Joseph, mon ami

Michel Lansard

p. 55-58

References

Bibliographical reference

Michel Lansard, « Joseph, mon ami », Revue Quart Monde, 242 | 2017/2, 55-58.

Electronic reference

Michel Lansard, « Joseph, mon ami », Revue Quart Monde [Online], 242 | 2017/2, Online since 15 December 2017, connection on 30 March 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6875

L’auteur, alors étudiant à Nancy, a rencontré Joseph Wresinski en 1969. Histoire d’une relation qui a bouleversé sa vie et d’un engagement qui dure jusqu’aujourd’hui.

12 février 1917, à Angers. Le petit Joseph Wresinski naît d’une mère espagnole et d’un père polonais. La famille vit alors dans un camp d’internement. La France est encore dans la première guerre mondiale, et un Polonais (qui plus est, porteur d’un passeport allemand) est forcément suspecté de collaboration avec l’ennemi…

C’est ainsi que la pauvreté vécue par un petit garçon changera, des années plus tard, la vie de milliers de ses semblables à travers le monde… En particulier la mienne…

Un drôle de bonhomme qui dit des drôles de trucs

J’ai croisé Joseph pour la première fois en 1969. J’étais étudiant en maths-physique à Nancy. Une amie avait eu l’occasion, pendant l’été 1968, d’aller un mois comme bénévole au camp de Noisy-le-Grand. Elle en est revenue fortement impressionnée. Elle parlait des igloos, souvent sur terre battue, avec peu d’ouverture sur l’extérieur ; beaucoup d’enfants, souvent rasés (seule méthode connue par les familles pour éradiquer les poux).

Il y avait un jardin d’enfants, et en prime un but affiché aux yeux de tous : « Un enfant du bidonville à Polytechnique en l’an 2000 ». Un slogan un peu utopique qui semblait survivre à mai 68, période que j’avais bien connue…

Avec quelques amis nous étions depuis déjà pas mal de temps en dialogue intense avec un groupe de « clochards » (à l’époque on ne disait pas SDF). Nous passions pas mal de temps à discuter avec eux sur les bancs, à côté du Crous1. Des liens se tissaient…

Au printemps 1969, cette amie m’a proposé d’aller écouter une conférence donnée par un prêtre, à propos de pauvreté. Il vivait, me disait-elle, dans ce camp de Noisy-le-Grand et avait créé le mouvement où elle avait passé l’été. Je croyais donc qu’il allait nous parler d’hommes comme ceux que je fréquentais.

Mais il nous parla de familles, d’enfants,… J’avoue que je n’ai pas tout compris. C’était loin de ma vie, loin de ce que j’avais appris. Il parlait d’un monde que je ne connaissais pas.

Je me suis alors souvenu d’un voyage en Italie organisé par mon lycée, quand j’avais dix-sept ans. Le car qui nous emmenait à Naples s’approchait de la ville. De loin je voyais des jardins. Beaucoup de jardins… Puis en arrivant plus près, stupeur ! Il n’y avait pas de jardins autour de ce que je voyais comme des cabanes de jardin.

Contrairement au petit garçon d’Angers, j’ai grandi dans un quartier ouvrier avec des maisons et des jardins autour. Des zones entières n’étaient faites que de jardins avec souvent une cabane sur chaque lot. Rien ne me préparait à découvrir ce qui était en fait mon premier bidonville !

En ce printemps 1969, par sa conférence, celui que l’on nommait alors « le père Joseph » venait de chambouler ma vision du monde, même si je n’étais pas conscient du chemin sur lequel cela allait m’emmener…

Un appel à l’action

Joseph a terminé sa conférence en faisant un appel. Le petit groupe local de bénévoles du Mouvement organisait une colonie de vacances pour des enfants des bidonvilles parisiens. Et ils manquaient de moniteurs. Je ne sais toujours pas ce qui m’a pris. Moi qui n’étais jamais allé en colo, qui ne m’étais jamais occupé d’enfants,… j’ai levé la main !

C’était une des forces de Joseph. Transmettre sa passion pour ceux qu’il appelait son peuple, et appeler chacun à venir le rejoindre pour casser cette misère qu’il avait lui-même connue enfant et retrouvée à Noisy-le-Grand un certain 14 juillet 1956…

Une autre force était de croire que les autres, non marqués par la misère comme lui, pourraient entendre la voix des exclus, et pourraient petit à petit comprendre et s’allier avec eux. En m’envoyant dans cette colo il espérait, entre autres, que les enfants contribueraient à casser mes certitudes et mon image du monde, suffisamment pour que le mois d’août passé, je leur fasse une place en moi-même…

Et ce sacré bonhomme a gagné.

L’étudiant dévoreur de livres, fils d’une institutrice de la campagne et d’un ingénieur de la ville, a rencontré ces enfants qui ne savaient pas ou peu lire.

Le lyonnais gastronome doit leur expliquer à la cantine tout ce qui est différent des pâtes, du riz et des frites… Il fallait insister pour les obliger à découvrir de nouveaux plats, et, le plus souvent, entendre : « J’savais pas qu’c’était bon » !

L’intellectuel, féru de Gandhi, Lanza del Vasto et autre Luther King découvre comment la violence remplace l’absence de mots.

L’amateur de science-fiction pourtant n’arrive pas à les convaincre que des hommes venaient de marcher sur la lune…

Tout cela me montre le lien fort entre l’ignorance, la misère et l’exclusion, et met en avant l’importance du savoir… Et surtout cela me projette dans un monde, un vécu… dont je n’avais aucune idée… Je commence à ouvrir les yeux.

À côté de la fac, il y avait des garages. Et parfois je voyais un enfant ou un adulte sortir d’un des garages. Tout se bouscule. Et si ces garages n’étaient pas plus des garages que mes jardins napolitains n’étaient des jardins ? Bingo ! Je découvre alors que depuis cinq ans, (trois ans de lycée et deux ans de fac) je côtoyais sans le savoir une cité d’urgence !

L’été passé, je rejoins bénévolement le Club science et service (nom des groupes locaux d’alliés à l’époque), et je me lance dans un « Club de rue » au sein de ce quartier à la fois si familier et si étranger…

Joseph a gagné ! Me voilà embarqué dans une histoire bien plus longue que je ne le pensais…

1971 et suivantes

Le Club de Nancy a grossi. Outre les colos du mois d’août, le Club de rue les mercredis et samedis, nous avons appris à nous autofinancer complètement. Le groupe a alors émis l’idée d’avoir un « permanent local ». Mais le Mouvement n’en a pas les ressources humaines et financières, ni même l’expérience. Le Club propose donc de prendre en charge ce futur permanent, et présente même un candidat : à savoir moi-même.

On ne savait pas que cela ne se passait pas ainsi normalement. Et le Mouvement à l’époque n’avait aucun permanent régional… Mais Joseph était à la fois totalement rempli par une idéologie (la priorité aux plus pauvres) et par un fort pragmatisme. On est « Mouvement » parce qu’on avance, ensemble, dans une même direction, mais pas forcément par les mêmes chemins. Et Joseph, la surprise passée, donne son feu vert.

Ceci dit, il n’était pas naïf. Un intellectuel, même de bonne volonté, cela ne comprend pas facilement les familles en situation de précarité. Il faut me former, et il me met dans les mains de Bernadette Cornuau (une des premières volontaires françaises) pour former l’intellectuel, tout en me faisant vivre avec la communauté de chantier, pour que Bernard Jarhling, issu du camp de Noisy-le-Grand, humanise le même intellectuel…

Joseph n’était pas parfait. Il s’est trompé comme tout le monde, et les relations étaient parfois difficiles. Mais globalement il était plutôt bon pour comprendre ce que les autres portaient, et leur permettre d’aller le plus loin possible dans leur direction. Il a vite compris pour moi que j’étais plus à l’aise pour créer quelque chose de neuf, que pour gérer ce qui existait. C’est ainsi qu’il m’a régulièrement proposé de créer de nouvelles actions, dans de nouveaux lieux.

Il n’y a pas que sur l’origine sociale que nous étions différents. Il était aussi profondément croyant que j’étais non-croyant. Je n’ai jamais pu lui dire « mon Père » et nous nous sommes toujours tutoyés. Cela ne nous empêchait pas de discuter parfois religion. Et sa foi profonde a sans aucun doute joué un rôle important chez moi. Je me suis toujours battu pour que le Mouvement, quoique non confessionnel, lutte contre l’exclusion des familles au sein des différents lieux de culte. Ne voir un homme, une femme, entrer dans une église (ou temple, synagogue, mosquée, peu importe) qu’uniquement quand elle était vide, m’a toujours choqué. Ne pas être accepté en de tels lieux, basés sur de tels textes « sacrés » parlant tous des pauvres, me révoltait. Voir des alliés, ou des volontaires s’interdire de réagir dans leurs églises, temples, parce que le Mouvement est non-confessionnel, me heurtait. Un jour j’en ai eu marre et j’ai engueulé (excusez du terme) mes camarades volontaires croyants car pour moi ils n’étaient pas propriétaires de leur dieu. Lutter contre l’exclusion, c’est le faire partout : à l’école, à l’hôpital, à l’usine, au club de foot,… mais aussi dans les lieux de culte. J’en avais reparlé avec Joseph et nous étions tombés d’accord là-dessus. Il l’a même repris dans son livre Les pauvres sont l’Église2. Comme quoi le Quart Monde est capable de rassembler au-delà des différences, même convictionnelles.

[…]

Quand un dico sert de message

Il a transformé ma propre vie, puis celle de ma famille. Et pas seulement parce que j’ai épousé celle qui animait avec moi le Club de rue de 1969 !

Joseph influence encore à ce jour notre quotidien à travers les actions que nous menons. En écrivant cela, je lève les yeux sur mon gros dictionnaire Lexis de la langue française.

C’était en 1976. J’animais alors beaucoup de sessions de formation au Centre international d’ATD Quart Monde. Et Joseph m’avait offert ce dico en écrivant sur la première page : « Quelques mots pour combler les silences… Bonnes sessions en 1976 ».

Le dico symbolise le savoir, et surtout le partage du savoir. Les sessions ne sont que des moyens, parmi d’autres, de faire partager la vie, les espoirs, la pensée de ceux qui connaissent, mieux que tous, ce que sont la misère et l’exclusion.

Tout un message que je porte encore, et que j’essaye, maladroitement peut-être, de poursuivre à travers un blog, ou encore par une revue de presse en ligne sur la pauvreté3.

C’est aussi pour cela que j’ai accepté de coordonner sur Lyon cette année la mobilisation : STOP PAUVRETÉ !

Mais aujourd’hui, en partageant ces quelques souvenirs, j’ai juste envie de penser à celui qui a été, et reste, un ami qui a tant marqué ma vie. Où que tu sois Joseph, tu peux être fier de ce que tu as bâti !

1 Centre régional des œuvres universitaires et scolaires.

2 Joseph, Wresinski, Éd. du cerf, 2011, 304 p. Citation page 229.

3 http://jautre.com, et http://www.scoop.it/t/stop-pauvrete.

1 Centre régional des œuvres universitaires et scolaires.

2 Joseph, Wresinski, Éd. du cerf, 2011, 304 p. Citation page 229.

3 http://jautre.com, et http://www.scoop.it/t/stop-pauvrete.

Michel Lansard

Allié d’ATD Quart Monde à Nancy de 1969 à 1971, Michel Lansard est ensuite volontaire permanent de 1971 à 1987 en France et au Canada. Responsable d’entreprise informatique jusqu’en 2015, il est maintenant allié à Lyon, et entre autres engagé comme coordonateur de la mobilisation STOP PAUVRETÉ.

CC BY-NC-ND