Philippe Sassier, Du bon usage des pauvres.

Histoire d’un thème politique : XVIème - XXème siècles, Editions Fayard, Paris, 1990

Michèle Grenot

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Philippe Sassier, Du bon usage des pauvres. Histoire d’un thème politique : XVIème – XXème siècles, Editions Fayard, Paris, 1990

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Michèle Grenot, « Philippe Sassier, Du bon usage des pauvres. », Revue Quart Monde [Online], 139 | 1991/2, Online since 01 December 1992, connection on 21 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/8755

L’objectif du livre est de présenter la pauvreté en tant que mode d’expression politique. Pour Philippe Sassier, le souci des pauvres est même le fondement de la légitimité de toute pensée et de toute action politique, puisque sa finalité est l’homme et les rapports des hommes entre eux.

Pourtant, à l’analyse de la réflexion et des réalisations concrètes du XVIème siècle à nos jours, l’auteur révèle combien le politique peut se montrer « impitoyable » envers le pauvre, en s’appuyant sur trois pôles : l’ordre, l’utilité et le don.

L’ordre, quand il s’agit de police, de règles, de lutte contre la mendicité, d’enfermement, mais aussi d’ordre naturel - « … L’état du pauvre est juste et nécessaire au bon ordre de l’univers… » (Père de La Rue : 1643-1725) - et moral. Ainsi ce dernier justifie au XIXème siècle à la fois le rôle de la charité et la tutelle des ouvriers pour « la préservation d’un monde où pauvreté et richesse, constantes de la condition humaine, doivent vivre en amitié réciproque. »

L’utilité, quand il s’agit, à la même période, de mettre les mendiants au travail, de privilégier l’économique jusqu’à développer une véritable mystique du travail : « Si le chômage devenait une occasion… de remettre sur le métier les finalités de l’activité humaine, il s’offrirait à nous comme une opportunité à saisir. C’est vers là que porte l’utilité des pauvres aujourd’hui, dominée par cette éternelle difficulté du juste milieu entre conception économique et inhumaine et le parasitisme institutionnalisé », écrit Philippe Sassier.

Le don, quand il s’agit d’aumône ou d’action humanitaire.

Dans sa conclusion, Philippe Sassier s’interroge sur le résultat de ces politiques à travers l’histoire. Elles ont abouti à faire des pauvres des victimes, selon lui par manque d’harmonie entre les trois composantes : trop de désordre ou trop d’ordre, absence ou omniprésence de rapports d’utilité, absence ou excès de don. Les pauvres continuent à souffrir et ils ne sont que des instruments entre les mains des politiques, et reflets de leurs malheurs : désordonnés quand la société rêve d’ordre, ouvriers misérables quand la société s’achemine vers la société industrielle, immoraux quand la société pose la question de l’avenir moral de l’homme, exclus quand la société souffre d’individualisme et de ne pas se connaître d’objectifs communs. D’ailleurs, « la pauvreté est un thème politique idéal. Chacun peut en dire et en comprendre ce qui lui en convient. » « La pauvreté est cette faiblesse, cette absence de défense qui attire la puissance du fort comme le vide appelle le plein. »

Philippe Sassier constate donc que le politique occultait la pensée des plus pauvres sur l’ordre, l’utilité, le don, les mesures prises à leur égard… Il rejoint ainsi les conclusions du colloque « Du quatrième ordre au Quart Monde », organisé à Caen. Par contre, l’auteur ne semble pas avoir saisi l’impact politique de cette pensée. En citant la démarche Wresinski, il dit que la démarche du volontariat ATD Quart Monde de rejoindre les plus pauvres s’éloigne de la sphère politique. Philippe Sassier a-t-il bien compris le rapport Wresinski, qu’il cite dans sa bibliographie, et qui est la preuve que cette présence peut déboucher sur une action politique commençant par le droit à l’expression des plus pauvres ?

Dans une critique de ce livre, parue dans le Figaro en 1990, Pierre Chaunu, historien, prétend que le sujet de la pauvreté a déjà été « ratissé. » "Il manquait une synthèse, voilà qui est fait", dit-il. Or, comme le démontre Philippe Sassier, il manque une histoire écrite à partir de la réalité du vécu des plus pauvres, de leur résistance à la misère, et confrontée à l’histoire de notre démocratie. C’était la raison du colloque de Caen dont les actes viennent de paraître.

Michèle Grenot

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