Le projet audacieux du père Joseph

Blaise Ndeenga

p. 4-8

References

Bibliographical reference

Blaise Ndeenga, « Le projet audacieux du père Joseph  », Revue Quart Monde, 240 | 2016/4, 4-8.

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Blaise Ndeenga, « Le projet audacieux du père Joseph  », Revue Quart Monde [Online], 240 | 2016/4, Online since 01 June 2017, connection on 09 December 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6728

Résistant à la vision des personnes pauvres comme des êtres inutiles, l’auteur ancre solidement son engagement dans l’expérience, les convictions et la réflexion de Joseph Wresinski, qu’il revisite dans son propre environnement. Il y gagne espoir et réconfort.

Index de mots-clés

Joseph Wresinski

« C’est surréaliste ! Votre fondateur a eu un projet audacieux. Donner la parole aux pauvres, c’est pour en tirer quoi ?…Voulez-vous changer le cours du monde où il y a de part et d’autre les riches et les pauvres, les marginalisés et les favorisés, les grands et les petits, les forts et les faibles, les décideurs et les exécutants ?… Qui croira à votre projet dans un contexte où les choses vont vite, où chaque État parle de croissance ?… Il n’y aura plus le temps d’associer les pauvres à quoi que ce soit. »

Cette réaction d’un fonctionnaire international au cours d’une discussion sur le Mouvement ATD Quart Monde, loin d’être un électrochoc en moi, a été plutôt un objet de questionnement, de remise en cause et d’introspection sur cet homme (Joseph) que je continue à découvrir, creuser et connaître, qui a révolutionné mon approche et ma vision et mon engagement auprès des pauvres. Je veux donc encore comprendre cette audace de Joseph tant sur un plan personnel avec les outils qui sont les miens (mon environnement, ma culture, ma vision du monde), que sur un plan général.

L’option préférentielle des plus pauvres et des petits du père Joseph continue d’être une force pour moi. C’est un choix exclusif et fort. Il interroge, et appelle à bien des renoncements.

Joseph continue à m’inviter à la présence

Quelqu’un me disait qu’il y a mieux à faire que de consacrer sa vie à ce qui est « de l’invisible et de l’inutile ». Je me sens fort parce que Joseph m’a appris que se consacrer aux pauvres est non seulement un sacerdoce mais une offrande de sa vie. On est rejeté, exclu et incompris. Mon entourage ne me comprend pas toujours. Je suis réconforté parce que cinquante ans plus tôt, Joseph n’avait pas été compris. Et le plus difficile parfois : ceux avec qui nous désirons partager le destin et bâtir une nouvelle vie sont ceux qui nous font davantage souffrir, qui ne nous adressent même pas un sourire, qui nous agressent, qui râlent à longueur de journée… Parfois on se demande d’où nous viendra la force pour continuer le lendemain… Curieusement nous y sommes et nous restons animés par ce que je considère comme une grande force que Joseph nous a laissée : un Humanisme et une Espérance à toute épreuve.

Croire en l’Homme au-delà de toute espérance : cet humanisme de Joseph m’a toujours illuminé. Je me le représente encore se promenant au milieu de ces personnes dans le camp de Noisy-le-Grand. Inébranlable face à ce qu’il voyait, écoutait et rencontrait. Quels sentiments l’habitaient-ils en ces moments ? Que pensait-il en face d’une famille affamée ? En face d’une autre éplorée par un quelconque malheur ? Comment parvenait-il à transformer son impuissance en espérance ? Aujourd’hui encore ce contexte de souffrances, de famine, de maladies et même de mort, je le porte chaque jour au détour de mes rencontres avec les pauvres. Comment garder sa lucidité et son flegme en face des urgences qui se posent et qui appellent des réponses ? Dans la plupart des cas, je suis comme eux. Je n’ai rien à leur donner, je n’ai parfois pas de réponses. Je comprends bien leurs déceptions. Mais que faire ? Joseph continue à m’inviter à la présence. Une présence gratuite. Être avec eux, vivre avec eux, partager leur quotidien, unifier ma vie avec la leur, tout en étant un porteur d’espérance. Les grands théologiens feront vite de voir que le père Joseph est un des précurseurs d’une « théologie de l’Incarnation ». Dire Dieu et le vivre dans un milieu pauvre. L’Évangile vécu de façon pratique. Joseph suit alors le Christ qui est son Maître dans la figure du pauvre, du rejeté, du faible. Joseph s’incarne alors au milieu de ce « peuple de la misère » qui est là, « non pas à cause d’un projet, d’un bonheur, mais en raison de leur souffrance. Elle les réunit, les enferme et les humilie. »1 Cette incarnation, Joseph va la vivre.

Dans un processus de rencontres et d’interrogations

Jeune religieux, je fus inspiré par cet acte du père Joseph.

Las de recevoir chaque jour des hommes, des femmes et des enfants à ma porte venant me solliciter pour des aides ponctuelles liées aux différents besoins, je pris alors en commun accord avec ma communauté de vie d’aller m’installer, suivi de deux confrères, au milieu de ces pauvres. Nous habitâmes une maison en matériau provisoire et partageâmes presque le même mode de vie. Ce fut l’émoi chez ces pauvres. Ils ne comprenaient pas notre attitude. Alors toutes les fois que ces personnes venaient nous solliciter, je leur répondais :

« Nous sommes devenus comme vous. À force de vous aider nous n’avons plus d’argent. C’est pourquoi avons-nous décidé de venir vivre avec vous afin que tous ensemble nous réfléchissions et cherchions des solutions pour sortir de la pauvreté. »

Cette rencontre avec ce milieu a été pour nous un objet de crise. Nous étions heurtés par ce que nous découvrions et vivions au quotidien. Cette incarnation a été un motif d’interrogations, de doutes mais aussi d’espérances. Joseph nous indiquait alors que le « vivre avec » dépasse le cadre de la charité qui apaise notre conscience, vers celui d’un projet qui bâtit une anthropologie où le défi est de créer un monde où chacun est capable et a sa place.

Il est alors important de découvrir le pauvre. Son identité. Qui est-il ?… Joseph ne nous donne aucune réponse car elle s’inscrit dans un processus de rencontres, d’interrogations, de doutes, de mort de soi et de constats. De façon ferme, je découvre le pauvre. Il existe. Il a un visage. Il compte. Cette conscience m’anime très fort. Le pauvre n’est pas une réalité en face de moi. Il est moi. Il n’y a donc pas une cause à défendre mais plutôt une vie, un destin, un projet commun à bâtir.

Le changement, c’est moi qui dois l’opérer et porter comme socle cette parole de Joseph lors d’une interview à Radio Notre Dame :

« Ce qui crée le Mouvement, c’est la conviction que la parole des pauvres est une parole essentielle pour tous les hommes. »

Je garde encore en mémoire la réaction de cette dame qui fut accusée de sorcellerie et rejetée par tout le village. J’allais alors lui rendre visite là où elle se terrait. Elle me fit cette remarque plus tard :

« Le jour où tu es entré chez moi, j’ai compris que je comptais à tes yeux parce que tu m’as regardée intensément sans cligner ton regard, sans regarder à gauche ni à droite… C’est ma personne qui t’intéressait. Ton regard bienveillant m’a prouvé que j’existais… C’est tout ce que je vous demande : exister aussi ! »

Vers un gouvernement participatif

Joseph, par son choix de vivre avec les pauvres de Noisy-le-Grand, nous a montré que les pauvres existent. Pour moi aussi ils existent. Je les rencontre chaque jour. Je les serre dans mes bras, je parle avec eux. Dans mon univers culturel, cela paraît choquant. Chez nous on ne regarde pas dans les yeux le pauvre, le sorcier, le discriminé comme l’albinos ou le handicapé. Ils font peur. Ils sont objet de honte. Or construire un monde où ils sont acteurs, c’est contribuer à faire émerger ce qu’ils sont, construire une reconnaissance et contribuer avec eux à trouver des outils qui leur permettront d’écrire leur propre histoire. Cela supposera donc qu’ils doivent être des protagonistes de leurs propres destins. Ils devront le porter et le construire, et grâce à Joseph, une méthodologie ou bien un autre mode de gouvernement m’apparait : je l’appellerai le « gouvernement participatif ».

Combien de fois il rencontrait les familles du camp de Noisy-le-Grand pour réfléchir avec elles et jeter des bases de leur avenir… Rien ne leur était imposé. Ils bâtissaient ensemble des solutions. Quelqu’un qui n’a pas vécu la pauvreté, le dénuement ne pourra jamais vous dire ce qu’il en est. Un proverbe de chez nous l’illustre bien quand il dit :

« Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur. »

En d’autres termes : tant que le pauvre n’écrit pas lui-même son histoire, d’autres le feront en édulcorant la réalité. « Leur parole est essentielle ». Ils doivent être présents là où se dessine leur avenir.

Mettant à jour une intelligence insoupçonnée

Généralement les pauvres ne parlent pas dans nos familles. On ne leur donne pas la parole. Être pauvre équivaut à être sans intelligence.

Une dame, membre du groupe ATD Quart Monde de mon pays, nous racontait que toutes les fois que sa famille tenait des Assises, il y en avait un seul parmi tous qui n’avait pas le droit de parler. Et chaque fois qu’il osait le faire, il était chahuté par la famille qui trouvait qu’il n’avait aucune consistance. Son seul malheur est qu’il n’avait pas de travail et était très pauvre. Lors des réunions, la famille le réduisait à des basses besognes : aller par exemple acheter de la boisson pour les autres ou bien faire la vaisselle après les repas. Toutefois, bien après son décès, la surprise de la famille fut grande. Lorsqu’elle fouillait les choses du défunt, elle découvrit que celui-ci avait un calepin dans lequel il inscrivait de façon méthodique et exacte tous les événements de la famille avec les dates précises, depuis près d’une trentaine d’années. La famille n’en revenait pas, jusqu’à aujourd’hui, et cette dame nous racontait cette histoire avec beaucoup d’émotion. Quel choc de savoir que celui qui était rejeté et exclu de toutes leurs réunions était d’une intelligence insoupçonnée !

Voilà un défi auquel je demeure confronté et qui reste un combat permanent. Quand j’invite une autorité à une rencontre avec les pauvres, celle-ci trouve que c’est une perte de temps. Or Joseph m’enseigne tout autre chose :

« Les plus pauvres sont nos maîtres (…) ils remettent en question tout ce que nous avons été, tout ce que nous avons appris ; ils remettent en question toutes nos valeurs culturelles. Ils nous ramènent au domaine de l’essentiel, nous obligent à répartir à zéro »2.

Substantiellement, je suis invité à une déconstruction forte. Libérer le pauvre signifie se libérer soi-même. C’est sortir d’un conditionnement empreint de préjugés, de rejet et de discrimination, des contraintes socio-culturelles. C’est avoir la conviction, tout comme Joseph, que le gouvernement participatif c’est tirer de tous le nec le plus ultra ; tirer du faible, sa force ; d’où une communion, un « faire avec ». Du coup, on se sent interpellé par une horizontalité qui fait fi de nos couleurs, nos statuts et nos cultures.

« Qui doit s’inspirer de qui ? Qui détient l’expérience de vie et une pensée clé (…) indispensable pour renouveler le monde, nos institutions, notre religion et notre foi… ? », s’interrogeait Joseph3.

« Ça va aller ! »

La lutte contre la misère est donc la prise de conscience d’une « com-union » entre tous les hommes. Mais au-delà de cette « com-union », la nécessité de l’accompagner d’une maïeutique s’impose. Combien de fois Joseph suscitait, impulsait, encourageait, poussait à créer, à inventer… C’est un travail d’ensemble qui augure inéluctablement l’amorce d’une fraternité.

Et cette belle fraternité, je la découvre avec Joseph ; j’en rêve… D’un monde dont nous sommes tous les protagonistes. Un monde où il n’y plus d’injustices. Un monde libéré de ses préjugés. Un monde, tout comme le déclarait le Secrétaire général des Nations-unies à l’Assemblée générale de septembre dernier, où « personne n’est laissé en arrière ».

En l’attendant, je me laisse conduire par l’espérance de Joseph comme celle d’un ami qui, quelle que soit la difficulté qu’il traverse, vous répond avec un sourire aux bords des lèvres : « Ça va aller ! »

1 Joseph Wresinski, Les pauvres sont l’Église, Entretiens avec Gilles Anouil, Éd. Quart Monde/Éd. du Cerf, 2011 (2e édition), p. 41. Voir la

2 Joseph Wresinski, Besançon, 28 mai 1973, cité par G-P. Cuny, in L’homme qui déclara la guerre à la misère, Éd. Albin Michel, 2014, 288 pages.

3 In Joseph Wresinski, Heureux vous les pauvres, Éd. Quart Monde/ Éd. Cana, 1984, 270 pages.

1 Joseph Wresinski, Les pauvres sont l’Église, Entretiens avec Gilles Anouil, Éd. Quart Monde/Éd. du Cerf, 2011 (2e édition), p. 41. Voir la présentation page 42.

2 Joseph Wresinski, Besançon, 28 mai 1973, cité par G-P. Cuny, in L’homme qui déclara la guerre à la misère, Éd. Albin Michel, 2014, 288 pages.

3 In Joseph Wresinski, Heureux vous les pauvres, Éd. Quart Monde/ Éd. Cana, 1984, 270 pages.

Blaise Ndeenga

Responsable des projets au sein de la Caritas Cameroun, Blaise Ndeenga travaille également à temps partiel avec l’organisme onusien en charge des réfugiés. Il est membre du Mouvement ATD Quart Monde au Cameroun.

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