La patience des pauvres

Martine Hosselet-Herbignat

p. 45

References

Bibliographical reference

Martine Hosselet-Herbignat, « La patience des pauvres », Revue Quart Monde, 239 | 2016/3, 45.

Electronic reference

Martine Hosselet-Herbignat, « La patience des pauvres », Revue Quart Monde [Online], 239 | 2016/3, Online since 01 February 2017, connection on 30 November 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6688

Marseille, juillet 2016, 30° à l’ombre.

Ils sont d’origine kosovare, le père, la mère, et leurs six enfants, entre quatorze ans et dix-huit mois. Nous nous sommes rencontrés à la sortie de la messe de ma paroisse, le dimanche, il y a déjà plusieurs années. Ils tendaient la main. Ils vivaient dans un squat car aucune solution de demande d’HLM ou de logement ne pouvait aboutir : un passeur albanais retenait le passeport de la maman et réclamait 3 000 euros pour le restituer. Pas de papiers, pas d’allocations, pas de logement.

Ils ont ensuite vécu dans leur camion pendant des mois. Certains leur apportaient une casserole de soupe le soir, d’autres des vêtements qu’ils pouvaient revendre au marché aux puces… Vaille que vaille les enfants continuaient à aller à l’école, propres, et avides d’apprendre.

Une assistante sociale décréta que pour espérer avoir un logement assez grand, il fallait qu’ils déménagent à Salon-de-Provence. Ils partirent. Les enfants changèrent d’école en milieu d’année scolaire. Ils perdirent tous leurs réseaux de débrouille. Absolument sans ressources, aucune facture du nouveau logement (toujours aussi petit, dans le privé) ne put être honorée.

Avec d’autres témoins de cette misère, nous avons contacté divers responsables du logement. En vain. Dans leur français mal maîtrisé, les parents nous faisaient comprendre : « Merci… Mais sans passeport, nous n’avons pas d’avenir… ».

Devant tant de détresse, un des membres de notre groupe solidaire a craqué : il a obtenu auprès de sa banque un prêt de 3 000 euros, sésame pour récupérer le passeport de Madame. Ce qui fut fait… Un dossier de demande de logement et d’allocations fut donc déposé à la CAF, mais, l’été arrivant, les délais prendraient quelques semaines, leur dit-on.

Ils vivent maintenant (grâce au bon vouloir d’un propriétaire compréhensif… mais jusqu’à quand ?) dans un rez-de-chaussée exigu, donnant directement sur la route. Le petit de quatre ans, échappant à la vigilance des parents a été récemment renversé par un vélo. Fracture de la jambe.

Ce matin, Monsieur était revenu à la sortie de la messe. Sauve-qui-peut chez certains paroissiens à bout de bienveillance… Que se passait-il encore ?... Il me dit, l’air exténué : « On est venu nous couper l’eau… ». Dans le parc à côté de chez eux il va remplir des bouteilles à une fontaine ; eau potable, non potable ?… On ne sait. « Avec les enfants, c’est la catastrophe » me dit-il. Que faire pour enrayer cette suite vicieuse de non-droits ? Face à notre impuissance, à leur courage, à leur force de résistance malgré tout, je repense à cette mise en garde de Joseph Wresinski, il y a quarante ans, à notre groupe de jeunes volontaires, ayant encore beaucoup à apprendre : « Dites-vous bien que les pauvres ont beaucoup de patience avec nous… »

CC BY-NC-ND