De la survie au féminisme intersectionnel au Guatemala

Linda García

Translated by Cristina Jeangrand

p. 45-47

Translation(s):
De la sobrevivencia al feminismo interseccional en Guatemala

References

Bibliographical reference

Linda García, « De la survie au féminisme intersectionnel au Guatemala », Revue Quart Monde, 257 | 2021/1, 45-47.

Electronic reference

Linda García, « De la survie au féminisme intersectionnel au Guatemala », Revue Quart Monde [Online], 257 | 2021/1, Online since 01 September 2021, connection on 16 October 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10162

« Le féminisme intersectionnel est un long chemin qui nous enseigne à apprendre les unes des autres, à nous solidariser et à comprendre comment une oppression se croise avec une autre. » L’auteure fait part de son militantisme dans ce domaine.

Texte traduit de l’espagnol par Cristina Jeangrand.

J’essaie depuis plusieurs jours d’écrire ces lignes sur le féminisme au Guatemala. Les mots sont venus à moi, non par magie, mais d’un fait douloureux qui les a fait naître en mon for intérieur : Anita a disparu, une adolescente que j’ai connue quand elle était volontaire permanente d’ATD Quart Monde et qu’elle participait au soutien scolaire et aux bibliothèques de rue. Sa famille la recherche depuis quelques jours.

Quelques chiffres

Je n’aime pas les chiffres mais j’ai pris l’habitude de les utiliser car ils nous situent dans le contexte et nous font comprendre ce qu’est la « normalité » dans un pays comme le Guatemala. On dénombre en moyenne 228 alertes mensuelles pour disparition d’enfants, filles, garçons ou adolescents. En 2020, on dénombre une moyenne de 4 alertes journalières de disparition de femmes, on enregistre 51 184 victimes de violence, 3 406 victimes d’agression sexuelle, 388 féminicides, ce qui, ajouté à d’autres crimes envers les femmes, totalise 75 313 victimes. Sans parler des autres violences allant du harcèlement dans la rue à la traite des personnes.

Dans cette conjoncture, le premier combat des femmes guatémaltèques est la survie, parmi d’autres violences comme la pauvreté et le racisme. De cette diversité de violences envers nous, naît l’équivalent de résistances. Le féminisme intersectionnel est un long chemin qui nous enseigne à apprendre les unes des autres, à nous solidariser et à comprendre comment une oppression se croise avec une autre. C’est de cette façon qu’au Guatemala nous passons de la survie à l’organisation, à la résistance solidaire sans pour autant nous considérer toutes comme étant féministes.

Des combats très divers mais convergents

Je prendrai pour illustration un exemple : il y a quelques années, je faisais partie de l’Alliance Politique Section des Femmes (APSM) qui, comme son nom l’indique, est une alliance qui réunit diverses organisations de différentes identités, de différents villages, avec des cultures et des dialectes différents.

Je fus agréablement surprise de pouvoir connaître et apprendre des femmes et des organisations dont les combats étaient très divers. Un de mes apprentissages fut de pouvoir comprendre l’importance primordiale d’un travail digne pour les travailleuses en foyers, spécialement celles qui viennent de la campagne à la ville ; très souvent elles ne parlent pas espagnol mais uniquement l’un des 22 dialectes mayas.

J’ai également découvert le combat des femmes qui vivent avec le sida et qui réclament un traitement digne et de qualité, tout comme l’impérieuse nécessité d’une éducation globale sur la sexualité. Une camarade me disait : « Le sida est arrivé dans mon lit par mon mari » et mettait en doute les masculinités dominantes.

J’ai découvert également la nécessité d’une vie indépendante pour les femmes handicapées, dans une ville et un pays qui ne se préoccupent pas de la mobilité et de l’accessibilité.

Je pourrais continuer ainsi la liste qui inclut également les combats des peuples indigènes, des prostituées, les femmes trans et des non‑binaires.

S’unir avec celles qui vivent dans la pauvreté

Quelques-uns des collectifs que j’ai découverts à l’APSM s’autoproclamaient féministes, d’autres pas, mais leur luttes allaient de pair et touchaient tous les domaines.

Elles me demandèrent : « Où sont les femmes qui vivent dans la pauvreté dans le féminisme au Guatemala ? »

Pour moi la réponse était précisément celle-ci : très souvent les femmes qui vivent dans la pauvreté ne se considèrent pas comme féministes, cependant elles ont des relations de sororité qui leur permettent de se soutenir, de prendre soin les unes des autres. Je l’ai vécu, bien que moi-même ne me considérant pas comme féministe, je visitais pendant des années, en tant que membre d’ATD Quart Monde au Guatemala, les familles de La Arenera. Tous les foyers étaient dirigés par des femmes. Celles qui m’ont appris le plus ont été des femmes militantes du Quart Monde. Ce sont elles qui m’ont enseigné qu’enfermées et seules nous ne pouvons pas venir à bout de la misère. Ce sont elles qui ont ouvert les portes de leur maison à d’autres femmes ; elles les ont accompagnées quand elles étaient victimes de violence ; ce sont elles qui ont brisé le silence.

Disons donc que des milliers de femmes qui vivent dans la pauvreté n’ont pas attendu qu’arrive jusqu’à elles le courant féministe, elles ont commencé à le vivre avant. Mais le féminisme se faufile de plus en plus fortement à travers les réseaux sociaux, les luttes estudiantines et les actions de rue, dans de nouveaux secteurs, porté plus spécialement par les femmes jeunes de colonies et de camps appauvris.

J’utilise le terme « se faufile », car les discours conservateurs s’emparent des medias pour maintenir le statu quo. Mais nous les femmes, nous connaissons dans notre propre chair ce qu’est la discrimination et le fait d’être moins considérées que les hommes, c’est pour cela que le fait d’entendre parler de féminisme devient un sujet de réflexion et nous commençons ainsi le chemin où nous nous reconnaitrons féministes.

Quand j’eus terminé d’écrire ce texte, Anita était de retour chez elle. Sa famille et ceux qui composent la famille Quart Monde vécurent ces jours dans l’inquiétude ; nous reçûmes des appels et messages de solidarité.

Personnellement, j’ai entendu des histoires d’autres femmes disparues, victimes de la traite ou assassinées, sous forme de questionnements ou de commentaires du genre : « Combien les femmes sont irresponsables… ».

… N’oublions pas que nous devons être vigilantes et que nous devons continuer à rechercher d’autres femmes, à rester unies, debout, et donner de la voix, pour en finir avec un système hégémonique, raciste et patriarcal qui nous opprime.

Linda García

Communicante et chercheuse, Linda Garcia milite depuis sa jeunesse pour les droits de l’homme et pour l’éradication de la pauvreté et de l’extrême pauvreté en Amérique centrale. Elle est membre de divers groupes et organisations féministes et est actuellement présidente du Conseil d’administration du Mouvement ATD Quart Monde au Guatemala.

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