Didier Fassin. Mort d’un voyageur, une contre-enquête

Éd. du Seuil, La couleur des idées, 2020

Marie-Hélène Dacos-Burgues

p. 60-61

Bibliographical reference

Didier Fassin. Mort d’un voyageur, une contre-enquête. Éd. du Seuil, La couleur des idées, 2020

References

Bibliographical reference

Marie-Hélène Dacos-Burgues, « Didier Fassin. Mort d’un voyageur, une contre-enquête », Revue Quart Monde, 256 | 2020/4, 60-61.

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Marie-Hélène Dacos-Burgues, « Didier Fassin. Mort d’un voyageur, une contre-enquête », Revue Quart Monde [Online], 256 | 2020/4, Online since 01 December 2020, connection on 17 January 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10110

Livre de chercheur sur un non-lieu concernant la mort d’un jeune voyageur, il se lit comme un roman policier. Ordonnance de non-lieu confirmée en appel. Prenant appui sur un fait divers déjà jugé donc, il apporte cependant à l’affaire des points de vue éclairants et argumentés par un savoir accumulé au cours des diverses recherches ethnographiques que l’auteur a faites sa vie durant, sur la justice, la police et la prison. Professeur à l’Institut for Advanced Study de Princeton, titulaire d’une chaire au Collège de France, directeur d’études à l’EHESS (Paris), anthropologue, sociologue, ce médecin est aussi ancien membre du conseil scientifique de l’Inserm et des comités d’éthique de l’Inra et de l’Institut Pasteur ; ancien vice-président de Médecins sans frontières, il préside aujourd’hui le COMEDE, Comité pour la santé des exilés.

Il a eu là, dans ce fait divers, un terrain d’investigation privilégié qui touche à tout ce qu’il connaît. Mais il n’est pas à l’initiative de la démarche. Sa démarche est une réponse. Sollicité par un comité de soutien à la famille, porte-parole de la sœur du voyageur mort, il a été remué par ce qu’on lui disait mais a décliné d’abord faute de temps, puis il a accepté, avec pour conséquence de devoir cesser toute autre activité pour se lancer dans une contre-enquête. Il dit qu’alors il ressentait la continuité de ce travail avec ses deux livres précédents. Il est dans « une sorte d’urgence qui ne peut être remise à plus tard ». Il a pu obtenir toutes les pièces de l’instruction et tous les documents utiles. Son souci est de rendre justice à la famille et à Angelo qui est mort : « Leur rendre justice c’est non seulement écouter ce qu’ils ont à dire, mais aussi reconnaître que ce qu’ils ont à dire à propos de la mort de leur fils, frère ou neveu a le même mérite que ce que les gendarmes ont pu en dire. C’est là une nécessité méthodologique autant qu’une exigence éthique ».

Le travail est présenté de telle manière que le drame garde son mystère jusqu’au bout tout en étant clairement élucidé. Tous les protagonistes sont « abstraits » pour donner de la distance, et une certaine objectivation : le sociologue, le premier adjudant, le deuxième adjudant, le père, la mère, le médecin, la sœur, le procureur, le journaliste. Seul le mort a un prénom, Angelo, pour le respect dû à son histoire particulière. Le sociologue croise les témoignages et les expertises, balistiques notamment. Il débusque les zones d’ombre, les divergences, les discordances, il cerne ce que l’on a omis de faire (une reconstitution en présence de la famille), il se penche sur ce qu’on a oublié de dire, sur ce que l’on n’a pas recherché, sur les contradictions qu’on n’a pas vues. Il ne s’agit pas de s’apitoyer, ni de juger les protagonistes, ni de condamner. Il ne conteste pas. Il rétablit un équilibre entre la parole des uns et celle des autres. Il s’agit de faire émerger une autre vérité que la vérité judiciaire. Mais il ne s’agit pas non plus d’un pamphlet politique, pour faire écho à des affaires récentes. Le résultat est remarquable de mesure, de profondeur, d’humanité. Ce travail est un monument qui apportera beaucoup à ceux qui sont dans l’action pour la recherche et la défense de la dignité des plus pauvres. Il rejoint le combat du mouvement ATD Quart Monde, par ce qu’il rend parfaitement lisibles les différentes manières d’exposer les mêmes faits et leurs interprétations selon la position sociale que l’on occupe. Un livre écrit au nom de la vérité et de la justice ! En lien avec celui-ci, on pourrait lire aussi, avec intérêt, chez le même éditeur, son livre précédent : La vie, mode d’emploi critique, 2019.

Marie-Hélène Dacos-Burgues

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