Bidonvilles du Nord, bidonvilles du Sud

Julien Damon

p. 22-25

References

Bibliographical reference

Julien Damon, « Bidonvilles du Nord, bidonvilles du Sud », Revue Quart Monde, 249 | 2019/1, 22-25.

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Julien Damon, « Bidonvilles du Nord, bidonvilles du Sud », Revue Quart Monde [Online], 249 | 2019/1, Online since 01 September 2019, connection on 12 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/7934

Non seulement des milliers de bidonvilles existent sur tous les continents, notamment en Afrique et en Asie, mais on observe leur retour en Europe et en France. Problème classique : de quoi parle-t-on ?

Si le sujet a pu concerner les villes des pays riches, notamment la France durant les années de croissance du 20e siècle1, et s’il connaît un certain regain en Europe, c’est dans les pays en développement qu’il se déploie sous des formes et volumes spectaculaires.

Toute une littérature spécialisée se penche sur ces derniers.

Expansion dans le Sud, retour dans le Nord

Les bidonvilles des pays en développement font l’objet de monographies et de comparaisons détaillées2. Tout comme il existe des new-yorkologues et des tokyologues, spécialistes de ces grandes métropoles, il existe des kiberaologues (Kibera étant l’un des plus grands bidonvilles d’Afrique, à Nairobi) ou des dharaviologues (Dharavi étant l’un des plus grands bidonvilles d’Inde, dans l’agglomération de Mumbai).

La réapparition de bidonvilles en France suscite initiatives, commentaires et interrogations dans tous les sens. Cependant, les bidonvilles du Nord et ceux du Sud ne souffrent pas immédiatement la comparaison.

Ce ne sont pas tant les formes urbaines et les visages qui se distinguent. Au contraire, bien des images de bidonvilles français actuels ressemblent à s’y méprendre à celles de leurs homologues gigantesques en Amérique latine ou sur le continent africain. C’est d’abord sur le registre de l’histoire et de l’urbanisme qu’il y a distance. Les villes du Nord ont atteint de très hauts degrés de technicité et de qualité en urbanisme. La séquence de production de la ville est claire : on y aménage d’abord, on y construit ensuite, on y habite enfin. Les phénomènes de sans-abri, de squats et de bidonvilles y sont statistiquement marginaux.

Dans les villes du Sud, confrontées à une puissante pression démographique, des quartiers s’aménagent, se construisent et s’habitent, comme dans les villes du pays développés. Mais une autre séquence prend place, celle de l’apparition et de la consolidation des bidonvilles. On habite d’abord, on construit ensuite, on aménage enfin.

Aucune définition indiscutée

Même si des agences internationales (ONU Habitat en particulier) et des travaux savants en proposent, il n’existe pas de définition indiscutée du bidonville. L’expression désigne, sous des appellations localement variées, plusieurs types d’habitations, d’installations et d’organisations urbaines.

Quoi de commun entre trois ou quatre baraquements ou tentes, au cœur d’une grande ville française, et le quartier de plusieurs dizaines de milliers, voire plusieurs centaines de milliers d’habitants, au cœur d’une ville africaine ou asiatique ? Au moins deux choses : d’abord, une situation de délabrement et de fragilité de l’habitat ; ensuite, un mot, précisément celui de bidonville.

Entre les rassemblements de quelques tentes dans l’espace public de villes européennes ou américaines et les méga-bidonvilles des villes en développement, il existe toute une gamme de possibles, que la figure suivante tente de résumer.

Bidonvilles du Nord et du Sud : un raisonnement par cercles concentriques

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Certains instituts statistiques, en Inde notamment, ont fait explicitement du bidonville un objet de recensement et d’investigations poussées. Dans d’autres cas, en Europe, aux États-Unis ou en Russie, les bidonvilles sont parfois présents dans quelques zones urbaines, mais ils sont absents de la statistique officielle.

Le retour aux origines éclaire. Dans les années 1930, Bidonville, mais aussi Gadoueville ont été des toponymes au Maroc, plus précisément à Casablanca. Un quartier fait principalement de tôles et de bidons y fut ainsi baptisé, avant de devenir un mot générique, plutôt dépréciatif, pour décrire des zones misérables et insalubres. Dès l’origine, le mot sonne comme une marque et une étiquette de dépravation, de mauvaise gestion et de mauvaise réputation. Tout comme Bidonville à Casablanca, Favela était à Rio un nom propre avant de s’étendre à bien d’autres sites.

Des noms de lieux deviennent ainsi des noms communs et, dans certains cas, des catégories statistiques administratives3.

Les définitions et traductions sont en réalité peu assurées. Les termes « taudis », « bidonvilles », « habitats informels », « établissements informels », « quartiers informels », « squats » ou bien « foyers à faibles revenus » sont souvent employés de manière interchangeable dans les travaux d’experts et les documents officiels (issus par exemple des sources FMI, Banque mondiale, AFD, ONU Habitat, PNUD, etc.).

Les diverses formes de logements informels reçoivent une multitude d’appellations dans de nombreuses langues, dialectes et argots, partout dans le monde. La terminologie est en fait très riche, avec des noms propres à chaque langue, voire à chaque ville. Il s’ensuit des querelles d’experts pour savoir ce qu’est vraiment un bidonville et ce que sont les termes les plus ajustés. Il va s’agir également de trouver le qualificatif le plus adéquat à l’habitat, « précaire », « informel » ou « spontané ».

Ces trois épithètes comptent parmi les plus employées pour des quartiers qui ne sont pas seulement des bidonvilles et qui correspondent à une vision plus large des difficultés et marginalités urbaines. Il reste que les trois qualifications s’adaptent parfaitement aux bidonvilles. Ils sont précaires, car habitats et habitants y sont peu protégés physiquement et juridiquement. Ils sont informels, car leurs constructions et les modes de vie qu’ils abritent passent largement à côté du droit de la construction et de l’urbanisme. Ils sont spontanés, car généralement ils n’ont pas été planifiés et leur existence signe l’impuissance à maîtriser la croissance urbaine.

L’approche ONU Habitat

À l’échelle internationale, les analyses, données et recommandations d’ONU Habitat prévalent4. Le mot « bidonville », tel qu’utilisé par les experts d’ONU Habitat, décrit un « ménage de bidonville » comme un ménage où les habitants souffrent d’une ou plusieurs « privations » dans cinq domaines. Ce sont les conditions de vie qui sont prises en compte lors de l’évaluation de l’état d’un ménage, indépendamment de l’appellation locale, souvent coutumière, de son habitat.

Précisément, « un bidonville correspond à un groupe d’individus vivant sous un même toit dans une aire urbaine et manquant d’au moins l’une des cinq aménités suivantes :

  1. un logement durable (une structure permanente qui assure une protection contre les conditions climatiques extrêmes) ;

  2. une surface de vie suffisante (pas plus de 3 personnes par pièce) ;

  3. un accès à l’eau potable (de l’eau qui puisse être accessible en quantité suffisante, qui soit abordable et sans effort excessif) ;

  4. un accès aux services sanitaires (toilettes privées ou publiques, mais partagées par un nombre raisonnable de personnes) ;

  5. une sécurité et une stabilité d’occupation (protection contre les expulsions) ».

Une approche française, celle de l’AFD

L’expertise française, à l’université et à l’AFD5, plutôt réticente quant au terme « bidonville », lui préfère l’expression de « quartier précaire »6. L’AFD propose une typologie croisant différents critères : statuts fonciers, types de bâti, rapport au centre, profils socio-économiques des habitants. Il s’ensuite une typologie des quartiers précaires, le bidonville étant la forme la plus dégradée de ces types.

Les bidonvilles sont des quartiers de logements globalement conformes à la définition d’ONU Habitat. Les caractéristiques, telles que repérées par l’AFD, sont classiques : foncier non sécurisé, vulnérabilité du bâti et de la localisation, construction en matériaux de récupération, manque voire absence totale d’infrastructures.

Se distinguent ensuite les quartiers informels en voie de consolidation. Le plus souvent, il s’agit de bidonvilles se consolidant progressivement, avec établissement d’une trame viaire et durcification du bâti.

Se repèrent également des quartiers aménagés sans puissance publique. Situés généralement en périphérie, ces quartiers s’apparentent visuellement à la ville formelle. Ils sont constitués de constructions « en dur », mais bâties en dehors du cadre légal et de toute planification.

Enfin, l’AFD différencie des quartiers anciens dégradés de la ville formelle. Dégradation, évolution des peuplements et des usages et manque d’entretien peuvent transformer en quartiers précaires des pans entiers de la ville formelle. Devenus insalubres, sur-densifiés, dépourvus d’accès suffisants aux réseaux débordés, ces quartiers peuvent être vus comme du patrimoine urbain, mais ce sont surtout des poches de pauvreté.

Les quatre catégories de l’AFD spécifient deux faces aux dynamiques qui affectent les bidonvilles. D’un côté, de bric et de broc, se crée de l’habitat illégal qui progressivement s’améliore et se formalise. Il y a gradation, mais tant qu’ils ne sont pas pleinement intégrés à la ville, ces quartiers sont toujours un peu à côté, ne serait-ce que sur le plan du droit. D’un autre côté, la constitution de bidonvilles passe par la dégradation. De l’habitat établi et formel s’abîme. Les équipements et conditions de vie se détériorent. Progressivement, ce qui était un quartier de ville « normal » se bidonvillise.

Ce couple gradation/dégradation rappelle que les situations ne sont pas figées, tout comme les frontières entre ce qui est formel et informel ne sont jamais définitivement fixées.

1 Voir Marie-Claude Blanc Chaléard, En finir avec les bidonvilles. Immigration et politique du logement dans la France des Trente Glorieuses, Paris

2 Pour un échantillon de la littérature comparative, voir Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Frederic Landy (dir.), Megacity Slums. Social Exclusion

3 3. Sur les origines terminologiques, voir Jean-Charles Depaule, Les mots de la stigmatisation urbaine, Paris, UNESCO, 2006 ; et Christian Topalov et

4 Pour une vision rétrospective et prospective des travaux d’ONU Habitat, voir le « World Cities Report 2016 », Urbanization and Development. Emerging

5 L’Agence française de développement (AFD), est une institution financière publique qui met en œuvre la politique de développement de la France, agit

6 Voir la documentation de l’agence sur son site et l’ouvrage académique qu’elle a publié : Agnès Deboulet (dir.), Repenser les quartiers précaires

1 Voir Marie-Claude Blanc Chaléard, En finir avec les bidonvilles. Immigration et politique du logement dans la France des Trente Glorieuses, Paris, Publications de la Sorbonne, 2016.

2 Pour un échantillon de la littérature comparative, voir Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Frederic Landy (dir.), Megacity Slums. Social Exclusion, Space and Urban Policies in Brazil and India, Imperial College Press, 2013 ; Véronique Dupont et al. (dir.), The Politics of Slums in the Global South. Urban Informality in Brazil, India, South Africa and Peru, Routledge,2015 ; et Jean-Claude Bolay, Jerome Chenal, Yves Pedrazzini (dir), Learning from the Slums for the Development of Emerging Cities, Springer, 2016.

3 3. Sur les origines terminologiques, voir Jean-Charles Depaule, Les mots de la stigmatisation urbaine, Paris, UNESCO, 2006 ; et Christian Topalov et alii (dir.), L’aventure des mots de la ville, Paris, Éd. Robert Laffont, 2010.

4 Pour une vision rétrospective et prospective des travaux d’ONU Habitat, voir le « World Cities Report 2016 », Urbanization and Development. Emerging Futures, Nairobi, ONU Habitat, 2016. Voir également le site www.unhabitat.org

5 L’Agence française de développement (AFD), est une institution financière publique qui met en œuvre la politique de développement de la France, agit pour combattre la pauvreté et favoriser le développement durable.

6 Voir la documentation de l’agence sur son site et l’ouvrage académique qu’elle a publié : Agnès Deboulet (dir.), Repenser les quartiers précaires, Paris, AFD, 2016.

Bidonvilles du Nord et du Sud : un raisonnement par cercles concentriques

Bidonvilles du Nord et du Sud : un raisonnement par cercles concentriques

Julien Damon

Julien Damon est Professeur associé à Sciences Po et Conseiller scientifique de l’École nationale supérieure de la sécurité sociale (En3s). Ses derniers ouvrages parus : Un monde de bidonvilles (Seuil, 2017), Exclusion : vers zéro SDF ? (La documentation française, 2017), Quelle bonne idée ! (PUF, 2018).

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