Lydie Salvayre. Pas pleurer

Éd. du Seuil, août 2014, 279 pages

Martine Hosselet-Herbignat

p. 61-62

Bibliographical reference

Lydie Salvayre. Pas pleurer, Éd. du Seuil, août 2014, 279 pages ; 18,50 €

References

Bibliographical reference

Martine Hosselet-Herbignat, « Lydie Salvayre. Pas pleurer », Revue Quart Monde, 235 | 2015/3, 61-62.

Electronic reference

Martine Hosselet-Herbignat, « Lydie Salvayre. Pas pleurer », Revue Quart Monde [Online], 235 | 2015/3, Online since 01 February 2016, connection on 30 November 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6473

L’histoire débute en juillet 1936 dans un village d’Espagne coupé du monde, juste avant qu’éclate la guerre civile qui va déchirer le pays, faire voler en éclats les fragiles équilibres villageois, et s’immiscer jusqu’au sein des familles.

« Une mauvaise pauvre est une pauvre qui ouvre sa gueule ». Voilà campé le personnage principal, cette femme aujourd’hui nonagénaire, à la mémoire largement grignotée par la maladie d’Alzheimer, qui raconte à sa fille ses souvenirs éblouis de l’insurrection libertaire par laquelle s’ouvrit la guerre de 36, dans certaines régions d’Espagne.

Sa vie toute tracée de fille de quinze ans, à l’air « bien modeste » et pour cette raison appréciée du gros propriétaire local, don Jaime, qui s’apprête à la prendre à son service comme bonne à tout faire, cette vie-là va basculer en quelques jours. L’univers villageois - et celui, intime, de Montse - cadenassés par les repères immuables de ces paysans arrachant leur pitance à la terre aride depuis des générations, sont soudain déstabilisés par les discours du frère de Montse, José. De la ville où il est allé louer ses bras de travailleur saisonnier, il est revenu « avec des grandes phrases » empruntées à Bakounine.

Le monde ancien se lézarde, un monde nouveau surgit avec étonnement, naïveté, appétit, violence aussi, pour ces jeunes embarqués dans des événements qui les dépassent largement, et qui conduiront Montse à émigrer en France.

Le ton du récit est celui d’un dialogue entre mère et fille, dans une langue musclée, tendre, roborative, émaillée des truculentes trouvailles langagières de Montse devenue vieille, et qui n’a jamais réussi à se défaire des tournures espagnoles les plus imagées, greffées allègrement sur une langue française difficilement apprise. La fille, consciente de la lucidité vacillante de sa mère, va vérifier tout ce que cette dernière lui dit et apprend ainsi au fur et à mesure sa propre histoire. Les voix de la mère conteuse, de la fille narratrice, sont étroitement entrelacées à une troisième version des événements : celle de Georges Bernanos, témoin direct de cette période violente, qui dénonce la terreur exercée par les nationaux avec la bénédiction de l’Église contre les « mauvais pauvres »… Georges Bernanos, Lydie Salvayre, sa mère Montse, réunis dans ces pages avec bonheur, apparaissent comme les témoins d’une période où l’histoire romancée éclaire les ombres de la grande Histoire

CC BY-NC-ND