N° 232, 2014/4   •  Quelle histoire, pour quel avenir ?
Dossier

Rechercher ses ancêtres et en tirer fierté

Henri van Rijn
  • publié en décembre 2014
Résumé
  • Français

L'auteur explique la formation du projet Fonto et donne l'exemple d'une monographie rédigée avec une famille très pauvre des Pays-Bas, impliquant une recherche généalogique.

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2014/4

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Histoire, Récits de vie
Texte intégral

Grande pauvreté, fatalité ou injustice ?1 est une monographie écrite avec une famille pendant cinq ans. C'est aussi une recherche sur les ancêtres. Je suis remonté jusqu’en 1749 ; on peut voir qu'il y a de la grande pauvreté de tous les côtés. L'original est en néerlandais mais il existe une traduction française.

Les plus pauvres gênés par leurs origines

En général, nous connaissons bien l'histoire de personnes appartenant à la noblesse ou à la grande bourgeoisie, mais guère celle des plus pauvres ; on les ignore en tant qu'individus. Les plus pauvres ignorent, eux aussi, la vie inhumaine de leurs ancêtres, ainsi que leur engagement, selon leurs moyens, dans la lutte quotidienne pour un avenir meilleur. C'est pourquoi ils ont, à tort, honte de leurs origines.

Le père Joseph a voulu changer cela. Il nous a montré l’importance de faire connaître l'histoire des plus pauvres pour eux-mêmes et pour les autres. Il a demandé aux volontaires et aux alliés de rendre perceptible cette histoire.

Pour répondre à son invitation, j'ai mis en route Fonto : Centre d'histoire des plus pauvres en Europe.

Le projet Fonto

Le mot « fonto » signifie « source » en espéranto. La préparation a commencé en septembre 2000 à La Haye (Pays-Bas), mais Fonto a vraiment démarré, comme projet européen, avec son propre bureau à Delft, à partir de mars 2001.

Fonto a quatre objectifs :

1. - rendre la conscience de l'histoire de ceux qui ont vécu la misère en Europe à ceux qui la vivent aujourd'hui, afin de renforcer leur dignité et leur fierté ;

2. - faire grandir chez tous les autres le respect et la compréhension pour le courage des plus pauvres de tous les temps, afin que les plus pauvres contemporains soient reconnus comme des partenaires égaux ;

3. - promouvoir l’idée que la connaissance de l'histoire des très pauvres contribuera à la réalisation à bref délai de l'ensemble des droits de l’homme pour tous les hommes ;

4. - redonner partout en Europe aux plus pauvres de tous les temps une place digne dans l’histoire internationale, nationale, régionale et locale.

Ces objectifs sont immenses et Fonto est bien modeste. Il s'oriente surtout vers l'histoire de ceux qui ont vécu des situations d'extrême pauvreté, tout en la restituant dans l'histoire générale. En cherchant l'héritage des plus pauvres, Fonto collectionne des documents écrits et imprimés, des objets, des illustrations et des photos, ainsi que des films et vidéos. Mais aussi les cris des marchands de rue et les chansons, liés à la vie et la lutte des plus pauvres. Il rassemble encore des actes de solidarité de non-pauvres et des données sur le chemin laborieux de bâtir peu à peu les droits de l’homme.

Un bénévole de Fonto a fait, depuis 2004, une recherche considérable aux Pays-Bas sur les plus pauvres dans les archives de la ville de Delft entre 1571 et 1938. Ces données sont digitalisées. Il établit des registres de noms et de dates des personnes très pauvres trouvés dans les archives. Il y a en ce moment chez Fonto plus de 13 000 noms de personnes très pauvres et pauvres enregistrés.

Fonto, qui est lié avec l'Institut de Recherche et de Formation du Mouvement international ATD Quart Monde à Baillet-en-France, présente deux côtés de l'histoire des plus pauvres :

- Le regard de la société sur les plus pauvres de tous les temps et la manière dont la société les traite.

- La lutte courageuse des plus pauvres pour l'existence de leur famille, pour leurs droits et également la solidarité des autres avec eux.

Grande pauvreté : fatalité ou injustice ?

Ma deuxième source est la recherche faite pour la monographie : Grande pauvreté : fatalité ou injustice ?  Une des familles les plus pauvres d'Europe prend la parole2.

ATD Quart Monde a demandé à plusieurs volontaires de rendre perceptible l'histoire des familles les plus pauvres. Il m'a demandé, en outre, d'écrire une monographie européenne : quel que soit le pays d'origine de la famille en question, les familles les plus pauvres d'Europe pourront s'y reconnaître. En outre ce devrait être une famille dont la biographie pourrait susciter de l'espoir pour les autres en Europe et ailleurs.

Aux Pays-Bas, j’ai demandé à Madame Irène Meermans si elle était disposée à raconter l'histoire de sa vie et de sa lutte pour recouvrer l'autorité parentale sur ses enfants placés. Elle a souscrit d'emblée à ma proposition. Elle m’a dit : « Je le fais par reconnaissance envers le père Joseph et j'espère que cela sera utile à d'autres. » Il y a neuf ans qu'elle est entrée en contact avec le Mouvement. Afin de préserver son anonymat, les noms des membres de la famille, d'autres personnes et de divers lieux ont été modifiés. En revanche, tous les faits et propos sont authentiques. Le pseudonyme « Meermans » correspond à la devise française : « Plus est en vous ». Cela exprime que les plus pauvres sont capables de bien plus qu'on ne le croit généralement.

Pendant cinq ans j’ai travaillé avec la famille en question à la rédaction de leur monographie. Celle-ci est basée, entre autres, sur les notes des co-volontaires, de ce que les familles du Quart Monde nous apprennent. De plus, j’ai enregistré beaucoup d’entretiens avec Irène. Pour entrer le plus possible dans la peau de cette famille, je suis allé dans tous les endroits et les rues où Irène a habité, j’ai aussi visité les cimetières où son grand-père, ses parents et ses deux enfants sont enterrés. La mère de cette famille, Irène Meermans, est née en juillet 1934. Elle a travaillé, entre autres, comme domestique, trieuse de chiffons, aide aux personnes âgées, et ouvrière de conserverie de poisson. Irène a épousé Léon Berger, qui travaille dans le bâtiment.

Trouver les traces des ancêtres des plus pauvres

Un des problèmes pour reconstruire l'histoire des plus pauvres de tous les temps est que ce sont d’autres qu'eux, avec leur regard subjectif, qui les ont décrits ou exprimés en image, parce que les plus pauvres eux-mêmes ne pouvaient pas écrire - sauf rares exceptions, comme Neel Doff qui écrivit Jours de famine et de détresse.

Grâce aux archives officielles, il y a une autre piste importante pour reconstruire l'histoire des plus pauvres, celle des arbres généalogiques. Par eux, on peut souvent voir que la grande pauvreté dure depuis des générations et prendre connaissance des luttes des ancêtres pour survivre, eux-mêmes et leur famille. Ainsi la monographie traite aussi des ancêtres d’Irène à partir de 1749.

Pour Irène ses ancêtres étaient des anonymes, sauf ses grands-parents. Elle est heureuse de notre recherche, qui lui permet de savoir qui ils étaient et comment ils vivaient. Ainsi, elle a appris comment ils se sont dévoués à leur famille, qu’ils ne se sont pas résignés à leur misérable sort, mais se sont efforcés, à leur manière, d’y apporter des changements. Tant qu’elle ne savait rien de ses ancêtres, Irène pouvait au moins répéter comme tant d’autres les mots de Pieter Jelles Troelstra, le leader du mouvement socialiste des Pays-Bas à ses débuts : « Je suis issu de la masse des travailleurs anonymes luttant pour leur pain quotidien »3.

L'extrait suivant de la monographie Grande pauvreté : fatalité ou injustice? montre que quand les plus pauvres d'aujourd'hui connaissent mieux la vie de leurs ancêtres, ils en sont fiers :

- Quand, à la fin du mois de mars 1916, l'Allemagne avertit qu'elle envahira les Pays-Bas (...) toutes les permissions sont supprimées. La menace allemande continue à peser. Cependant, à partir de juin 1916, Willem, le grand-père d'Irène Meermans, est « rayé des contrôles de l'armée des Pays-Bas » après 33 ans de service (à cause des problèmes que posent ses jambes et d'une hernie). Une pension annuelle de 360 florins lui est accordée en prime. Par la suite, il est obligé, à 60 ans,  d'arrondir un peu sa pension en exerçant le métier de « garçon de courses ». Quand je raconte cela à André, son arrière-petit-fils, il se demande où Willem allait chercher le courage de travailler de cette façon, lui que ses jambes faisaient déjà souffrir depuis des années.

Autre extrait :

- Un marchand ou une marchande peuvent être riches (...). Mais ils peuvent être aussi très pauvres, comme les colporteurs ou les démarcheurs qui, faisant les marchés ou du porte-à-porte, essaient d’écouler leur marchandise très variée : « Les moins pourvus- les plus nombreux - la besace en bandoulière, vont acheter semences, lin, etc. et parcourent leur propre région pour les revendre »4. Le petit colporteur travaille individuellement, sans intermédiaire. Il a appris, souvent durant l’enfance, les astuces du métier, selon une tradition qui se transmet des parents aux enfants ; il travaille dur, est en route tous les jours de la semaine (y compris les dimanches et jours fériés), mais ne gagne jamais grand-chose5. Un homme parle avec admiration de sa défunte femme : « C’était une forte femme, très courageuse. Elle portait des paniers de 50 kg pour aller colporter. Elle ne voulait pas que je les porte. Moi, je portais une valise. C’est elle qui m’a appris à colporter6. »

Souvent, par manque de données, il est difficile de faire une distinction entre les pauvres et les plus pauvres, mais certaines professions, comme celle de débardeur ou de journalier, indiquent généralement une vie pauvre et incertaine. Surtout si les jeunes enfants doivent travailler pour faire vivre leur famille, cela parle clairement de la grande pauvreté. Pour savoir si un marchand est riche ou très riche, la rue où l'on habite peut donner une indication. Si vous ne pouvez pas trouver une adresse fixe, quoiqu’il y ait un registre officiel, cela peut indiquer une profession ambulante sans revenus sûrs. Une autre indication peut être d'être enterré gratuitement comme pauvre. Une autre indication encore peut être un accès refusé aux soutiens de la charité de l'église ou de la ville, parce que l’on ne s’est pas conformé aux normes en vigueur. Aux Pays-Bas, si on est refusé, on est « noté » ; pour éviter qu'on puisse redemander, on est déjà sur une liste. Autrefois, ces pauvres refusés par la charité étaient considérés comme de mauvais pauvres.

Une autre source pour une enquête sur les plus pauvres aux Pays-Bas est les Crimineelboeken (Livres des criminels). Si on est enregistré comme mendiant ou vagabond, on y est noté. Souvent on reçoit le fer rouge sur le dos, et après trois fois, on est pendu, avant la Révolution française, aux Pays-Bas. Mais aussi ailleurs. En Grande-Bretagne, on pend après deux marques au fer rouge. Il y a aussi les registres des maisons de correction, où sont mentionnés les condamnés pour vagabondage et mendicité.

Quelles situations décrivent la vie des plus pauvres ?

En 1815 les Pays-Bas unis (les Pays-Bas actuels et la Belgique) sont très appauvris par les guerres napoléoniennes. Le général Johannes van den Bosch propose alors au roi des Pays-Bas que les pauvres des villes de l'ouest soient mis au travail dans les régions du nord-est, où il y a encore des terres incultes. En 1818, la première des colonies agricoles appelées colonies « libres » est fondée. Mais les plus pauvres jugés pas assez mûrs pour les colonies « libres », sont déportés au nord-est, vers deux colonies agricoles pénitentiaires pour mendiants et vagabonds. Entre 1820 et 1889 à Ommerschans, une des deux colonies néerlandaises, 5 448 personnes sont enterrées, parmi eux 500 enfants, sans aucun signe commémoratif. Aujourd'hui cette partie du cimetière est envahie par les arbres et la broussaille.

J'ai rencontré un homme dont l'un des ancêtres est enterré là. C'était un vendeur de graines à semer. En hiver, il n'a pas d'emploi, mais sa famille, avec ses petits-enfants, a besoin de manger. Il est arrêté pour avoir pris du lait d'une vache. Condamné pour ce motif, il meurt à la colonie au bout de deux mois.

Il y a encore une troisième colonie pénitentiaire pour mendiants et vagabonds en Belgique, à Merksplas. Aux Pays-Bas, les vagabonds sont détenus jusqu’en 19737 et en Belgique, ils sont emprisonnés jusqu’en 19938.

Vers 1920, les socialistes de la ville d'Amsterdam ont voulu démolir les maisons au centre-ville, où les familles pauvres vivaient dans les caves, facilement inondées. Inspirés par des exemples en Grande-Bretagne, on a bâti pour ces familles des quartiers avec de belles maisons, pleins de verdure. Mais on disait aussi que certaines familles étaient « inacceptables », et devaient être longtemps rééduquées avant d'être prêtes. Pour ces familles, aussi nommées asociales, on a bâti deux projets clos sous surveillance très étroite et paternaliste. Il y a également de tels ensembles dans d'autres villes des Pays-Bas, jusqu’en 1970.

Le livre Grande pauvreté, fatalité ou injustice ? a quatre parties sur la famille d'aujourd'hui et une sur les ancêtres d’Irène, mais d’autres fils rouges le parcourent. Quelques citations du père Joseph nous aident à comprendre les plus pauvres. Un autre fil rouge est celui des droits de l’homme. Ils n’ont pas encore de sens réel pour les très pauvres, partout dans le monde. Aussi, j'ai inséré des articles de la Déclaration universelle de 1948 dans les trois dernières parties, souvent comme une question inexprimée : quand donc cet article aura-t-il également un sens pour les plus pauvres ?

Référence bibliographique  : revue Quart Monde, n°232 («  Quelle histoire, pour quel avenir ?  », 2014/4), pp. 28 à 32.

Notes

1 Grande Pauvreté : Fatalité ou Injustice ?, Henri van Rijn, Projet néerlandais Fonto, Éd. Quart Monde, 2006, 276 p., 12 €.

2 Titre original en néerlandais : Armoede : noodlot of onrecht ? Publié en 1995 par les Éd. Babylon-De Geus, Amsterdam, en coopération avec ATD Vierde Wereld, La Haye. Traduit en français sous le titre Grande Pauvreté : Fatalité ou Injustice ? (GPFI), publié en 2006 par les Éd. Quart Monde, Paris.

3 Extrait de Gedenkschriften (Mémoires), cité dans : Pieter Terpstra, Pieter Jelles Troelstra, het leven van een strijder, p. 8, ensuite cité dans Grande Pauvreté : Fatalité ou Injustice (GPFI) p. 39.

4 Meurkens, Sociale verandering in het oude Kempenland (1840-1910), p. 96, cité dans GPFI p. 91.

5 Anne-Marie Rabier, Colporteur et taupier, dans une partie qui existe uniquement en version néerlandaise Leurder en mollenvanger, p. 108, cité dans GPFI p. 91.

6 A-M. Rabier, Colporteur et taupier, p. 36, cité dans GPFI p. 91.

7 Martinus de Vet est le dernier, aux Pays-Bas, à être condamné pour vagabondage et mis en prison spéciale pour vagabonds et mendiants à Veenhuizen. Il y est décédé en 1973 (informations du Gevangenismuseum à Veenhuizen). Aux-Pays le vagabondage et la mendicité sont enfin rayés en 2000 dans le Wetboek van Strafrecht (Code pénal).

8 En Belgique la Loi pour la répression du vagabondage et de la mendicité est supprimée en 1993. Selon le Canon Sociaal Werk Vlaanderen, à cette époque il y avait encore 400 « vagabonds » à Merksplas et 250 à Wortel, dans les prisons spéciales pour vagabonds et mendiants. Aujourd'hui la notion de « vagabond » est remplacée par celle de « sans-abri ». Selon Karel Govaerts, fondateur et directeur du Gevangenismuseum à Merksplas, un certain nombre de « vagabonds » remis en liberté sont rendus trop dépendants par la longue détention. Ils ont obtenu la permission de s'installer toute leur vie librement dans l’ancienne prison de Wortel. En 2013, il y a encore cinq « vagabonds » qui habitent à Wortel, l’un d'eux depuis 1968.

Pour citer cet article Henri van Rijn, « Rechercher ses ancêtres et en tirer fierté », Revue Quart Monde, Année 2014, Quelle histoire, pour quel avenir ?, Dossier, mis à jour le : 24/08/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/6059.
Auteur

Henri van Rijn

Henri Van Rijn, volontaire permanent d'ATD Quart Monde depuis 1977, est actuellement responsable du projet Fonto, Centre d'histoire des plus pauvres en Europe De l’exclusion, présenté en septembre 1995, sous la direction de Luc Boltanski, à l’EHESS.
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