Indicateurs à ré-envisager

Isabelle Pypaert Perrin

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Isabelle Pypaert Perrin, « Indicateurs à ré-envisager », Revue Quart Monde [Online], 232 | 2014/4, Online since 06 June 2020, connection on 26 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6036

Les indicateurs ? Dans les dialogues à propos de l'agenda post-2015, on en parle sans cesse. Ils sont indispensables, dit-on, pour que nos promesses ne soient pas sans lendemain. Comme nos regards réduisent souvent les personnes qui font face à la misère aux urgences dans lesquelles elles se débattent, on en arrive pratiquement toujours à des indicateurs quantitatifs. Ils visent à dénombrer combien de personnes vivent avec moins d'1, 25 dollar par jour, à évaluer quelle distance il faut parcourir pour se rendre au centre de santé, à l'école, s'il y accès ou pas à l'eau potable, etc.

Ces indicateurs, qui révèlent l'enchaînement des privations, nous aident-ils toutefois à comprendre cette violence de la misère dont parle Edilberta du Pérou : « Le plus dur dans la misère, c'est le mépris, c'est qu'on te regarde avec dégoût, jusqu'à te traiter comme un ennemi » ? Pourtant, à rester dans l'ignorance du poids du mépris et de la honte, on peut se réjouir de voir augmenter le nombre d'inscrits à l'école sans même voir que, minés par les discriminations et les moqueries, tant d'enfants n'apprennent rien en classe si ce n'est que tout le monde les croit sans intelligence. Ces indicateurs nous permettent-ils de découvrir les efforts de solidarité de ces jeunes du Burkina Faso qui refusent de laisser tomber un des leurs, malade, alors que tout dans la rue pourrait les diviser ? Ces jeunes nous ont dit un jour : « Ce que les gens pensent de nous, ce n'est pas ce que nous pensons de nous-mêmes ». Or, y a-t-il pire chose que d'être sans cesse décrits, définis par les autres, sans pouvoir rien dire ? Comme ce père de famille de Grande-Bretagne, à qui le travailleur social, qu'il rencontrait pour la première fois, répondait avec impatience : « Ce n'est pas la peine de vous présenter, je vous connais, j'ai là tout votre dossier ! » Comment faire pour que tous ces indicateurs dont nous nous munissons n'enferment pas encore plus dans le silence tous ceux dont nous n'attendons ni l'expérience de vie, ni la vision du monde, puisque nous sommes persuadés de tout savoir mieux qu'eux, même ce qu'ils sont ?

Pourtant, comme le dit Thérèse du Sénégal : « On dit : la pauvreté ceci, la pauvreté cela, mais qui réfléchit le plus à la question de la pauvreté ? Dans mon quartier, les gens y réfléchissent jour et nuit car la misère hante leurs jours et leurs nuits. Celui qui a tout ce qu'il faut dort la nuit, celui qui ne sait pas comment faire vivre sa famille, même s'il se couche, il ne peut pas dormir et continue à réfléchir. » Quels indicateurs nouveaux pourraient bien mesurer les pas que nous faisons quand nous osons la rencontre et la réflexion avec ceux qui cherchent des solutions à l'extrême pauvreté le jour et encore la nuit ? N'est-ce pas en les considérant comme des partenaires indispensables que nous parviendrons enfin à construire une communauté humaine libérée de la misère ?

Isabelle Pypaert Perrin

Isabelle Pypaert Perrin est déléguée générale du Mouvement international ATD Quart Monde.

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