Gael Giraud et Felwine Sarr, L’économie à venir.

Edition les Liens qui Libèrent, mai 2021. Préface de Alain Supiot.

Xavier Godinot

Bibliographical reference

Gaël Giraud, Felwine Sarr, L'économie à venir, Edition les Liens qui Libèrent, mai 2021.

References

Electronic reference

Xavier Godinot, « Gael Giraud et Felwine Sarr, L’économie à venir.  », Revue Quart Monde [Online], 259 | 2021/3, Online since 01 September 2021, connection on 18 October 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10437

Ce livre relate un entretien qui a eu lieu à l’Institut des études avancées de Nantes entre Gael Giraud, jésuite, ancien Chef économiste de l’Agence Française de Développement et actuel directeur du Georgetown Environmental Justice Program à Washington DC, et Felwine Sarr, économiste et écrivain sénégalais, qui enseigne la philosophie africaine contemporaine à l’Université de Duke aux Etats Unis.

Un livre foisonnant, résolument interdisciplinaire, mêlant philosophie, spiritualité, politique et économie. Il possède les qualités et les défauts d’un dialogue érudit enregistré sur le vif, notamment les allers et retours de la pensée autour d’idées approfondies progressivement, et les nombreuses références philosophiques et économiques à des auteurs souvent peu connus du grand public.

Les auteurs rappellent que l’économie est un moyen et non une fin en soi, et insistent sur la nécessité pour l’humanité de se définir une utopie politique. Quel projet de civilisation se donner, avec quelles valeurs et quelles finalités ? Par quels procédés les produire ? Ils affirment que les civilisations sont produites sur un temps long par les structures épistémologiques qui les sous-tendent, c’est-à-dire par les moyens que les sociétés se sont données pour construire et valider la connaissance. C’est pourquoi ils procèdent à une critique radicale de l’épistémé contemporain, c’est à dire de l’ensemble des connaissances scientifiques de notre époque. Pour eux, une révolution épistémologique indispensable doit précéder une révolution sociétale. Trop de disciplines refusent de penser les fondements de leur science et leurs présupposés. Elles se sont imposées comme des ordres normatifs sous couvert d’une scientificité qu’on ne remet pas en question, puisque le label scientifique est devenu le grand label, l’argument ultime d’autorité. Les auteurs affirment que les institutions productrices de normes à l’échelle mondiale sont obsédées par la matérialité, la quantification du réel et l’avoir. Elles rêvent d’une gouvernance entièrement régie par les nombres qui évacue l’aspiration à la démocratie, dont les formes institutionnelles doivent être inventées par chaque société selon son histoire propre. Les économistes accordent trop de poids aux conditions de vie au détriment du sens de la vie, de l’expérience vécue qui est absolument centrale, ce qui n’est pas sans rappeler les conclusions de la recherche sur Les dimensions cachées de la pauvreté. Il faut sortir du capitalisme, affirment les deux auteurs, c’est-à-dire quitter le credo qui voudrait que tout – une forêt, une machine, une œuvre d’art, un être humain – puisse devenir un capital, c’est-à-dire quelque chose qui doit me rapporter des revenus dans le futur.

Les auteurs plaident pour une anthropologie et une économie relationnelles, où la relation est une catégorie centrale à partir de laquelle on peut penser beaucoup de dynamiques sociétales. Nous avons dégradé la qualité de la relation entre les différentes composantes du vivant, et il faut donc remettre de la qualité dans les relations que nous avons avec les autres humains, avec le vivant, avec nous-mêmes et avec la transcendance. Il faut revitaliser l’éthique de l’hospitalité et de l’accueil en prodiguant le plus grand soin à l’autre selon la règle d’or de toutes les grandes traditions spirituelles : « tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous-mêmes, faites-le pour eux ». Cela va complètement à l’encontre d’une certaine rationalité économique dans laquelle on minimise les coûts pour produire plus. Pour avoir une relation de qualité, il faut maximiser l’investissement, mettre de l’énergie, du temps, du soin à profusion. Mais l’économie néoclassique a produit une anthropologie qui sert son projet, un homo oeconomicus essentiellement égoïste, calculateur, incapable d’altruisme. Cette idéologie qui convainc chacun qu’il doit défendre ses intérêts à tout prix permet à l’économie néolibérale de fonctionner. Nous sommes dans un temps où il est urgent que les philosophies morales qui ont été évacuées de l’enseignement des facultés d’économie soient à nouveau enseignées. L’homme a voulu se mettre au centre de l’univers en soumettant le reste du vivant au service exclusif de son profit. Il a colonisé les terres, les vivants et exploité tout ce qu’il peut réduire en objet, sans voir qu’il appartient à un cosmos dont il dépend. Dans la création même des disciplines de l’ethnologie et de l’anthropologie, il a objectivé l’Autre pour le transformer, ouvrant ainsi la voie au colonialisme après l’esclavage. Nous sommes dans des économies de la mal-croissance fondées sur un faux système comptable qui omet d’intégrer le coût environnemental de nos produits. Ce que nous appelons croissance économique fait décroître le vivant et favorise le dérèglement climatique.

Pour remédier aux maux contemporains, il faut prendre en compte la complexité de l’être humain habité de multiples possibilités, des plus lumineuses aux plus obscures. Blaise Pascal disait que l’homme n’est ni ange, ni démon, mais le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. Tout un travail est à faire sur soi-même pour contrer ses propres ombres et faire émerger ses propres lumières. Dans la tradition musulmane la plus ancienne instaurée par le Prophète, largement dévoyée depuis, « le grand djihad est une lutte contre soi-même ». Toutes les traditions spirituelles tournées vers l’intériorité contiennent cette exigence de faire un travail sur soi pour aller au-delà d’un ego étriqué qui veut réduire le monde à ses désirs. Il s’agit au contraire de l’élargir pour ouvrir un espace plus vaste qui intègre et accueille. Dans la tradition spirituelle chrétienne, on désigne cela par l’expression agere contra, agir contre ma volonté propre qu’est ce petit ego qui fait obstacle au dialogue amoureux avec le Tout Autre, poursuivi dans la relation à autrui, aux vivants, aux paysages ...

Ce que nous avons en commun, ce n’est pas notre capital, c’est notre incomplétude, notre désir, notre quête de justice, de vérité, de beauté, qui fait que nous sommes tous en attente d’un accomplissement. Il y a une dialectique circulaire entre le je et le nous, entre l’individu et le groupe. L’intérêt du dialogue est de faire jaillir une vérité qui n’aurait pas émergé de toi ni de moi seul, mais qui est là potentiellement entre nous. Il s’agit d’une vérité qui n’appartient ni à l’un, ni à l’autre, mais qui est un commun, disent les auteurs. Comment ne pas penser ici au Croisement des Savoirs ? Pour qu’elles restent vivantes, les traditions dont nous sommes issus doivent être soumises en permanence à délibération, dans un immense discernement collectif. La tradition est donc comme une grande matrice dans laquelle le travail est toujours en cours.

C’est ce travail qu’on accompli les auteurs et qu’ils nous invitent à poursuivre, comme le fait par exemple le Centre International Joseph Wresinski dans ses séminaires de philosophie sociale associant universitaires, praticiens et personnes en situation de pauvreté.

CC BY-NC-ND