Un combat toujours d’actualité

Marcel Le Hir

p. 55-57

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Bibliographical reference

Marcel Le Hir, « Un combat toujours d’actualité », Revue Quart Monde, 241 | 2017/1, 55-57.

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Marcel Le Hir, « Un combat toujours d’actualité », Revue Quart Monde [Online], 241 | 2017/1, Online since 15 September 2017, connection on 23 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6810

À la suite du père Joseph Wresinski, l’auteur veut transmettre un message d’espoir pour tous ceux qui connaissent la misère. Il souligne l’importance de l’engagement collectif et des valeurs essentielles que sont la confiance et l’amitié.

Je n’ai pas connu le père Joseph mais c’est en le lisant que m’apparaît sa conviction, la force qui se dégagent de cet homme. Je crois fermement qu’il a puisé cette force dans son enfance malheureuse. Devenu prêtre - car il voulait croire en l’homme -, l’être humain abîmé par la vie, rejeté, humilié, lui a donné le courage de se lever pour combattre la misère aux côtés des plus pauvres, pour essayer d’apporter un peu de bonheur dans la grisaille de leurs vies.

Qu’est-ce qui lui fait dire un jour : « Je ferai monter à ces gens les marches de l’Élysée, de l’ONU, du Vatican » ? Cette vision sur l’avenir s’est réalisée, il a cru dans ce peuple, dans ces personnes hors du monde. Cette phrase aussi : « Tout est né d’une vie partagée, jamais d’une théorie ». Tout est là.

Sa détermination

Vivre au jour le jour la vie des plus pauvres l’a ramené à son enfance et a mûri sa détermination. Cela a été sûrement un point déclencheur de son combat, sa cible : les grands de ce monde, cette société égoïste qui sait tout. Le père Joseph a persévéré en démontrant que les pauvres avaient leur place dans cette société et que celle-ci devait se laisser enseigner et retourner par la parole des plus pauvres. Et aujourd’hui, quand je vais témoigner, je m’aperçois que la force du témoignage pour changer le regard, le père Joseph l’avait comprise.

J’imagine ce curé, même avec la connaissance de son enfance, arrivant sans rien dans ce monde de misère, avec comme seule arme sa conviction, sa détermination, mais aussi une grande foi en tant qu’homme d’Église. Comment s’intégrer, comment instaurer un climat de confiance, car il est toujours difficile d’entrer en relation dans un monde qui souffre, même si vous-même avez connu la misère.

Une chose importe à mes yeux, et j’en suis sûr : en entrant dans cet univers d’hommes et de femmes que la misère enfermait, il a su transmettre de la chaleur humaine, de la confiance, car rien ne se fait si on ne se met pas à la hauteur de la souffrance de l’homme. Il les comprenait, et les personnes l’ont compris. Oui, elles ont compris qu’il venait en libérateur et non pas en voyeur.

Il était des leurs…

Cet homme était comme l’abbé Pierre, mère Teresa, et bien d’autres qui se levèrent pour combattre l’inadmissible de ne pouvoir se loger, manger à sa faim, d’être laissé pour compte. Oui, tous ces gens qui vivaient hors du monde, ignorés des politiques alors que ceux-ci auraient dû prendre leurs responsabilités. Il a fallu qu’un homme comme le père Joseph se rebelle. Qui mieux que lui savait ce que vivaient ces gens ? Il était des leurs, vivant au milieu d’eux ; il connaissait le froid, la faim, il n’avait rien à leur donner que sa présence, sa détermination, avec cette idée que c’est eux-mêmes qui se libéreraient de cette misère. Il les aidait à retrouver leur dignité en allant témoigner, pour qu’à leur tour ils deviennent témoins et aident d’autres hommes et femmes pour construire un Mouvement en marche.

Les pauvres, enseignants de ceux qui les rejettent

Je réalise aujourd’hui que la rencontre du père Joseph avec ce peuple fut une route de libération et je me reconnais en grande partie dans cet homme, car moi aussi, il a fallu que je rencontre d’autres personnes pour ma propre libération. Il a su semer du grain sur une terre pourtant aride, désolée, il a su y faire mûrir un savoir issu de l’école de la vie des plus pauvres.

La pensée du père Joseph était bien de mettre le pauvre au centre de la lutte contre la misère car c’est à partir de lui, de son écoute, de la place que l’on donne à sa parole, et du sens qu’on lui donne, que celle-ci transforme. Sa pensée va bien au-delà du fait de les sortir de la misère, il veut les rendre maîtres de leur vie, créateurs de celle-ci ; qu’ils deviennent enseignants de ceux qui les rejettent, de ceux qui croient tout savoir.

On ne peut penser la pauvreté si on ne l’a pas vécue, ou du moins côtoyée. Cela, le père Joseph l’avait bien compris. C’est le message dont il était porteur : ne pas penser à la place des plus pauvres, ne pas créer une société sans ceux-ci.

Ensemble, nous sommes plus forts

Notre société aujourd’hui rechigne encore à se laisser instruire par ceux qui sont rejetés parce qu’on ne les reconnaît pas encore. Le défi du père Joseph dans le combat qu’il a commencé est encore d’actualité. Tout ce qu’il nous a légué doit rester central pour notre combat à ATD Quart Monde ; il ne faut surtout pas s’éloigner de cette pensée : le pauvre doit être le point central dans la modernisation de notre monde. Faisons attention à ne pas oublier celui qui a du mal à suivre.

En arrivant à Noisy-le-Grand, il a défriché cette terre où rien ne poussait, mise à part la misère. Faisons en sorte de cultiver ce terreau riche de la vie des gens en souffrance, toujours en mémoire du père Joseph.

Penser, croire, agir avec les plus pauvres, c’est créer une société plus juste. Devenons tous des petits « père Joseph », car la misère n’est pas une fatalité.

Il a donné une âme à ce Mouvement, nous devons faire vivre cette âme.

Il nous a montré, à travers la richesse de sa pensée, que nous avons tous un rôle à jouer en osant, comme il l’a fait, aller à la rencontre de ces visages défigurés par la souffrance, prendre cette souffrance pour mieux la comprendre… Partager avec eux leur histoire personnelle pour redonner un sens à leur existence, sans être voyeuriste.

Le père Joseph nous invite à rencontrer l’autre dans nos différences par la relation - celle qui crée du lien -, à pouvoir dépasser les biens vers les liens.

En tant que militant d’ATD Quart Monde, sa pensée me rejoint complètement. Comprendre que la réalité de la misère est supérieure à l’idée que l’on s’en fait, car ceux qui la vivent savent que c’est toujours un aller-retour entre confiance et méfiance, que les peurs sont toujours mauvaises conseillères. Je reste admiratif devant cet homme qui nous fait comprendre que la connaissance de l’autre doit être dans nos bagages.

Il a su créer un monde où tout le monde était accepté, croyant ou non, pauvre ou non, mais en donnant une place aux pauvres, car c’est par eux qu’il prévoyait l’avenir, en les délivrant de leur misère pour entendre leur parole, parole de libération pour d’autres. Quand je lis sa pensée, ce qui me frappe le plus - je le comprends comme cela - c’est que l’homme ne devient lui-même que dans la rencontre avec un autre. Ce n’est pas par sa force personnelle, mais c’est ensemble que nous sommes plus forts.

Le père Joseph a osé rencontrer l’autre tel qu’il était. Il en a fait une multitude d’hommes et de femmes qui ont su retrouver leur dignité. On se doit de continuer son combat en respectant sa pensée. C’est une route de libération.

Marcel Le Hir

Militant d’ATD Quart Monde en Bretagne, Marcel Le Hir, qui est né et a vécu dans la grande pauvreté, est l’auteur d’un livre Ceux des baraquements [Éd. Quart Monde, 2005, 144 p.].

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