Veilleurs de résilience

Ann d’Alcantara

p. 10-13

References

Bibliographical reference

Ann d’Alcantara, « Veilleurs de résilience », Revue Quart Monde, 239 | 2016/3, 10-13.

Electronic reference

Ann d’Alcantara, « Veilleurs de résilience », Revue Quart Monde [Online], 239 | 2016/3, Online since 01 February 2017, connection on 03 December 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6672

« Résilience » : de quoi parle-t-on au juste ?… L’auteure évoque l’étymologie du mot et les différents champs de recherche dans lesquels il est utilisé, en particulier dans l’intervention sociale, préventive ou thérapeutique, où il est étroitement lié au concept de « tuteur de résilience ». Dans le domaine de la grande pauvreté, son éclairage est également déterminant.

Index de mots-clés

Résilience, Résistance

Le concept de « résilience » est issu de la physique (mécanique) et concerne la résistance des matériaux, plus précisément la mesure de résistance d’un matériau au choc, quelle qu’en soit la nature.

Métaphore

« Résister au choc », voilà un concept utile au plan figuré : « résister à l’attaque, à l’adversité, à l’épreuve ».

Cette propriété physique gagne donc à se déployer comme métaphore et trouve alors une nouvelle définition que nous pourrions qualifier de médico-philosophique (anthropologique, phénoménologique) : la résilience serait la capacité à faire face aux « catastrophes » de l’existence, aux traumatismes, aux situations extrêmes, exceptionnelles.

Le mot vient du latin « salire » (monter) et du préfixe « re » indiquant la répétition. Il signifie rebondir, aller de l’avant après le choc.

Cela concerne d’abord ces situations « inimaginables », qui dépassent l’entendement et requièrent pour y survivre des ressources hors norme, situations telles que le génocide, la torture, le camp de concentration, l’exclusion, le handicap, l’enfermement, la grande pauvreté, etc.

Le concept peut, dans un second temps, s’étendre et viser à repérer, développer, prendre en compte les ressources du sujet, positiver le regard sur l’autre, reconnaître le statut d’expertise de l’expérience, voire prendre conscience qu’une part de savoir est intimement liée à l’expérience. Le concept devient alors riche en inspiration dans tous les domaines.

C’est Emmy Werner qui porta le concept sur les fonts baptismaux1.

Boris Cyrulnik réussit à répandre le concept et à le rendre utilisable dans la clinique en développant le concept de « tuteur de résilience ». Il s’agit de repérer ce qui va façonner la résilience par rapport à ce qui peut la réduire. Dans la mesure où la résilience, même si elle repose sur des éléments innés, reste largement acquise, le « tuteur » de résilience devient la pierre d’angle de l’intervention sociale, préventive ou thérapeutique. En effet il n’existe pas un gène de la résilience, il s’agit bien d’une construction psychique qui s’élabore à partir d’éléments complexes, mouvants, tant externes qu’internes au sujet. Ainsi chacun peut être « tuteur » de résilience pour l’autre. Cela passe par une remise en question de toute hiérarchie, de tout déterminisme, qui permet de transformer la honte du traumatisme en fierté, la souffrance en expérience.

Créer de la résilience se fait autant par l’acquisition de ressources internes que par le discours social façonné par la culture qui véhicule les valeurs culturelles qui sont susceptibles d’évoluer, de changer, d’influencer les représentations et mener jusqu’à des modifications de statut pour une personne : pensons aux fluctuations des représentations influencées par l’art, par le politique, par la mode, par les médias, etc.2.

Scénario concret de résilience

Prenons un exemple. Après avoir remarqué qu’il y a plus d’écrivains parmi les orphelins que dans la population en général et que ceux-ci ont surmonté l’épreuve de grandir sans parents, il est aisé de conclure que l’écriture est pour eux un tuteur de résilience. Sur cette réalité statistique s’est utilement développée une pratique d’atelier d’écriture. Le journal intime des adolescents est un tuteur de résilience spontané ; rappelons-nous l’effet sur elle et toute sa famille du journal d’Anne Franck en temps de cache et de déportation.

Albert Camus était écrivant. Il était orphelin de père. Il avait une mère et une grand-mère illettrées, très courageuses face à la grande pauvreté, décidées à maintenir des « principes » envers et contre tout, malgré la misère. Il leur restait des points de repères d’un avant, des rêves basés sur une réalité vécue, bien que révolue. Elles ont fait face à la perte.

Déterminante pour le jeune Albert fut sa rencontre avec l’école, personnalisée par la rencontre avec un instituteur, un enseignant. La façon dont celui-ci s’est engagé, battu, pour maintenir l’élève Camus à l’école, fut décisive. Cette rencontre qui mena à l’écriture a constitué pour lui le « tuteur » de résilience, c’est-à-dire le levier qui a soutenu et fortifié une personnalité affaiblie par la faim, la misère et la marginalisation.

Pauvreté exclusion humiliation

La vulgarisation des sciences humaines, qui intègre des concepts rigoureux dans le langage usuel, a comme conséquence que les mots « résilience » et « tuteur de résilience » sont pris l’un pour l’autre, le déterminant de la chose étant pris pour la chose-même.

Pourtant quand il s’agit de réfléchir à la question de la résilience pour un domaine précis tel que la grande pauvreté, il est primordial de respecter la précision du référentiel car il n’est pas le même pour les deux concepts. La résilience ne peut se révéler que dans l’après coup et, dès lors, exige la parole liée à l’expérience. Le « tuteur » de résilience au contraire peut s’installer à partir de la conscience de la traversée, il se construit comme « une leçon » tirée de l’expérience de soi ou des autres. Un bel exemple de tuteur de résilience dont témoigne le septième art : la pratique musicale dans les camps de concentration japonais en Indonésie que nous voyons dans ce film bouleversant, Le pont de la rivière Kwaï, de David Lean.

Prenons l’exemple de la détresse infantile liée à la misère extrême et alourdie par la violence institutionnelle. Le témoignage de Nelly Schenker nous parle de « sa résilience » à elle3. Ce texte dit mieux que tout combien sa parole est « irremplaçable ».

Prendre conscience des déterminants de la résilience dans le champ de la pauvreté/exclusion, se faire une pâle idée du vécu de la grande pauvreté, exige que des personnes l’ayant vécue se risquent à une parole, et que d’autres les écoutent ; qu’elles les « entendent VRAIment » et pas « vraiMENT ». C’est-à-dire les entendent avec le courage de se laisser toucher par le vrai, plutôt que d’écouter avec l’oreille mensongère de la bienséance.

Madame Schenker nous confie comment elle a tenté d’apprivoiser le vide et l’obscurité d’une cave par le dialogue et l’observation, comment elle est parvenue à habiter le vide et à le peupler de personnages pas si imaginaires que ça, des souris, et le visage du Christ en croix dont les épines représentaient un invivable qui faisait passerelle à l’invivable du présent pour la petite fille. Elle est parvenue à ouvrir un espace intérieur d’existence, espace qui plus tard lui permettra de tenir une posture d’opposition reliée à une cohérence intérieure, sur laquelle elle s’appuiera pour résister à l’enfermement et à la folie.

Limites cruelles et absurdes, et absence de limites se confondent, et l’impuissance deviendra graine de force de résistance.

C’est encore le visage du Christ qui lui permettra plus tard de « reconnaître » le père Joseph et d’entendre sa parole alors qu’elle avait cultivé avec un entêtement résilient la surdité à la parole de ses tortionnaires qui, malgré leur violence, n’arrivaient pas à l’influencer.

C’est ainsi que la répétition transgénérationnelle subie a pu trouver son arrêt. Ce n’est pas pour autant que ne subsiste la grande vulnérabilité de la souffrance passée, que réveille à l’improviste un fait de la vie quotidienne comme un départ ou une arrivée.

Sa résistance s’est faite résilience.

Que retenir alors pour « penser » des « tuteurs » de résilience dans ce champ particulier de la grande pauvreté ?

Retenons du témoignage de Madame Schenker la spirale du cycle Subsistance - Existence -Sécurité - Reconnaissance, ainsi que les oscillations entre désespoir et aspiration. Comment cette enfant diabolisée est-elle restée vivante ?

Les déterminants tuteurs de résilience

Si la résilience se révèle dans l’après-coup avec une grande spécificité individuelle et contextuelle, les tuteurs de résilience sont communs aux grands domaines de la souffrance humaine : pauvreté, folie, marginalité, migration, maladie, handicap, exclusion …

Voici les principaux déterminants :

  • La question du « vrai » sous toutes ses formes

  • L’écart entre réel et imaginaire : le « vrai » versus la tricherie

  • L’aptitude au lien, à l’attachement quand il s’agit des tout-petits

  • L’initiative, la créativité

  • L’adaptabilité

  • L’indépendance, l’opposition

  • La résistance

  • La perspicacité

  • L’amour et l’humour

  • Le sens de l’observation.

Contresens et abus de concept

Le danger du concept se situe dans une récupération pervertie, tant psychologique que politique. Le « yakataka » de la résilience.

« Si l’autre a pu rebondir, pourquoi pas toi ? Tu vois bien que finalement c’est de ta faute ! En plus, vois comme des tuteurs de résilience ont jalonné ton parcours, vois ce que les pouvoirs publics mettent en place pour des personnes de ta condition et observe ce que tu en as fait ! Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même ! »

Le concept de résilience peut donc bel et bien se retourner contre la personne, s’utiliser au service d’une politique libérale illusoire qui répand l’illusion que l’autonomie individuelle existe, qu’elle peut se passer de solidarité entre les hommes.

La résilience ne peut s’appuyer que sur une éthique relationnelle qui, elle, doit lutter contre la pente naturelle de tous les hommes à s’exclure sur la base de rivalité. Cette rivalité, comme nous l’a si bien enseigné René Girard, est nourrie par la peur de la différence et une peur encore plus grande du miroir dans lequel l’homme se reconnaît semblable à l’autre. L’homme ne veut pas savoir ce qu’il sait profondément, que ce qui arrive à l’autre peut aussi lui arriver. Il mettra alors toute son énergie à démontrer qu’il n’y a pas de point commun entre lui et cet autre. Il fera cela juché sur une échelle où il n’y a de place que pour un par échelon, ce qui met l’autre au-dessus ou en dessous, admirable ou méprisable. Ces positions sont intériorisées et refoulées jusqu’à objectiver une différence - souvent même étalonnée par les pouvoirs publics - comme le calcul du handicap en pourcentage !

En conclusion

Force est de constater que nous sommes souvent tuteurs de résilience pour l’autre sans le savoir, sans l’avoir voulu, par la synchronicité des chemins qui se croisent, d’une rencontre chargée d’humanité nue et d’amour vrai.

Par ailleurs, si nous décidons de devenir tuteur de résilience, ce sera avant tout un « travail sur soi » qui consiste à s’engager en parole et en acte, légitimé par la parole de l’autre.

Avec humour et modestie, soyons des veilleurs de résilience…

1 Cf. E. Werner, « Resilient children », Young Children, 1984, 40, 1, pp. 68-72.

2 Par exemple : « orphelin… bâtard… batailleur… bagarreur… délinquant ou soldat » ; pensons aux enfants soldats et à la difficulté de leur

3 Voir son article page 4, ainsi que celui de Philippe Barbier, page 34.

1 Cf. E. Werner, « Resilient children », Young Children, 1984, 40, 1, pp. 68-72.

2 Par exemple : « orphelin… bâtard… batailleur… bagarreur… délinquant ou soldat » ; pensons aux enfants soldats et à la difficulté de leur réhabilitation, aux jeunes qui partent combattre en Syrie et se retrouvent enrôlés par DAECH,…

3 Voir son article page 4, ainsi que celui de Philippe Barbier, page 34.

Ann d’Alcantara

Psychiatre, psychanalyste, professeur émérite à l’Université Catholique de Louvain (UCL/St-Luc) en Belgique, Ann d’Alcantara a travaillé pendant vingt ans en Service de Santé Mentale et a dirigé pendant quinze ans le CThA (Centre Thérapeutique Adolescents) à l’UCL, projet pilote résidentiel d’alternative à l’hospitalisation psychiatrique.

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