Vers une épistémologie respectueuse

Nathalie Grandjean

p. 55-59

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Nathalie Grandjean, « Vers une épistémologie respectueuse », Revue Quart Monde, 258 | 2021/2, 55-59.

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Nathalie Grandjean, « Vers une épistémologie respectueuse », Revue Quart Monde [Online], 258 | 2021/2, Online since 01 December 2021, connection on 27 January 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10337

C’est en visionnant le documentaire Le camp de Noisy ou l’inversion du regard, de Claire Jeanteur, que j’ai fait connaissance avec la vie et l’œuvre du père Joseph Wresinski. J’y apprends les conditions de vie des « miséreux » sans-logis de la France de l’après-guerre, conditions de débrouille comme conditions de (non-)dignité. J’en suis, bien entendu, révoltée, indignée. La « grande misère » m’indigne. Éthiquement parlant, je suis affectée, tant par la situation des personnes que par le courage et la détermination du père Joseph Wresinski. Je cherche à en savoir plus et je lis quelques ouvrages, dont Refuser la misère1 et le collectif Ce que la misère nous donne à repenser avec Joseph Wresinski2.

Lors de ces lectures, je suis particulièrement frappée par ce que dit Joseph Wresinski à propos du regard que nous devrions porter sur les « miséreux » et sur celui que ces derniers devraient exercer sur le monde. Si nous voulons refuser la misère, il faut quitter l’immédiateté des affects pour chercher à bâtir une connaissance dont l’objectivité permettrait de servir les très pauvres.

« Que nous nous référions à des aspects déjà connus de la pauvreté ou à notre propre expérience de la souffrance, notre raisonnement par trop subjectif risque de faire fausse route. Nous concevrons un secours qui ne répond pas aux vrais besoins. Pour apercevoir ceux-ci, nous devrions nous défaire de toute idée préconçue, procéder à une recherche objective3. »

Wresinski insiste : l’amour et la charité ne suffisent pas si nous voulons que les très pauvres aient une place dans nos sociétés. Il est nécessaire que les pauvres se pensent, tout comme il est urgent que nous soyons capables d’accueillir leurs savoirs afin de construire un monde commun.

« Tant qu’il n’existera pas de spécialisations qui nous apporteraient des connaissances universelles, les pauvres n’entreront dans notre raisonnement que par catégories, et cela, comme nous l’avons vu, avec beaucoup de mal. Et tant que certains demeureront en dehors de notre pensée, le monde sera construit sans eux. Certes, ils pourront être acceptés dans notre cœur. Cependant, les sociétés sont bâties, non pas par l’amour, mais par l’intelligence, que celle-ci soit ou non animée par l’amour. Le pauvre qui n’aura pas été introduit dans l’intelligence des hommes ne sera pas introduit dans leurs cités4. »

En tant que philosophe féministe, formée aux épistémologies du positionnement, je vois comme un miroir. En effet, ces épistémologies s’appuient sur la conviction selon laquelle les femmes, de par leurs conditions de vie, créent leurs conditions de vue. Elles voient autrement leur réalité et ont dès lors d’autres savoirs à construire que ceux construits « sur leur dos ». Cette prise de conscience permet de valoriser les savoirs issus de ces conditions de vue, non pas parce qu’ils seraient plus experts, mais parce qu’ils viennent améliorer l’objectivité d’une situation difficile à décrire, à cause de sa position minoritaire, non-universelle.

L’article cherchera à montrer comment deux pensées, a priori éloignées l’une de l’autre, convergent pourtant vers ce que Dominique Lambert appelle une épistémologie respectueuse5. Je m’expliquerai en commençant par décrire ce que sont les épistémologies du positionnement, puis en soulignant et valorisant celle de Wresinski, afin de tracer les conditions de possibilité de cette épistémologie respectueuse.

Épistémologies féministes

Rappelons-nous ce slogan féministe : « le personnel est politique ». Il raconte plusieurs histoires. D’abord, il rappelle que les violences et discriminations que vivent les femmes à l’intérieur des foyers doivent être lues et pensées de manière politique, et non de manière individuelle. Ensuite, ce slogan se fait aussi l’écho de cette prise de conscience collective des femmes entre elles, de ce long travail collectif de politisation des violences et discriminations. Comment, en tant que femmes, penser notre oppression spécifique ?

Dès les années 1970, des théoriciennes féministes s’appuient sur une perspective matérialiste de la domination masculine et du patriarcat pour analyser tant la conscience dominée des femmes que leur prise de conscience collective de cette oppression sur elles-mêmes en tant que « sujets » défaillants et minoritaires.

Ces processus de politisation des consciences vécues, que Colette Guillaumin a désigné comme « les effets théoriques de la colère des opprimés6 », permettent notamment aux féministes d’établir une critique de la science et des modes de production de savoirs, en mettant en exergue ses biais sexistes, androcentriques et hétéronormatifs. Quand les sociologues féministes s’intéressent aux problématiques liées aux divisions sexuelles du travail scientifique/ intellectuel, les épistémologues féministes vont se pencher sur les implications philosophiques d’une telle division. Les premiers travaux s’intéressent alors à la manière dont les hommes produisent un savoir scientifique à partir de leur condition matérielle d’existence d’homme, ne devant pas gérer la « vie matérielle » traditionnellement dévolue aux femmes.

Nancy Harstockforge forge à ce propos le concept de masculinité abstraite7, qui exprime l’idée selon laquelle le point de vue masculin, parce qu’il n’a pas conscience de son statut de privilégié, se considère comme objectif, neutre, universel, « abstrait ». En effet, le point de vue masculin, se voyant comme humain générique (« l’Homme ») s’est progressivement neutralisé, se donnant pour objectif de devenir, par la neutralité, le point de vue de l’universel, qui parlerait au nom de tous. Mais où sont alors les « toutes » ? Pourquoi devraient-elles être englobées dans les « tous » ?

Cette masculinité abstraite produit une position désincarnée, coupée des réalités, ce que Harstock va tâcher de pallier en construisant une position épistémologique et méthodologique qui prenne en compte les conditions matérielles d’existence des femmes. Harstock développe ainsi le concept de positionnement ou de point de vue ; qui a pour ambition de valoriser des ressources cognitives invisibilisées, dépréciées, des expériences de femmes, et de les transformer en savoirs. Les épistémologues féministes élaborent, dans un même mouvement, une critique de l’objectivité conçue comme distanciation et neutralité, à laquelle elles opposent diverses modalités de prise en compte des conditions de la recherche et des subjectivités des chercheurs·euses. En effet, ces épistémologues partagent un « scepticisme par rapport à la possibilité d’une théorie générale de la connaissance qui ne tienne aucunement compte du contexte social et du statut des sujets connaissant8 ». Au cœur de ce débat, Donna Haraway propose le concept de « savoirs situés », assumant tout à la fois la partialité et l’objectivité :

« Je milite pour les politiques et les épistémologies de la localisation, du positionnement et de la situation, où la partialité, et non l’universalité, est la condition pour faire valoir ses prétentions à la construction d’un savoir rationnel. Ce sont des prétentions qui partent de la vie des gens ; la vue depuis un corps, toujours complexe, contradictoire, structurant et structuré, opposée à la vue d’en haut, depuis nulle part et simple9. »

En délaissant l’insistance de l’universel et en favorisant l’ancrage des points de vue, Haraway conjugue la complexité et la partialité des savoirs, de manière à établir un savoir dont l’objectivité est renforcée.

Voir la misère de ses propres yeux

Et Wresinski ? Dans Refuser la misère, il souligne à de nombreuses reprises la nécessité que « les plus pauvres pensent » ou qu’il y ait « une pensée des plus pauvres ». Cela s’est manifesté notamment, concrètement, par la création d’un Institut de recherche au sein du mouvement ATD, puis d’un Comité permanent sur la pauvreté et l’exclusion. Dans ces comités, les chercheurs tâchent de « faire place à la connaissance que les très pauvres eux-mêmes ont de leur condition9 ». Il s’agit de valoriser cette connaissance, en la réhabilitant « comme unique et indispensable, autonome et complémentaire à toute autre forme de connaissance, afin de l’aider à se développer10 ». Il s’agit également de mobiliser ces connaissances de manière à ce qu’elles soient utiles au combat contre la grande pauvreté.

À ce titre, Wresinski nous interpelle : les connaissances académiques, issues de recherches universitaires, bien qu’estimées en raison de leur nature objective, ne sont pas toujours celles qui sont les plus utiles…

« L’Université a ainsi eu son temps fort comme garante de sécurité devant des problèmes si difficiles à comprendre ; son temps fort comme refuge pour ceux qui ne voulaient pas se laisser déconcerter, ni induire en erreur par des idéologies, qu’elles soient « dominantes » ou « dominées ». […] Nous n’avions sans doute pas tort, mais nous n’avions pas tout à fait raison non plus […] Le problème de fond que nous avons mal reconnu et que nous ne maîtrisons pas encore aujourd’hui est que la connaissance universitaire de la pauvreté et de l’exclusion – comme de toute autre réalité humaine d’ailleurs – est partielle. Nous n’avons pas dit, ni même suffisamment compris nous-mêmes, qu’elle ne peut être qu’une connaissance indirecte et informative, qu’il lui manque la prise sur le réel et par là qu’il lui manque ce qui rend la connaissance mobilisatrice et provocatrice d’action11. »

Selon Wresinski, il ne faut pas chercher la cause des difficultés de communiquer entre les très pauvres et les chercheurs dans un problème de méthode ou d’objectivité, mais bien plutôt considérer qu’il s’agit d’un problème de « situation de vie ». En effet, le discours des chercheurs sur les pauvres, dès qu’il est adressé à ces pauvres, a pour effet de perturber leur estime de soi, de raviver leur insécurité vis-à-vis du savoir qu’ils ont d’eux-mêmes. Ces discours leur échappent. Or, souligne Wresinski, l’homme démuni « sait des choses que d’autres risquent de ne jamais comprendre, ni même d’imaginer. Sa connaissance, si peu construite soit-elle, concerne tout ce que cela représente d’être condamné à vie au mépris et à l’exclusion12 ». Bien plus, Wresinski radicalise la place que devraient prendre les pauvres dans l’élaboration de leur propre pensée, en exhortant les chercheurs à ne pas les utiliser comme des informateurs, car cela serait comme un nouvel asservissement. C’est à travers l’élaboration de leurs propres pensées, histoires et identités que les pauvres « trouveront le chemin de leur libération13 », afin d’accéder enfin à la possibilité d’être sujets et maîtres de leurs besoins et droits fondamentaux.

On le voit : pour Wresinski, élaborer sa propre pensée, écrire sa propre histoire, déclarer soi-même son identité est essentiel pour que les très pauvres aient la possibilité de s’émanciper du carcan de la misère. Le combat est tant épistémologique qu’éthique.

Vers une épistémologie respectueuse

Il y a donc des points communs entre ces démarches « épistémilitantes ». Les savoirs situés féministes permettent aux femmes d’advenir comme pleinement sujets de leur vie politique, sociale, culturelle, sexuelle. Du côté des très pauvres, c’est quand leurs savoirs s’ancrent dans leurs conditions de vie qu’ils parviennent à se penser comme sujets, capables d’être considérés dans leur dignité. Dans les deux cas, ces savoirs situés sont des savoirs reliés aux expériences vécues. Ils prennent forme et consistance à travers ce lien incarné et nécessaire. C’est ce que Dominique Lambert nomme une épistémologie respectueuse :

« […] une manière d’acquérir la connaissance qui soit conforme aux expériences. Or, de la même manière que nous ne pouvons pas parler de la souffrance avec des théories abstraites, nous ne pouvons pas non plus parler de la pauvreté, des expériences singulières de pauvreté, de prise en charge des personnes vulnérables, par des théories abstraites. Il y a quelque chose qui exige de respecter la gravité des situations, pour éventuellement en faire jaillir respectueusement le sens.14 »

C’est dans le respect que doit se penser ces épistémologies des savoirs minorisés : « respect des niveaux de discours et des distinctions conceptuelles, d’une part, respect des personnes et de la densité des vécus individuels, d’autre part15 ». Étymologiquement, le mot respect dérive du latin respecere qui signifie » regarder en arrière » ou « regarder à nouveau ». Il est lié au champ sémantique du regard.

Respecter nous encourage donc à re-voir, à avoir de l’égard, à prêter attention à travers le regard. Respecter, c’est donc ici se loger dans l’inséparabilité de l’éthique et de l’épistémologie : ce qui est une préoccupation liée aux savoirs est intensément liée à celles et ceux qui ont produit ces savoirs, et réciproquement.

1 Joseph Wresinski, Refuser la misère. Une pensée politique de l’action, Paris, Éd. Le Cerf/Quart Monde, 2007.

2 Bruno Tardieu et Jean Tonglet (dir.), Ce que la misère donne à repenser, avec Joseph Wresinski, Paris, Éd. Hermann, 2018.

3 Joseph Wresinski, « La place du pauvre dans la pensée », in Refuser la misère. Une pensée politique de l’action, Paris, Éd. Le Cerf/Quart Monde

4 Ibidem, p. 17.

5 Comme le souligne Dominique Lambert dans son article « La place des pauvres dans l’aventure humaine : Darwin et Wresinski peuvent-ils se comprendre 

6 Colette Guillaumin « Femmes et théories de la société : remarques sur les effets théoriques de la colère des opprimées ». Sociologie et société

7 Nancy Harstock, « The Feminist Standpoint : Developing the ground for a specifically feminist historical materialism », Discovering Reality, Kluwer

8 Donna Haraway, Le Manifeste Cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – Féminismes, Paris, Éd. Exils, 2007. p. 126.

9 Joseph Wresinski, « La pensée des plus pauvres dans une connaissance qui conduise au combat », in Refuser la misère. Une pensée politique de l’

10 Ibid., p. 52

11 Ibid., p. 54. C’est moi qui souligne.

12 Ibid., p. 59.

13 Ibid., p. 60.

14 Dominique Lambert, « La place des pauvres dans l’aventure humaine : Darwin et Wresinski peuvent-ils se comprendre ? », in Bruno Tardieu et Jean

15 Ibidem.

1 Joseph Wresinski, Refuser la misère. Une pensée politique de l’action, Paris, Éd. Le Cerf/Quart Monde, 2007.

2 Bruno Tardieu et Jean Tonglet (dir.), Ce que la misère donne à repenser, avec Joseph Wresinski, Paris, Éd. Hermann, 2018.

3 Joseph Wresinski, « La place du pauvre dans la pensée », in Refuser la misère. Une pensée politique de l’action, Paris, Éd. Le Cerf/Quart Monde, 2007, p. 16.

4 Ibidem, p. 17.

5 Comme le souligne Dominique Lambert dans son article « La place des pauvres dans l’aventure humaine : Darwin et Wresinski peuvent-ils se comprendre ? », in Bruno Tardieu et Jean Tonglet (dir.), Ce que la misère donne à repenser, avec Joseph Wresinski, Paris, Éd. Hermann, 2018.

6 Colette Guillaumin « Femmes et théories de la société : remarques sur les effets théoriques de la colère des opprimées ». Sociologie et société, 1981, vol. 13, n° 2.

7 Nancy Harstock, « The Feminist Standpoint : Developing the ground for a specifically feminist historical materialism », Discovering Reality, Kluwer Academic Publishers, 1983, pp. 283-310.

8 Donna Haraway, Le Manifeste Cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – Féminismes, Paris, Éd. Exils, 2007. p. 126.

9 Joseph Wresinski, « La pensée des plus pauvres dans une connaissance qui conduise au combat », in Refuser la misère. Une pensée politique de l’action, Paris, Éd. Le Cerf/Quart Monde, 2007, p. 52.

10 Ibid., p. 52

11 Ibid., p. 54. C’est moi qui souligne.

12 Ibid., p. 59.

13 Ibid., p. 60.

14 Dominique Lambert, « La place des pauvres dans l’aventure humaine : Darwin et Wresinski peuvent-ils se comprendre ? », in Bruno Tardieu et Jean Tonglet (dir.), Ce que la misère donne à repenser, avec Joseph Wresinski, Paris, Éd. Hermann, 2018, p. 212.

15 Ibidem.

Nathalie Grandjean

Nathalie Grandjean est Docteure en Philosophie et Maîtresse de Conférences à l’Université de Namur (Belgique). Elle est également administratrice de Sophia, le réseau belge d’études de genre (www.sophia.be). Ses domaines de recherche sont le corps et la technologie, la philosophie féministe et de genre, ainsi que l’éthique du numérique et de la surveillance. Elle a édité l’ouvrage Corps et Technologies. Penser l’hybridité (avec Claire Lobet, Peter Lang, 2012) et Valeurs de l’attention (avec Alain Loute, Presses du Septentrion, 2019). Son dernier ouvrage vient de paraître : Généalogies des corps de Donna Haraway. Féminismes, diffractions, figurations (Presses de l’ULB, 2021).

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