N° 239, 2016/3   •  Bienveillance et résilience
Dossier

Sortir du cauchemar

Nelly Schenker
  • p. 4-9
  • publié en août 2016
Résumé
  • Français

Selon l’auteure, sans ATD Quart Monde et son fondateur le père Joseph Wresinski, elle ne serait pas du tout là où elle se trouve aujourd’hui. Elle serait probablement oubliée dans un établissement psychiatrique, ou bien morte. En tout cas, sûrement pas en liberté…

Texte intégral

Dans ma vie d’enfant et de jeune fille, je me suis retrouvée complètement seule au monde. Cela a changé avec mon mariage, mon mari m’a sorti de cet enfermement. Cela a changé aussi grâce à ma belle-mère, qui me comprenait, car son histoire ressemblait à la mienne.

Née sur une voie de garage

Quand j’étais toute petite ma mère et moi nous avions notre place dans une cave. Je ne peux pas dire « nous habitions », … car dans cet endroit sombre il y avait juste un lit que je devais partager avec ma mère. Puis un deuxième lit pour un oncle. S’y trouvaient aussi sa moto, ses skis et une commode pour tous les habits. C’était ça tout notre espace. Pour moi ce n’était qu’une « voie de garage ». Et parfois j’y avais très peur. Un lieu pour des souris, qui par ailleurs étaient mes seules compagnes de jeu.

Au mur il y avait un tableau représentant Jésus avec sa couronne d’épines. J’ai regardé cette image, toujours à nouveau, puis j’ai commencé à lui parler. Cela me donnait de la force. Oui, avec qui d’autre parler quand on est si seule ? Je parlais aussi avec les petites souris et je leur posais la question : comment retirer ensemble une à une les épines… ? Mais je parlais aussi avec cette image, parce qu’on me répétait sans cesse que c’était moi la coupable pour cette couronne et pour le clou qui transperçait les deux pieds de Jésus. On me disait que j’étais une enfant du diable.

Mais le vrai abandon, je l’ai vécu plus tard dans une maison de correction. Les visites de ma mère étaient rares. Car, sans argent, elle devait faire le long chemin à pied, plus de 20 km. Pour moi c’était révoltant de voir comment elle était traitée par les religieuses de l’institution. Comme elle était analphabète, elle se trompait souvent de jour. Du coup elle était renvoyée sans pouvoir me voir. Cela m’a mise dans une colère noire. J’étais tellement hors de moi qu’elles ont décidé de me lancer dans la grande fontaine pour me calmer. C’était dégoûtant. Dans cette fontaine, les sœurs laissaient tremper le linge sale…

Considérée comme une enfant du diable

Très tôt, j’ai développé une grande résistance. Enfant, je n’ai jamais été scolarisée. On m’a d’abord envoyée dans un sanatorium pour une maladie des poumons. C’est pour ça que j’ai raté le démarrage de l’école pendant deux années et demie. Quand par la suite je suis rentrée à l’orphelinat, les religieuses ne croyaient plus à ma capacité scolaire, et très vite elles m’ont laissé tomber. On m’a mise dans les mains d’une religieuse âgée qui devait me mettre devant le métier à tisser où je devais manier la navette d’un côté à l’autre. Je trouvais ça vraiment trop bête et un jour j’ai fugué. Je suis allée tout droit, deux ou trois heures de marche, sur le long chemin vers l’école de ma ville que je voyais à l’horizon. Oui je voulais tout simplement aller à l’école, comme tous les autres enfants de mon quartier. Mais sans succès. Le curé s’était opposé à ce que je sois avec les autres enfants. Car j’étais considérée comme une enfant du diable, d’une mère célibataire, « l’enfant du péché ».

Ainsi l’accès à l’école m’a été barré à tout jamais. De retour à l’orphelinat, après ma fuite, je me suis mise dans un coin de la cour pendant trois semaines, je ne disais plus un mot. J’ai boudé. Les religieuses ne savaient plus quoi faire avec moi, et finalement elles m’ont transférée vers la maison de correction pour jeunes filles. Celles-ci étaient, toutes, bien plus âgées que moi. Et je n’avais droit à aucun contact avec elles. On m’a enfermée dans une pièce, avec une table, une chaise et un lit. Et là on m’a appris à faire de la « broderie de Saint-Gall », qui servait surtout à broder des trousseaux. Et j’ai brodé durant près de huit ans.

C’était comme un enfermement, un isolement carcéral. Mais ce qui m’a sauvée, c’est que j’ai pris goût à la broderie. C’était ma chance. J’avais fait une toute première nappe pour la supérieure, je voulais lui faire plaisir. Et elle a trouvé cette nappe très belle. Je la vois encore devant mes yeux, cette toute première œuvre, avec ses petits sapins verts, bien alignés. Oui, une vraie allée de sapins. Et tout s’accordait à merveille, aussi dans les coins ! En plus je l’avais réussie sans aucun modèle. C’était mon artisanat, mon art, sorti de mes mains. Avec la broderie, je me suis épanouie. Je ne sais pas comment, mais sans cela ma vie se serait terminée…

Elle cherche son chemin toute seule

Bien plus tard dans ma vie j’ai brodé une très grande tapisserie représentant la vie du père Joseph. Là aussi sans aucun modèle. Cela sortait de moi, comme d’une source intérieure, à partir des histoires du père Joseph qui me parlaient profondément. Dans le silence de la nuit, image après image…

En parallèle, dans ces années-là, je me suis habituée à mon état :

« Ton rêve d’école, faut l’oublier pour toujours ! Tu ne peux rien y changer. Malgré ta ‘tête de cochon’ tu ne peux pas traverser le mur… »

C’est sûr, j’avais une vraie tête de cochon. Les religieuses avaient noté dans un document que je n’étais pas influençable. Je ne sais pas si cette attitude m’a aidée dans la vie. Je pense que les autres enfants, ils avaient des parents qui pouvaient aussi leur enseigner des limites. Moi pas. Ils avaient en plus de leur formation scolaire, des exemples à suivre. Moi j’ai dû chercher mon chemin tout seule. Faire le mieux possible à partir de ma situation. Oui je devais trouver mes propres raisonnements et repères, prendre ma vie en main. Jusqu’à aujourd’hui en tant que membre très active d’ATD Quart Monde, je me laisse guider par ce que je ressens dans mon for intérieur.

Depuis toute petite j’aime beaucoup observer les êtres humains pour me faire mon opinion. Déjà quand on vivait à la cave. J’avais remarqué le regard condescendant des autres sur ma mère. Je la voyais subissant le mobbing1, comme on dit aujourd’hui. Je crois que ça t’apprend à regarder autrement, à écouter avec les yeux. Quand j’observe les gens, après je les mets dans différentes « boîtes ». Je vois leurs forces, mais aussi leurs fragilités. À partir de ça je me dis souvent qu’un Mouvement comme ATD Quart Monde aussi doit bien réfléchir comment mettre chaque personne à la bonne place. C’est pareil pour toute la société. Comment sentir la force cachée que porte chaque personne ?

Quand j’écrivais mon livre2 avec Noldi Christen, il y avait un passage particulièrement douloureux, c’était la mort de ma grand-mère. C’était comme si soudain toute l’émotion me revenait. Il a fallu interrompre l’écriture ce jour-là. À l’époque, c’est à ce moment-là que j’avais pris terriblement conscience : dès maintenant tu es toute, toute, toute seule sur terre. Plus personne ne pourra te sortir de cette institution. Même le trou de la cave se refermait, plus aucune chance d’y retourner. Car peu après on a aussi mis ma mère dans une institution pour personnes âgées. À cinquante-deux ans ! Elle avait tellement de mal à s’exprimer, à trouver ses mots, elle non plus elle n’avait jamais été scolarisée… C’était horrible. Même dans notre parenté nous n’étions que tolérées. Deux bouches de trop sur cette terre, deux bouches de trop à nourrir.

… Et noue sa vie à celle du père Joseph

À ce moment-là précis de ma vie j’ai aussi pris conscience : faudra te débrouiller toute seule maintenant. Prendre ta vie en main. À toi de voir comment te libérer des griffes des religieuses. J’allais sur mes dix-huit ans. C’est là où j’ai commencé mes fugues, mes essais pour fuir. Vers Fribourg, Zurich, Lucerne, et même jusqu’à Milan. Et à chaque fois, je cherchais un travail où je pouvais aussi être nourrie et logée. Puis, chaque fois que la police me ramassait, c’était le retour en psychiatrie. Et là, les piqûres trois fois par jour, pour fermer mon bec et étouffer en moi toute envie de me battre. La voie pour devenir un légume.

Comme je n’avais jamais été scolarisée, évidemment toute aspiration à un apprentissage était aussi tuée dans l’œuf. Pourtant aujourd’hui plus personne ne peut me dire que je ne l’ai pas réussi, cet apprentissage. C’est grâce au fait qu’à cinquante ans j’ai pris la décision de broder ma tapisserie sur la vie du père Joseph, pendant deux ans. Une œuvre en 144 petits tableaux carrés, de 38 sur 38 points…

Alors le conseiller professionnel m’a dit : « Votre tapisserie est un chef-d’œuvre, vous avez quelque chose en main, c’est votre certificat à vous ».

Grâce à cette tapisserie, les portes de l’Académie d’Art se sont ouvertes, c’était le tremplin pour la suite de ma vie. Mais il faut dire aussi, derrière cette tapisserie il y a pour moi tout d’abord le Mouvement ATD Quart Monde, tous ses projets, tout ce que j’ai appris dans les rencontres et rassemblements tout au long des années. Je dis tous les jours : « ATD m’a comme réveillée, m’a sortie de mon cauchemar ».

Pendant ces deux années de travail j’avais noué ma vie à celle du père Joseph, et à celle de milliers de personnes dans le monde qui se battent chaque jour contre la pauvreté. Le père Joseph, sa vie et son œuvre, m’ont interpellée, questionnée, encouragée et propulsée en avant. Il faut dire qu’au début dans la peinture ce n’était pas si évident. Les financeurs du projet, une œuvre d’entraide, m’ont suivie de près. C’était une véritable épreuve, un véritable test psychologique. Tiendra-t-elle ? En sera-t-elle capable ? J’ai dû gagner leur confiance.

Une grande soif d’apprendre

Le plus important pour moi dans la vie c’est l’écoute, d’être réellement entendue. Quand j’étais enfant, je parlais aussi mais personne ne m’a réellement entendue, n’a compris ce que j’espérais vraiment. Le pire, c’est qu’on n’a pas vu ma soif d’apprendre, qu’on m’a vue comme une gourde, un pauvre diable et carrément comme une enfant du Diable. Comme on a également considéré ma mère, chez laquelle j’aurais tant aimé retourner, malgré la cave.

Cela a changé avec Eugen Brand, le premier volontaire permanent du Mouvement que j’ai pu rencontrer. Il venait me voir quand j’étais désespérée, quand j’étais tombée au plus bas. Car à l’époque c’était ma fille qui risquait d’être expulsée de l’école. L’histoire se répétait.

Lors de cette première visite je ne l’ai pas quitté des yeux, j’observais exactement son comportement, chaque geste. Je le vois dans les gestes si quelqu’un me trouve ridicule dans ce que je dis.

Puis à la fin, Eugen a dit :

« Je ne sais pas non plus… Je n’ai pas non plus une solution sous la main. Mais je peux prendre des renseignements… »

Il ne jouait pas au sauveur.

« Oui, moi aussi je ne sais pas… On trouvera ensemble... »…

Cette attitude m’a réveillée. J’ai senti : il me prend au sérieux et il est sincère.

C’est là-dessus que je teste les gens jusqu’à aujourd’hui : Est-on pris au sérieux ? A-t-on le droit de dire ce qu’on ressent le plus profondément en soi ? Les doutes, les critiques, tout. Ou bien n’écoutent-ils qu’à moitié, pensant déjà au prochain travail. Est-ce que le dialogue reste superficiel ? Aujourd’hui, dans tous les contacts je continue à bien regarder les visages. Aussi dans les contacts politiques.

Sont-ils vraiment sincères ?...

J’ai eu la chance de pouvoir m’exprimer comme déléguée d’ATD Quart Monde à plusieurs reprises. Tu sens si on t’écoute, ou pas. Certains politiciens sont superficiels avec nous. C’était différent avec l’ancienne présidente de la Confédération suisse, Ruth Dreifuss. Je pense que sa sensibilité vient de ses racines juives, et de son enfance pas facile. Elle a vécu la grande peur pendant la guerre.

Quand elle était présidente, elle recevait beaucoup de lettres de petites gens qui lui parlaient de leurs peines, et chaque personne recevait une réponse, elle y tenait. Mais beaucoup de politiciens n’aiment pas de telles responsables qui ont une vraie sensibilité, et ils font tout pour les freiner.

Dans ces moments de représentation, je me dis à chaque fois, vers la fin : « C’est bien l’avenir qui dira… » Oui. Y aura-t-il une réaction ? Une lettre ? Offriront-ils une suite, une réflexion et une recherche communes ?… Comme l’a fait l’Évêque de Bâle, auquel j’ai pu donner mon livre en main propre. À la suite, très vite il m’a contactée, et il voulait en savoir plus. Ainsi on a préparé ensemble un très beau dialogue public le printemps dernier.

Mais quand on a vécu cette pauvreté chargée de rejets et d’humiliations, on reste pour la plupart extrêmement vulnérables, on a la peau extrêmement fine et pas de carapace. Une remarque suffit pour tout raviver. C’est la colère, puis on s’en va, parfois en claquant la porte.

C’est pour ça aussi que père Joseph était toujours très prudent avec les nouveaux collaborateurs. Il se faisait beaucoup de soucis pour nous, il avait peur que de nouvelles blessures inutiles se rajoutent. En plus, il se posait la question : Et s’ils ne venaient que par curiosité, ou par égoïsme ? Sont-ils vraiment sincères ? Seront-ils une chance ou un danger… ?

Se sentir un Homme

Oui, comment ne pas se laisser envahir par la souffrance ? C’est un bien long chemin, pas facile. À tout moment, dans certaines circonstances, tout le poids du passé peut à nouveau nous tomber dessus. Et là on ne peut pas fuir. Cela m’est encore arrivé dernièrement quand nous étions en pèlerinage paroissial à Assise. Ce désespoir tout à coup, en voyant le curé devant moi qui bientôt devait partir vers une autre ville. C’était pareil chaque fois qu’un volontaire permanent du Mouvement quittait Bâle pour aller vers un autre pays. Chaque fois je ressentais cela comme si une partie de mon cœur m’était arrachée, qu’une partie de moi mourait. C’est bien plus tard que j’ai découvert que les volontaires ne sont pas complètement partis. Qu’ils sont maintenant auprès d’autres familles qui vivent aussi la pauvreté, qu’ils sont chez mes frères et sœurs dans le monde.

Mais ça reste très dur pour moi quand une porte se ferme. Quelque chose de très solide me manquera terriblement. Une sécurité. Monte alors inévitablement la question en moi : mais pourquoi ne peut-on rien garder de précieux, quand on est pauvre… ? Pourquoi faut-il toujours à nouveau lâcher ce qui te tient le plus à cœur ? […]

Mais avec ATD Quart Monde il me reste aussi quelque chose aujourd’hui, qui me fait beaucoup de bien. Je ressens par moment une très grande paix. C’est une source dans laquelle je puise des choses très profondes. En fait je les puise avant tout dans le père Joseph. Cet homme venait du même monde que nous, il a connu ce même désespoir, et c’est pour ça qu’il ressentait comme nous. Il savait profondément ce dont nous avions besoin. Non pas seulement un peu de soupe, pas seulement boire du café et être un peu ensemble. Nous ressentons en nous une faim qui est bien plus profonde : être reconnu dans toute sa dignité, se sentir un Homme. Et cela passe par un vrai savoir partagé avec d’autres, savoir qui vous transforme. Sinon vous restez à tout jamais l’esclave et la marionnette de tout le monde […]

Des personnes nanties peuvent aussi être blessées dans leur vie. Et parfois même par nous, c’est vrai. Mais ne sommes-nous pas obligés de les secouer et de les réveiller toujours à nouveau ? Pour qu’enfin elles voient à quel point elles peuvent nous faire mal… ? C’est important de pouvoir se regarder à hauteur des yeux. S’écouter et s’inspirer pour une autre justice et une autre communion entre les Hommes. Le monde en a terriblement besoin.

Notes

1 Vient de l’anglais to mob : attaquer, malmener, harceler, terroriser… Le mobbing est caractérisé par des agissements hostiles dirigés systématiquement contre un inpidu qui développe en réaction de graves problèmes physiques et psychiques. Il constitue un processus destructeur qui peut entraîner l’invalidité permanente (maladie) voire la mort de la victime (suicide).

2 Es langs, langs Warteli für es goldigs Nüteli, (« Une longue, longue attente pour un petit rien du tout doré »), Éd. Gesowip, Basel, 2014. N. Schenker a travaillé pendant sept ans sur cette écriture, avec le soutien de Noldi Christen (volontaire d’ATD Quart Monde en Suisse).

Pour citer cet article Nelly Schenker, « Sortir du cauchemar », Revue Quart Monde, Année 2016, Bienveillance et résilience, Dossier, mis à jour le : 06/05/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/6671.
Auteur

Nelly Schenker

Née en Suisse en 1941, Nelly Schenker a grandi dans l’extrême pauvreté. Elle est mère de deux enfants et a rejoint ATD Quart Monde en 1979.
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