Numérisation de l’école : attention danger !

Bernard Legros

p. 24-26

References

Bibliographical reference

Bernard Legros, « Numérisation de l’école : attention danger ! », Revue Quart Monde, 248 | 2018/4, 24-26.

Electronic reference

Bernard Legros, « Numérisation de l’école : attention danger ! », Revue Quart Monde [Online], 248 | 2018/4, Online since 01 June 2019, connection on 10 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/7791

Réfractaire au numérique, l’auteur rappelle que la technique n’est pas neutre. Son utilisation à l’école revêt des aspects préoccupants : pédagogiques, psychosociaux et écologiques.

Index de mots-clés

Société de l'information

Rien ne devrait résister à la lame de fond de l’économie numérique, pas même l’enseignement.

Si l’on peut déjà déplorer la numérisation de l’Université1, que dire alors de celle de l’école obligatoire – y compris la maternelle –, là où on forme, en principe, les citoyens de demain ? Politiquement, ce projet découle de deux phénomènes.

Primo, il s’inscrit dans la marchandisation de l’enseignement mise en œuvre depuis trente ans par les lobbies patronaux et la Commission européenne2.

Secundo, l’Union européenne doit rattraper son « retard » en matière de création de valeur ajoutée par les technologies de l’information et de la communication (TIC), par rapport aux GAFAM3 et aux asiatiques BATX4, toutes prêtes à faire d’elle une « colonie numérique ».

Le processus pouvant provoquer des ravages psychosociaux potentiellement irréversibles, il est nécessaire de le combattre politiquement. Mes amis de gauche pensent qu’il conviendrait de répandre les logiciels libres à l’école pour court-circuiter les GAFAM. L’objectif est a priori louable, mais il reprend à son compte l’assertion fausse de la neutralité de la technique et fait l’impasse sur les autres aspects, tout aussi préoccupants : pédagogiques, psychosociaux et écologiques. Les réfractaires au numérique peuvent essayer d’au moins contrarier le processus, à défaut de l’enrayer.

Écoles sous pression

La « transition numérique » est présentée par ses promoteurs comme un des premiers enjeux majeurs que doit rencontrer le système éducatif. Elle s’inscrit dans une tendance plus large consistant à coder et robotiser à tour de bras, à artificialiser l’intelligence. Dans les écoles, les enseignants sont supposés atteindre le plus rapidement possible la « maturité numérique » ! Ensuite, pas question pour eux de s’endormir, puisque la mise à jour des nouvelles compétences sera permanente. Il y a un autre objectif à atteindre sans tarder, « permettre aux jeunes de prendre pied sur le marché du travail en quête de nouvelles compétences »5. Toujours cette adaptation à l’économie. La pensée critique, elle, passera à la trappe !

Pourquoi les technologies de l’information et de la communication à l’école (TICE) ?

Les technocrates ont l’habitude de nous asséner des affirmations sans fondement scientifique. Ainsi, les TICE et l’environnement numérique de travail (ENT) offriraient « des possibilités de rendre l’éducation plus efficiente et plus équitable ». Cela reste à prouver !

Les nombreux outils numériques sont présentés comme une panacée et autant d’opportunités pédagogiques : tablettes, ordinateurs fixes ou portables, tableaux blancs interactifs (TBI), vidéoprojecteurs interactifs (VPI), Smart TV et télévisions interactives, stylos numériques, caméras microscopiques, casques de réalité virtuelle, robots programmables spécialement conçus pour l’éducation comme Thymio, Lego Mindstorms, Makeblock, Arduino, etc. Cette diversité d’objets permet de discuter à l’infini des avantages et inconvénients de chacun d’eux. Tel enseignant adoptera les TBI mais pas les tablettes, tel autre fera l’inverse, un troisième apportera encore sa « petite différence numérique », tout cela dans la gadgétisation cacophonique de l’enseignement. Les professeurs favorables aux TICE rassureront leurs collègues sceptiques en postulant la complémentarité des outils classiques et numériques. Mais ceux-ci finiront par phagocyter ceux-là, car vus comme plus efficaces (sic).

La place du numérique dans les orientations pédagogiques des établissements peut revêtir deux formes, l’éducation au et par le numérique. La première option est souhaitable, à condition d’éduquer dans une visée réellement techno-critique.

La seconde est tributaire à la fois de données scientifiques – toujours réfutables – et des convictions des individus, mises en balance les unes avec les autres. Les TICE incarnent les travers du pédagogisme en vogue depuis les années 1980, consistant à privilégier la question « par quelles techniques enseigner », plutôt que celle de la détermination des savoirs à transmettre. Pour les thuriféraires de l’école capitaliste 2.0 :

« la culture et l’esprit d’entreprise peuvent s’apprendre dès l’école, de même que les avantages du capitalisme sur toute autre organisation économique. Le combat idéologique fait partie intégrante du bon fonctionnement de la machine »6.

Organisons la contre-propagande.

Que faire ?

S’ils veulent atteindre une certaine efficacité, les actes de résistance doivent être collectifs. C’est là que le bât blesse. Car, selon mon expérience, l’effet générationnel joue un rôle. Les jeunes générations (Y et Z) sont plus enclines à accepter les TICE que la plus âgée (X). Celles-ci divisent les professeurs encore plus sûrement que les opinions politiques. Ne surtout pas passer pour ringard ! On peut toujours tenter l’éducation populaire auprès des jeunes collègues, mais nous les aînés ne représentons plus un modèle à suivre. Convaincre les gens de sa propre génération n’est pas non plus gagné d’avance.

En France, heureusement, la résistance s’organise avec l’appel de Beauchastel et Écran total. La résistance individuelle, certes limitée, passe par le dissensus, l’argumentation sur les plans éthique, technique, financier, social et écologique. Éthiquement, on ne peut que refuser l’uniformisation des comportements au détriment de la liberté individuelle, ainsi que l’hybridation progressive de l’humain avec la machine. Et tant pis pour le déficit d’« e-inclusivité »7 tant redouté des acteurs de l’École, car rien ne dit que les petits malins connectés garderont toujours leur avance sur les « traînards ». Le macro-système technique peut tomber en panne8… car d’une part les high tech sont fragiles et seront davantage soumises aux dysfonctionnements dans le futur ; d’autre part, il y a l’obsolescence programmée… Ce qui nous amène au point financier.

Les établissements devront dépenser à échéances régulières pour mettre à jour leurs machines, pour le plus grand bénéfice des GAFAM.

Socialement, est-il acceptable que certains, à l’autre bout de la planète, triment comme des esclaves pour que d’autres ici profitent des « bienfaits » du numérique ?

Enfin, écologiquement, l’économie numérique est non durable, car dépendante des métaux rares pour la fabrication des objets, des énergies nucléaires et fossiles pour leur fonctionnement. La numérisation peut faire beaucoup de dégâts. Cacher ce fait aux jeunes serait malhonnête. Les adapter au monde qui les attend – la rengaine habituelle –, d’accord, mais en leur disant froidement la vérité : au cours de leur vie, de grands bouleversements vont survenir, alors autant s’y préparer psychologiquement car la désillusion risque d’être dure. Et puis, tant qu’à faire, activons-nous pour changer de société ! La numérisation n’est pas une fatalité.

1 L’Université est maintenant concurrencée par les Grandes Écoles du Numérique, fondées en France par l’homme d’affaires Xavier Niel.

2 Cf. Nico Hirtt, Les nouveaux maîtres de l’école, EPO, 2002.

3 Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft.

4 Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi.

5 Cf. Baromètre 2018 sur https://www.digitalwallonia.be/education2018/.

6 Pierre Dardot & Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Éd. La Découverte, 2009, p. 237.

7 Concept inventé par le Conseil national du numérique dans son rapport de novembre 2013, dans le but de réduire les inégalités et aider à l’

8 Selon les calculs du chercheur britannique Andrew Ellis (Université d’Aston), la Toile risque de se déchirer dans de fatals soubresauts en 2023. En

1 L’Université est maintenant concurrencée par les Grandes Écoles du Numérique, fondées en France par l’homme d’affaires Xavier Niel.

2 Cf. Nico Hirtt, Les nouveaux maîtres de l’école, EPO, 2002.

3 Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft.

4 Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi.

5 Cf. Baromètre 2018 sur https://www.digitalwallonia.be/education2018/.

6 Pierre Dardot & Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Éd. La Découverte, 2009, p. 237.

7 Concept inventé par le Conseil national du numérique dans son rapport de novembre 2013, dans le but de réduire les inégalités et aider à l’émancipation des individus par le numérique.

8 Selon les calculs du chercheur britannique Andrew Ellis (Université d’Aston), la Toile risque de se déchirer dans de fatals soubresauts en 2023. En cause, la saturation des fibres optiques par les tera-octets de photos publiées sur les réseaux sociaux, de téléchargement de films, de télévision numérique et d’addiction aux smartphones, ainsi que la consommation d’électricité des data centers, en hausse continue.

Bernard Legros

Bernard Legros, 54 ans, essayiste et militant associatif, travaille également comme professeur de musique dans une école secondaire bruxelloise.

CC BY-NC-ND