Dialogue entre générations

Semyon Tanguy-André

p. 9-13

References

Bibliographical reference

Semyon Tanguy-André, « Dialogue entre générations », Revue Quart Monde, 240 | 2016/4, 9-13.

Electronic reference

Semyon Tanguy-André, « Dialogue entre générations », Revue Quart Monde [Online], 240 | 2016/4, Online since 01 June 2017, connection on 13 August 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6730

À cinquante ans d’écart, de jeunes volontaires en découverte1 discutent d’un texte reprenant un dialogue de Joseph Wresinski avec des volontaires en 19632. Réactions, questions, réflexions.

Index de mots-clés

Joseph Wresinski

En tant que nouveaux volontaires qui nous engageons dans le Mouvement après la mort de Joseph Wresinski, la seule manière qui nous est donnée de connaître son combat ou sa pensée passe par ses textes, les témoignages de celles et ceux qui l’ont fréquenté. Ces personnes nous parlent bien souvent de Joseph comme homme austère, intransigeant, caractériel, mais aux intuitions sûres, quoique parfois tonitruantes ! Il semble avoir veillé sur le Mouvement à la manière d’un compas moral. Tout au long d’une correspondance fournie avec les volontaires, il aura tenté de répondre à leurs questionnements, d’apporter des pistes à leurs doutes, de gueuler un bon coup lorsque la finalité des actions ou le sens de la présence avec les plus pauvres s’égarait. Ce que résument, là encore, les témoignages selon lesquels Joseph aura encouragé, parfois avec fracas, les volontaires à manifester le meilleur d’eux-mêmes. D’autres nous diront que malgré des idées bien campées, il était enclin à se remettre en question, appréciant les discussions animées et s’en nourrissant lui-même autant que ses correspondances. Parfois, d’autres encore seront partis, tristes, déçus ou en colère, devant un homme peut-être parfois trop frontal.

Un « bon » volontaire ?

Puisque les témoignages varient, appréhender le personnage n’est pas chose aisée, mais comprendre ses intuitions premières dans la mise en place d’ATD Quart Monde occupe une place primordiale dans notre formation à nous, les nouveaux. On m’a proposé d’écrire le présent article pour relater un des premiers contacts de ma promotion de volontaires avec les écrits de Joseph lors d’un temps aménagé - régulièrement - pour la formation. Effet du temps ou du hasard, il faut préciser que la majorité d’entre nous n’est pas croyante, ou a arrêté de l’être. Enfin, ce qui est dit ici ne dépasse bien entendu pas la portée d’un témoignage, et les explications avancées à nos réactions n’engagent que moi. Il n’est donc pas question de dresser le portrait-robot du nouveau volontaire au 21e siècle, juste de vous relater ce que nos sensibilités ont exprimé, et ce que j’en tire personnellement pour la suite de mon engagement.

Le texte dont il sera question ici est : Le volontaire à la détresse3. Ce texte en particulier nous a interpellés, puisqu’il aborde rien de moins que la conception de Joseph de ce qu’est ou doit être un « bon » volontaire, de ce qu’il doit être capable de faire, d’endurer, d’abdiquer. Force est de constater que cet extrait recèle une grande force polémique, au sens où il n’a laissé personne indifférent, et nos réactions ont bien souvent été vives, parfois même indignées, devant le langage employé, les termes retenus, les exigences formulées.

Dans un esprit de sacrifice ?

Deux choses particulièrement auront retenu notre attention : le registre religieux du sacrifice, et la notion de durée. D’autres encore nous ont intéressés, comme l’idée que le volontaire est un scientifique, que l’homme moderne vit selon une temporalité confisquée par les exigences du marché, que construire des projets avec les familles implique une grande marge d’incertitude et d’improvisation au jour le jour, parce qu’on ne sait jamais quand le malheur frappe ni prévoir parfaitement comment on fera avec. Ce qui nous a aussi touchés dans ce texte, c’est le degré d’exigence qu’il implique, que l’on aura essayé de négocier durant la discussion qu’il aura suscité. L’engagement du volontaire, nous dit Joseph, est total, il est un don de soi, un don de notre temps qui fait que nous nous devons aux personnes auprès de qui nous nous engageons. Ce don implique que nous ne sommes plus dans un circuit de production marchande, que nous ne sommes plus astreints pour exister aux notions de rendements ou de performance, qui vicient les rapports proprement humains. Cette exigence est sans doute aussi ce qui conditionne le registre du sacrifice, qui, je m’en rends compte en relisant le texte pour préparer cet article, courait sans doute bien plus profondément que je ne l’avais compris alors. J’y reviendrai, mais je vais pour l’instant essayer de rapporter plus précisément nos réactions.

Ou plutôt : faire simplement sa part ?

Pour certains d’entre nous, l’idée d’une telle dévotion à l’autre paraissait dangereuse, puisqu’elle semblait s’assortir, selon le texte, d’une sorte de disponibilité permanente et sans limite, qui allait jusqu’à accepter de se faire réveiller la nuit « par des mains qui se posent sur votre visage ». Disponibilité complexifiée d’une autre exigence, qui est de prendre pour soi la misère des autres. La question a été posée de savoir alors jusqu’où l’« abandon de soi » préconisé devait aller, avec en arrière de la tête l’idée qu’un engagement dans lequel nous ne nous sentions pas bien, ne pouvait pas être un engagement fructueux. Il ne s’agissait pas, bien entendu, de prétendre effacer toute source de frustration liée au quotidien de notre mission, mais d’équilibre psychologique à respecter pour ne pas dépasser notre propre capacité de résilience. Quel espace pouvait encore légitimement occuper notre vie personnelle ? Comment être apte à faire sa part si on a une boule dans le ventre dès qu’on se lève. Bien entendu, la résilience se travaille, mais on ne peut pas aller plus vite que la musique. L’engagement doit être une source vive à laquelle puiser des forces et de l’intensité, et non un facteur de dépression, quoique la démarcation puisse parfois devenir floue.

Pour ne pas simplifier la tâche, Joseph présente deux exemples à suivre, ceux de Jésus et de Socrate. Comment ne pas se sentir insuffisant ou indigne devant ces figures qu’il voudrait tutélaires. De quelle manière comprendre que celles et ceux qui ne poursuivaient pas leur exemple semblaient taxés d’être des volontaires « médiocres » ? Le sacrifice auquel nous faisions face à ce moment-là, sommés d’y souscrire à cinquante-trois années de distance, était celui de nos habitudes de vie. Nous étions chargés de la difficile tâche d’imaginer comment nous allions pouvoir vivre notre volontariat alors même que nous n’avions pour la plupart pas encore de mission définie, ou que nous venions d’y entrer. Et cette charge nous pesait pour la plupart parce qu’elle semblait bien être, littéralement, insupportable, ou indiscernable, sans aucune prise concrète.

Avec une attention prioritaire à la dimension humaine

Une autre question qui a été soulevée, est celle de savoir si, malgré tout, et même en suivant à la lettre ces prescriptions, il est encore possible d’être en « communion » avec les plus pauvres, comme cela pouvait se vivre, supposions-nous, au moment où Joseph prononçait ce texte devant les volontaires en présence dans le bidonville de Noisy-le-Grand. Devant un tel étalage d’exemples et d’exigences, tous plus absolus les uns que les autres, qui paraissaient en être la clef, nous étions en droit de douter. Et quand bien même, à les suivre, qu’allaient penser ceux qui subissaient la misère en nous voyant choisir le dénuement pour être à leurs côtés ?

À cela, le texte répondait qu’il fallait du temps d’une qualité toute autre que celle qui appartient à l’emballement productiviste. Certains se sont inquiétés du chevauchement quelque peu acrobatique d’une telle temporalité avec les dates-butoirs des demandes de financement et autres impératifs du même genre, qui demanderont probablement de brusquer les choses. Toutefois, nous avons été sensibles à cette idée que le temps, parce qu’il était donné, devenait aussi gratuit, c’est-à-dire qu’il n’enveloppait pas d’attente vis-à-vis des personnes, pour ne pas se rendre aveugle aux infimes changements, chez elles, comme chez nous. Cette durée, condition sine qua non de la rencontre autant que de la construction de projets, était décrite par Joseph comme incertaine, au sens où elle nous demandait de ne plus agir en tant qu’individus séparés les uns des autres, mais en tant que personnes interdépendantes, ce qui implique du même coup que beaucoup des coordonnées de notre vie n’étaient plus sous notre seul contrôle, mais intégraient aussi le devenir de ceux auprès de qui on s’était engagé. Ainsi, et quoique ça puisse être frustrant pour certains d’entre nous, toute manière de pensée focalisée sur le résultat chiffrable ou visible avant tout, devait être remisée au profit d’une attention à la dimension humaine des situations. Ce n’est qu’à cette condition qu’on pouvait espérer entrer en « communion », au sens d’une situation de partage et de réciprocité, d’apprentissage et de transformation.

Un basculement radical de nos habitudes

À sa manière, chacun de nous s’est projeté dans ces pages avec ses inquiétudes, d’une certaine manière avec la reconnaissance à demi-mot d’un sentiment de fragilité, d’inadéquation, de doute envers nous-mêmes ou nos capacités devant la tâche à accomplir, ou même relativement au bien-fondé de celle-ci, sans doute aussi à cause du degré d’exigence requis par Joseph. Nous étions mis en face d’une demande sur laquelle nous n’avions pour la plupart pas de prise, parce qu’elle tranchait par trop avec nos habitudes de vie, qu’elle n’était pas appropriable telle quelle au moment de la lecture. Sans doute également parce qu’on s’imaginait les mots de Joseph empreints d’une autorité presque religieuse pour nous qui entrions dans le volontariat du Mouvement qu’il avait fondé avec d’autres, et qu’ils ne laissaient finalement, par leur véhémence, que très peu de marge de manœuvre individuelle. C’est en tout cas l’impression que cette discussion me laisse.

À l’aune de notre propre durée d’engagement

Revenait alors la question de ne pas s’abolir ou se sacrifier au service de l’autre, mais c’est là tout le sens de la réciprocité qui ne peut exister sans deux parties distinctes. C’est ce qui me vient maintenant à l’esprit : s’il faut laisser du temps au temps, cela vaut aussi pour nous. Les idées et les valeurs doivent être mises à l’épreuve, les préceptes et les exigences doivent être négociés de l’intérieur-même des situations. Le texte met en garde contre l’activisme à tout crin, mais comprendre réellement cela demande d’avoir réussi à ne plus mettre activité et efficacité en équation. L’exigence que Joseph formule concerne la qualité de notre présence aux personnes les plus pauvres ; « faire avec » est un prétexte et un moyen occasionnel, pas une fin en soi. À l’opposé, vouloir être toujours là fait de notre présence un dû qui peut être réclamé dès lors qu’on y déroge, et je sais que mon enthousiasme mal dégrossi m’a joué des tours. La profondeur du texte me semble résider dans quelque chose que l’on oublie bien facilement aujourd’hui, lorsqu’on reste dans des considérations théoriques ou verbales : l’expérience recèle bien plus de nuances que n’en expriment les grands concepts utilisés pour la mettre en ordre, et ces nuances se révèlent, derechef, dans la durée, certes, mais qui doit être nôtre ; celle de nos expériences de volontaires, que l’année de découverte sert à cultiver ; et comparer notre engagement naissant dans le volontariat avec celui, accompli, des vétérans du Mouvement risque de nous faire du tort si l’on ne considère que les résultats obtenus à l’exclusion de tout le parcours qui les y a menés.

Si la lecture de l’adresse aux volontaires, dont il est ici question, reste sans doute fondamentale à l’entrée du volontariat, parce que sa radicalité met chacun en face de son engagement, il serait sans doute bon d’en effectuer une relecture, plus tardive, pour évaluer à quel point cette durée nous a affectés nous-mêmes et notre compréhension de ce texte.

1 Monica J., franco-bengalie ; Amélie L., française ; Léa G., franco-québécoise ; Alexis T., français ; Jean C., français ; Micol B., italienne ;

2 Père Joseph Wresinski, « Le volontaire à la détresse », in Écrits et Paroles aux volontaires I, Éd. Quart Monde, 1992, 580 p. Il s’agit de la

3 Idem.

1 Monica J., franco-bengalie ; Amélie L., française ; Léa G., franco-québécoise ; Alexis T., français ; Jean C., français ; Micol B., italienne ; Mathieu P., français ; Annelore LM., française ; Ellie D., française ; Georgette R., malgache ; ainsi que l’auteur de ce texte.

2 Père Joseph Wresinski, « Le volontaire à la détresse », in Écrits et Paroles aux volontaires I, Éd. Quart Monde, 1992, 580 p. Il s’agit de la retranscription d’une réunion avec des volontaires en 1963.

3 Idem.

Semyon Tanguy-André

Titulaire d’un Master de philosophie, ayant étudié au Québec, au Portugal et en République tchèque, Semyon Tanguy-André a rencontré les Universités populaires Quart Monde au Québec et a été frappé par l’originalité et la pertinence de la démarche proposée. Il est actuellement dans l’équipe de Colmar (France).

CC BY-NC-ND