion des méthodes SRI9 sont venues dans le village et ont distribué gratuitement des engrais chimiques. Depuis, l'usage des produits chimiques n'a cessé d'augmenter.

Aujourd'hui, des entreprises chinoises ont aussi pénétré dans le village en proposant des plantations d'hévéa qui utilisent énormément d'intrants chimiques. Elles accaparent les terres du village en les rachetant aux paysans, qui deviennent alors travailleurs journaliers sur ce qui étaient leurs propres terres.

Le problème du système de distribution

Phonh n'a pas envie d'aller travailler en ville dans les usines ou dans la construction. Même si l'agriculture biologique représente pour lui un défi, il a envie de tenter l'expérience. Selon lui, la principale difficulté dans sa région est le manque de canaux de distribution. Les agriculteurs biologiques doivent vendre leurs produits au même prix que ceux issus de l'agriculture conventionnelle, faute d'être reconnus par les consommateurs.

Le projet de Phonh est donc de constituer avec ses amis de l'école HEPA un groupe de jeunes agriculteurs qui seraient membres du réseau Towards Organic Asia et se soutiendraient pour appliquer des méthodes comme la permaculture10, ne nécessitant pas d'intrants, donc pas d'investissements, pour commencer leur activité. La question de la distribution de leur production sur le marché reste encore pour lui une question à laquelle il n'a pas de réponse.

L'histoire de Phonh nous montre combien l'agriculture familiale dans les villages de montagne comme ceux de la région de Luang Prabang est en danger. Aujourd'hui, les risques d’accaparement des terres sont omniprésents, et les paysans doivent être de plus en plus vigilants. Or, ce qu'on leur impose, c'est la pauvreté. Devenir travailleur journalier sur ses propres terres, des terres héritées des parents, c'est être dans une précarité et une insécurité totales. Si une récolte n'a pas le rendement escompté, si les pesticides sont diffusés au mauvais moment, si l'entreprise chinoise n'a plus besoin de travailleurs, alors les gens se retrouvent sans revenus, endettés.

En même temps, comme le souligne Phonh, c'est réellement difficile de devenir agriculteur biologique, surtout quand on n'a pas de marché ou de canal de vente. Si l'on veut soutenir ces paysans qui décident de changer de voie, des systèmes AMAP comme celui développé par le Thai Green Market sont indispensables. Il faut concevoir l'agriculture biologique comme un tout, alliant techniques de production et système de distribution. Notre travail consiste donc à mettre en réseau ces initiatives de création de marchés. Au Vietnam et au Myanmar, nos partenaires y travaillent déjà. Pour le moment, le marché se développe surtout dans les grandes villes ou avec des expatriés, mais nous faisons beaucoup d'efforts pour intéresser les institutions publiques des pays, comme les hôpitaux ou les écoles. C'est le prochain défi : permettre à tous, y compris les plus pauvres, d'avoir accès à une nourriture de qualité dans les institutions de leur pays.

  • Référence bibliographique : revue Quart monde, n°230, ( « Se nourrir », 2014/2) pp 24-27.

Notes

1 Oxfam, Le piège de la pauvreté rurale, 2004.

2 FAO, Post 2015 and SDGs – nourishing people, nurturing the planet, 2014

3 Cécile Barnaud, Guy Trébuil, Marc Dufumier et Nongluck Suphanchaimart, Rural Poverty and Diversification of Farming Systems in Upper Northeast Thailand, Moussons, 2006, 157-187.

4 Wallapa Van Willeswaard, Changing food systems, changing people, A planet for life, 2012.

5 Le projet de « fonds villageois » (ou Village fund en anglais) est un projet gouvernemental  lancé en 2001, dont l'objectif est de « stimuler l'économie rurale » notamment pas un système de crédit octroyé aux habitants des villages et gérés localement.

6 Association pour le maintien de l'agriculture paysanne. Voir l’article d’Anne Delmas pp. 39-44.

7 FAOSTAT, 2008.

8 Lu sur : pambazukanews.org , article publié en ligne le 20 avril 2010.

9 System Rice Intensification : ce système promeut des méthodes augmentant les rendements de production.

10 Pour en savoir plus sur les principes de la permaculture : http://www.permacultureprinciples.com/

Pour citer cet article Thanapol Kheolamai et Pauline Lenoir, « L'agriculture «alternative» : une alternative à la pauvreté ? », Revue Quart Monde, Année 2014, Se nourrir, Dossier, mis à jour le : 28/08/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/5930.
Auteur

Thanapol Kheolamai

Pauline Lenoir

Thanapol Kheolamai, Thailandais, est coordinateur du réseau Towards Organic Asia, et travaille au secrétariat du réseau depuis trois ans. Pauline Lenoir est volontaire de la solidarité internationale envoyée par le CCFD-Terre Solidaire, partenaire de la School for Well being, elle participe au projet de recherche action lancé par le réseau dans la région du Mékong.