Vivre, voir et dire la pauvreté

Maryann Broxton

Translated by Évelyne de Mévius

p. 30-34

References

Bibliographical reference

Maryann Broxton, « Vivre, voir et dire la pauvreté », Revue Quart Monde, 258 | 2021/2, 30-34.

Electronic reference

Maryann Broxton, « Vivre, voir et dire la pauvreté », Revue Quart Monde [Online], 258 | 2021/2, Online since 01 December 2021, connection on 27 January 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10318

« Quand vous n’avez pas grand-chose, vous n’êtes pas grand-chose... » Ce savoir d’expérience d’une militante aux États-Unis s’est révélé identique à celui des participantes et participants à la recherche internationale. Leurs échanges et réflexions vécus dans la confiance, ainsi que les suites données au Rapport final sont source de joie, de fierté et d’espoir pour l’auteure.

Traduit de l’anglais par Évelyne de Mévius.

Pendant trois ans et demi, j’ai eu la chance de participer, avec Guillaume Charvon, à la coordination de la recherche sur les aspects multidimensionnels de la pauvreté (MAP)1 - la contribution des États-Unis à la recherche participative internationale sur les dimensions cachées de la pauvreté2. Pendant cette période, j’ai eu l’occasion de voyager à travers les États-Unis et en France, et de me lier d’amitié avec des personnes du Royaume-Uni, de Tanzanie, de Bolivie, de France et du Bangladesh – autant de choses que je n’aurais jamais eu l’opportunité de faire sans cela. Plus important encore, j’ai eu l’occasion d’échanger réellement avec ces personnes, au sujet de leur vie, de leurs expériences, de leurs espoirs et de leurs rêves pour eux-mêmes, leurs enfants et leurs communautés.

La pauvreté est une expérience vécue

L’un des concepts qui nous a guidés dans la recherche MAP est que « la pauvreté est une expérience vécue ». Les voyages m’ont permis de voir de près les conditions qui influencent, et dans certains cas aggravent, les expériences des personnes concernées.

Dans le 7e arrondissement de la Nouvelle-Orléans, des poules sauvages errent librement dans les rues. Si vous n’avez jamais visité cet endroit, sachez qu’il s’agit d’un quartier plutôt résidentiel où les rues sont bordées de maisons en rangs serrés, et non d’une zone agricole vaste et ouverte où l’on pourrait s’attendre à voir ce genre de choses.

En 2017, lors d’une visite pour former les animatrices et animateurs des groupes de pairs de la recherche MAP, une résidente a déclaré que des poules errent dans le quartier depuis l’ouragan Katrina de 2005. Des poules vicieuses, disait-elle, qui lorsque les enfants jouent sur le trottoir, les poursuivent en essayant de les mordre. La Nouvelle-Orléans a une « culture du porche » : les résidents s’assoient et se rassemblent sous le porche ou sur les marches d’une maison et discutent avec les voisins qui passent par là. Elle nous a expliqué qu’elle craignait que les fientes d’oiseaux qui s’accumulent sur les marches et la chaleur incessante ne rendent les gens malades. Bien que les riverains aient passé plusieurs appels au fil des ans au service de contrôle des animaux et aux fonctionnaires de la ville, personne n’est venu dans le quartier pour faire quoi que ce soit à ce sujet.

Lorsqu’on se promène dans le quartier, on voit encore les maisons, abandonnées depuis que les habitants ont fui ou dans lesquelles ils ont péri à cause de l’ouragan et des inondations qui ont suivi. Plusieurs maisons portent encore le « X » noir peint à la bombe sur la porte d’entrée par les premiers secours et les équipes de recherche, pour indiquer si la maison avait été abandonnée, si des résidents y avaient été trouvés ou si un corps y avait été découvert. On voit également des terrains où se trouvaient autrefois des maisons, mais il ne reste plus que les marches en ciment qui menaient à la porte d’entrée.

Je ne mentionne pas ceci pour provoquer la honte des uns ou susciter la pitié des autres, mais parce que c’est un rappel visuel quotidien du traumatisme que les résidents ont vécu pendant et après Katrina ; un traumatisme qui affecte encore leur vie aujourd’hui sous la forme de déserts alimentaires, de manque de logements abordables, de l’hôpital qui desservait la communauté endommagé et non reconstruit, etc. C’est aussi un exemple de la façon dont le gouvernement - soi-disant par et pour le peuple - l’a abandonné à plusieurs reprises sur la base d’une représentation de sa valeur. Alors que le quartier touristique et les zones riches de la ville ont été rapidement reconstruits, ce quartier a été laissé de côté et oublié.

Le manque de logements abordables est un très grand problème aux États-Unis, ainsi qu’ailleurs. Mais comme l’a déclaré l’ancienne Rapporteure spéciale des Nations unies sur le droit à un logement convenable, Leilani Farha, lors de sa visite d’enquête à San Francisco, en Californie : « Il y a ici une cruauté que je ne pense pas avoir vue ailleurs », « La situation est inacceptable au vu de la richesse du pays »3.

San Francisco fait face à West Oakland, de l’autre côté de la Baie. L’industrie technologique dans cette ville a fait monter les prix des logements de façon exorbitante. Lorsque les résidents ont fui sur l’autre rive à la recherche de prix plus abordables, un effet domino s’est produit à Oakland, augmentant les prix et poussant les gens dans la rue. Les animatrices et animateurs des groupes de pairs de la recherche MAP nous ont dit que l’ouest d’Oakland abrite 75 % des camps de sans-abri de la ville et que certaines personnes vivent ou campent désormais dans le quartier où elles étaient autrefois logées. Comme nous l’a confié un participant au projet MAP, « ... ville de tentes - des personnes vivent dans la misère parce que notre société ne parvient pas à se mettre d’accord pour leur trouver des ressources. Dans notre société capitaliste, ces personnes ont perdu leur valeur intrinsèque parce qu’elles ne produisent plus de richesses ».

J’ai moi-même fait l’expérience du sans-abrisme quand j’étais enfant, puis adolescente, lorsque ma mère et moi faisions du couch surfing chez des amis et des membres de la famille. J’ai vu des personnes sans abri dans la rue à Boston, New-York, Oakland et la Nouvelle-Orléans. J’ai visité des centres d’hébergement familiaux à Boston et à New-York. Mais rien ne m’avait préparé à ce que j’ai vu à Paris.

La cruauté de la misère

Après avoir assisté au premier séminaire pour la recherche internationale, un nouvel ami a accepté de me faire visiter la ville. Alors que nous attendions à un feu rouge à proximité du centre-ville, nous avons vu un homme qui semblait être un réfugié syrien, tenant sa petite fille sur sa hanche, parler à la personne dans la voiture devant nous. Nous ne pouvions pas entendre ce que l’homme disait, mais lorsqu’il porta sa main à ses lèvres, puis à celles de sa fille, j’ai su qu’il demandait de l’argent pour manger.

Plus tard, alors que nous nous promenions sur les Champs- Élysées, le long d’une belle architecture et de célèbres boutiques de créateurs, nous avons vu une famille entière de réfugiés syriens dormant ensemble sur une couverture à même le trottoir. Comme je l’ai dit, j’ai connu et vu le sans-abrisme, mais autre chose est de voir un enfant de neuf mois dormir sur une couverture à côté de sa mère et de son frère plus âgé (environ trois ans), entourés d’opulence et de personnes portant des sacs de courses passant comme s’ils n’existaient pas. Comme l’a dit Farha, une cruauté au vu de la richesse.

Idées reçues et conditionnement

L’idée fausse la plus répandue sur les personnes en situation de pauvreté, par les décideurs politiques et la société en général, est qu’elles sont elles-mêmes responsables de ce qu’elles vivent en raison d’un manque présumé de moralité, de compréhension des valeurs communes ou d’incapacité à établir un budget. Elles ne sont pas comme nous, et méritent donc leur situation. Comme l’a déclaré un participant à la recherche MAP : « Ici, aux États-Unis, ce que vous êtes est défini par ce que vous avez. Quand vous n’avez pas grand-chose, vous n’êtes pas grand-chose. »

Le langage que nous (la société) utilisons pour parler des personnes en situation de pauvreté est un élément qui nourrit ces faux récits et renforce « l’étrangéité ». Cela peut se faire délibérément par l’étiquetage - « ces gens-là » - ou par le conditionnement qui fait croire que certains choix de mots sont acceptables - « les sans-abri », « les pauvres ». Ni l’un ni l’autre ne reconnaissent la dignité et l’humanité des personnes du simple fait qu’elles sont humaines, et l’un comme l’autre peuvent être aussi dommageables que le traitement réservé aux personnes en situation de pauvreté.

Par exemple, de nombreuses personnes considèrent le terme « résilience » comme étant positif, mais les militantes et militants (personnes ayant une expérience de la pauvreté) de notre recherche le rejettent. Ce terme perpétue l’idée que vous êtes immunisé contre les traumatismes, la douleur et les abus. Le monde, les systèmes ou les personnes peuvent vous infliger ce qu’ils veulent car vous rebondirez. Et si ce n’est pas le cas, c’est aussi votre faute, parce que vous n’étiez pas assez fort pour y faire face et n’avez pas les mêmes capacités que les autres. Le concept de résilience ne reconnaît pas non plus que les personnes peuvent être en train de « souffrir en silence », comme l’a dit un militant de New-York. Elles montrent un visage courageux au monde parce qu’elles savent d’expérience que personne ne se soucie vraiment de ce qu’elles traversent.

Le terme « vulnérable » est souvent utilisé pour décrire les personnes en situation de pauvreté. Bien que la pauvreté rende celles et ceux qui la vivent plus susceptibles de se retrouver dans des situations précaires, la « vulnérabilité » déresponsabilise les acteurs/systèmes qui, en marginalisant les personnes en situation de pauvreté, en les tenant à distance dans leur étrangéité, ont conduit à cette situation. Le terme « à risque » a fait l’objet de nombreuses discussions au cours de notre recherche en raison de la régularité avec laquelle certaines personnes ont subi cette étiquette au cours de leur vie. D’aucuns verront dans ce terme un descriptif inoffensif, mais le fait d’être étiqueté comme étant à risque peut être intériorisé et vous faire croire que d’autres voient peut-être en vous quelque chose que vous ne voyez pas, que vous êtes peut-être un échec. Comme l’a déclaré une participante à la recherche MAP : « On leur a dit toute leur vie qu’ils n’étaient pas suffisants et qu’ils devaient être plus performants, alors que ce sont en fait les systèmes qui ne sont pas suffisants et devraient être plus performants. »

COVID-19 : les personnes vivant dans la pauvreté, elles, savaient

Le COVID-19 a eu un effet détonnant pour de nombreuses personnes aux États-Unis, car elles n’avaient jamais fait personnellement l’expérience des systèmes d’aide sociale défaillants ou sous-financés et n’avaient donc pas pris conscience de l’ampleur des besoins préexistant à la pandémie.

Sur la base des dimensions et de ce que les participantes et participants avaient partagé avec nous au cours de la recherche, nous avions une idée des domaines/aspects qui seraient les plus touchés : ressources, santé, logement, zones défavorisées, emploi. Qui peut travailler à domicile et qui ne le peut pas. Qui est considéré comme valable et qui est rejeté. Dans les « zones rouges » (zones dont les conditions ont conduit à un nombre élevé de cas et de décès), qui reçoit des soins de santé et qui n’en reçoit pas, qui a accès à des ressources telles que la nourriture, le logement, l’eau courante et internet, qui peut s’échapper dans une résidence secondaire loin du monde et qui doit rester et endurer.

Comme l’a déclaré une militante de la Nouvelle-Orléans : « Je ne sais pas comment je vais payer mon loyer cette semaine ni d’où viendra mon prochain repas. » Un militant de Boston a ajouté : « La pauvreté est une exclusion du système de protection, à tel point que la personne se retrouve menacée par le système qui avait été créé pour assurer sa sécurité. » Alors qu’on commence à parler de « retour à la normalité », les personnes en situation de pauvreté savent qu’il ne peut s’agir d’un retour à la négligence systémique business as usual à laquelle nous étions toutes et tous habitué(e)s.

L’importance de la confiance

La recherche MAP n’aurait pas vu le jour sans confiance. Les personnes en situation de pauvreté ont partagé avec nous leur vie, leurs vérités, et certaines des expériences les plus difficiles auxquelles elles ont été confrontées dans leur vie. Mais elles ont aussi partagé avec nous ce qui leur a apporté de la joie, ce qui les rend fières et l’amour qu’elles portent à leur famille et à leur communauté. Elles nous ont également fait suffisamment confiance, ainsi qu’au processus, pour rester avec nous pendant les trois années qui ont été nécessaires pour mener à bien cette recherche.

Je suis fière du travail que nous avons accompli et des résultats obtenus et j’espère que les participantes, les participants et toutes les personnes impliquées dans le processus le sont également.

Je suis également très fière que la recherche ait donné lieu à l’adoption à l’unanimité par la Chambre des représentants du Massachusetts de la résolution reconnaissant la pauvreté multidimensionnelle, le 21 janvier 2020. Pour moi, cette résolution représente la voix des personnes qui ont partagé leur expérience avec nous. Elle peut servir de précédent pour les politiques futures et les meilleures pratiques en matière de lutte contre la pauvreté.

Maryann Broxton

Maryann Broxton, militante Quart Monde depuis sept ans, a co-coordonné la recherche sur les aspects multidimensionnels de la pauvreté (MAP) aux États-Unis. Elle organise actuellement des formations de développement professionnel basées sur les résultats de la recherche MAP et sur le croisement des savoirs, pour les organisations et think tanks intéressés par les meilleures pratiques de travail en partenariat avec les personnes ayant une expérience directe de la pauvreté.

CC BY-NC-ND