Alain Touraine, Pourrons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents

Fayard, 1997, 395 pages.

Daniel Fayard

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Alain Touraine, Pourrons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents, Fayard, 1997, 395 pages.

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Daniel Fayard, « Alain Touraine, Pourrons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents », Revue Quart Monde [Online], 166 | 1998/2, Online since 22 May 2020, connection on 01 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/9177

Voilà un titre qui, à lui seul, invite à la lecture tant cette interrogation nous est présente en cette fin de siècles, dans nos sociétés toujours travaillées par des clivages conflictuels : riches / pauvres, autochtones / étrangers, notamment. L’ouvrage les transcende et nous introduit à une réflexion d’ordre éthique et politique sur les fondements revisités du jeu combiné de l’égalité et de la différence.

C’est une évidence : les mécanismes traditionnels de régulation de la vie sociale sont mis à mal par les mutations contemporaines. D’un côté, une économie mondialisée tend à nous instrumentaliser dans des supermarchés de l’information et de la consommation, de l’autre des identités communautaires tendent à nous enfermer. Notre dilemme : ni soumission à la culture de masse ni repli sur soi.

Pour faire société, il faut nécessairement des garanties juridiques et des décisions politiques, donc des protections institutionnelles, mais celles-ci doivent résolument être mises au service de la liberté de chacun et de la communication entre tous.

Ce livre est un plaidoyer. « Production de soi » et « Vivre ensemble » en constituent les deux parties.

Alain Touraine nous livre là un chemin pour repenser la démocratie à partir du « Sujet », acteur social et force de libération.

« Le Sujet n’est rien d’autre que la résistance, la volonté et le bonheur de l’individu qui défend et affirme son individualité contre les lois du marché et celles de la communauté. ». « Il se réfère aux droits de l’homme qui sont au-dessus des lois. ». « Il se construit en imposant à la société des principes d’organisation et des limites conformes à son désir de liberté et à sa volonté de créer des formes de vie sociale favorables à l’affirmation de soi-même et à la reconnaissance de l’Autre comme Sujet. »

Bien qu’il n’occupe pas ici une place centrale, le défi de la misère n’est pas absent. Ceux qui sont opprimés par elle ne peuvent pas se libérer par leur propre force. Dès lors comment peut-il y avoir action de libération sans engagement au service de la liberté de tous, sans projet culturel au cœur du conflit social ?

Chercher par exemple à donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, les faire participer à la formation des décisions politiques et économiques, c’est se faire le défenseur de valeurs qui ne réduisent pas à ses propres intérêts. C’est faire exister l’extrême diversité des individus, des groupes sociaux et des cultures. C’est les faire communiquer entre eux. C’est surtout faire reconnaître le droit de chacun à s’affirmer lui-même comme acteur, à réinterpréter son identité, à construire son propre projet de vie.

Il ne s’agit pas de prôner une simple tolérance de l’altérité. Elle serait inacceptable si elle ne s’accompagnait pas du rejet de l’intolérable : l’exclusion.

La Démocratie, à la fois politique, sociale et culturelle, est donc toujours un effort, une contestation, une volonté de réforme pour étendre des espaces de liberté et de responsabilité dans une société qui sera toujours encore injuste dans la mesure où elle est toujours en chemin pour parvenir à une communauté de citoyens.

Cela suppose aussi que l’École ait pour mission de former des « Sujets » capables de communiquer, de connaître les autres dans leur histoire, leurs traditions et leur spiritualité, de saisir les enjeux du « vivre ensemble », de s’engager dans des projets communs en faveur des droits sociaux et culturels de tous.

Ouvrage stimulant donc, prospectif dans ses analyses, parfois difficile à suivre dans tous ses développements. Il nécessite un effort soutenu d’attention, facilité toutefois par la réapparition dans le corps du texte, à de multiples reprises et sous différents angles, de l’interrogation inscrite dans le titre.

Daniel Fayard

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