Ken Loach. Moi Daniel Blake

Film, Grande-Bretagne, 2016

Marie-Hélène Dacos-Burgues

p. 45-46

Bibliographical reference

Moi Daniel Blake, Ken Loach, Grande-Bretagne, VOST, 2016, 97 mn, Palme d’Or Festival de Cannes

References

Bibliographical reference

Marie-Hélène Dacos-Burgues, « Ken Loach. Moi Daniel Blake », Revue Quart Monde, 240 | 2016/4, 45-46.

Electronic reference

Marie-Hélène Dacos-Burgues, « Ken Loach. Moi Daniel Blake », Revue Quart Monde [Online], 240 | 2016/4, Online since 01 December 2016, connection on 06 December 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6749

« Dan » a 59 ans, il est veuf et vit seul à Newcastle (Nord-Est de l’Angleterre). Il a longtemps été menuisier qualifié. Il a travaillé sur des chantiers, pour de petits entrepreneurs. Pour le plaisir, il continue à fabriquer des objets en bois. Il est en convalescence à la suite d’une crise cardiaque très grave pendant laquelle il a failli tomber d’un échafaudage. Il touche l’allocation Employment and Support car son médecin lui a interdit de reprendre le travail, mais les aberrations du système social britannique l’obligent à trouver un emploi. Le film s’ouvre sur une scène de questionnaire hallucinant auquel il est soumis, dialogue de sourds, et qui restera sans doute une anthologie au cinéma.

Lors d’un rendez-vous au Pôle emploi, Daniel rencontre Katie. La jeune mère célibataire vivait dans un foyer à Londres. Pour avoir la garde de ses enfants et bénéficier de l’allocation logement, elle a dû accepter un appartement à 450 km de sa ville d’origine, sans famille ni soutien. La voici donc - sa fille et son fils à ses basques - à la recherche d’un travail. Arrivée avec cinq minutes de retard, l’employée veut l’éconduire. Daniel prend sa défense.

Petit à petit, ils apprennent à s’entraider : il devient un « grand-père » attentif pour les enfants, effectue des réparations dans le logement ; elle partage avec lui des repas, le soutient moralement. Une amitié pudique et loyale se dessine. Tous deux sont pragmatiques. Ils font chacun du porte à porte pour trouver un emploi, n’attendant plus rien de Pôle emploi. Lui se débat dans une situation kafkaïenne. Encouragé par Katie, il ose enfin faire appel d’une décision absurde.

Nous suivons les personnages dans des situations ô combien familières des personnes sans emploi ou des travailleurs pauvres (certaines déjà vues dans d’autres films soit de fiction soit documentaires) : une scène de vol au supermarché (par exemple La Loi du marché), un dîner où la mère feint de ne pas avoir d’appétit (car il n’y a pas assez à manger), les files d’attente aux banques alimentaires (Se battre, À la recherche du Bonheur). Katie sera tentée de vendre son corps pour s’en sortir.

En Grande-Bretagne, les contrats de travail « zéro heure » ultra flexibles obligent les salariés à se tenir à disposition de l’entreprise sans garantie de travail effectif ; ils doivent donc jongler entre des emplois intermittents et des prestations sociales très complexes.

L’auteur s’est nourri de centaines de témoignages véridiques à partir desquels il a façonné des personnages de fiction. Il explore ici la génération des quinquagénaires (et plus) déboussolés par les nouvelles technologies et ce jonglage avec de petits boulots. Il a interrogé aussi des employés de Job centers : des agents du Département des Affaires sociales ont accepté de parler (de manière anonyme) des consignes très claires qu’ils ont de « faire du chiffre », de donner des sanctions aux usagers. Sans quoi ils s’exposent eux-mêmes à subir un « programme d’amélioration personnelle ». Nous voyons une employée qui tente à ses risques et périls d’aider Daniel à utiliser un ordinateur.

La justesse des situations, la pudeur des sentiments, les non-dits, la finesse des dialogues, rendent le film très réaliste et très percutant.

Marie-Hélène Dacos-Burgues

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