Michel Toesca. Libre

Film, France, 2018

Marie-Hélène Dacos-Burgues

p. 45-46

Bibliographical reference

Libre, film documentaire de Marcel Toesca, France, 2018

References

Bibliographical reference

Marie-Hélène Dacos-Burgues, « Michel Toesca. Libre  », Revue Quart Monde, 247 | 2018/3, 45-46.

Electronic reference

Marie-Hélène Dacos-Burgues, « Michel Toesca. Libre  », Revue Quart Monde [Online], 247 | 2018/3, Online since 01 March 2019, connection on 12 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/7554

Véritable repère dans l’histoire de l’immigration du grand pays des droits de l’homme qu’est la France, ce moment d’histoire locale de la vallée frontalière de la Roya dans l’arrière-pays niçois, aux confins de l’Italie, est aussi une histoire personnelle qui interpelle le citoyen lambda.

Loin des caméras1 d’abord, un homme sans histoire précisément, un homme qui a choisi de vivre une vie simple et paisible, cultivant ses oliviers, et qui rencontre, un peu par hasard, au bord de la route de son quotidien, des hommes, des femmes et des enfants qui marchent vers un avenir meilleur. Le sujet serait donc Cédric Herrou, cet homme, si tout naturellement le sujet du film ne le dépassait pas, n’était pas vraiment ailleurs. Parce qu’en effet très vite Cédric Herrou a posé une question profonde sur la solidarité entre les êtres humains. Il dira plus tard : « La France perd la notion de fraternité ».

Ce n’est pas a priori en tant que partisan de l’agitation, ce n’est pas pour contester le pouvoir en place qu’il a agi. C’est par pur pragmatisme qu’il s’est mis à aider les réfugiés qui se sont trouvés sur son chemin. C’est pour répondre à leurs besoins qu’il a dû se pencher sur les textes de loi. C’est aussi parce qu’il ne pouvait pas tourner le dos aux valeurs qui étaient les siennes qu’il n’a pas passé son chemin.

Accusé du délit de solidarité, il s’est rapidement retrouvé devant les tribunaux, a été condamné à huit mois de prison avec sursis (il risquait cinq ans de prison ferme). Depuis il continue à dénoncer, la tête froide, l’illégalité dans laquelle s’est mis l’État français dans la vallée de la Roya. Plus même, il dénonce un racisme d’État.

Son ami et voisin Marcel Toesca a été un témoin privilégié de cette aventure et l’a filmée. Il a voulu comprendre, comme nous aimerions comprendre. Pourquoi ces gens marchent sur les routes, pourquoi l’Europe ferme ses frontières, pourquoi des gens se décident à les aider parce qu’ils les voient simplement passer sur la route ?

Le film qui est issu de cette amitié a été présenté en sélection officielle au festival de Cannes de 2018, en séance spéciale à quelques pas de la gare où Cédric Herrou avait été arrêté et menotté.

« J’ai monté les marches de Cannes comme j’ai monté les marches du Palais de Justice » (celui d’Aix-en-Provence). « Un truc de fou ! » … dira Cédric Herrou, avant de retourner à sa vie calme et paisible. Bien que se sentant obligé, depuis, de répondre aux interviews télé ou radio.

Et les réfugiés, direz-vous ?

Ils ont trouvé une nouvelle route, se déportant vers le Nord, vers Briançon, vers d’autres risques. Notamment ceux des rigueurs du froid de l’hiver dans les montagnes des Alpes.

Dans le film, ils ne sont jamais des faire-valoir pour Cédric Herrou. Ils sont très présents, chez lui, dans cet espèce de campement qu’il a organisé et qu’il fait vivre, ils sont là avec chacun son histoire, avec chacun sa vision des choses. Ils humanisent le propos qui pourrait paraître trop « politique ».

En les écoutant, on voit plus clair. La question des réfugiés sort alors des injonctions qui n’aident pas à réfléchir car celles-ci sont bien trop éloignées des réalités vécues, du concret de la vie. Comme l’injonction du pape du 5 août 2013 : « Les migrations peuvent faire naître la possibilité d’une nouvelle évangélisation, ouvrir des espaces à la croissance d’une nouvelle humanité, annoncée par avance dans le mystère pascal : une humanité pour laquelle toute terre étrangère est une patrie et toute patrie est une terre étrangère ».Ou comme l’injonction tronquée, dite de Michel Rocard : « On ne peut accueillir toute la misère du monde ».

Ni trafiquant, ni délinquant (comme l’ont revendiqué au procès les associations), Cédric Herrou n’a rien d’un évangéliste, ni d’un kamikaze, il n’avait pas de projet politique préexistant. C’est un jeune de notre époque qui cherche son bonheur mais qui n’est pas insensible à la détresse des autres. Son approche de la vie citoyenne nous fait chaud au cœur. Acteur concret, il ne se contente pas de mots et prend les risques qu’il faut, au moment où il faut, à défaut d’avoir des solutions.

D’autres personnes ont été également poursuivies pour délit de solidarité, notamment des membres d’associations comme l’Anafé et Amnesty international.

C’est un film à voir en famille.

Marie-Hélène Dacos-Burgues

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