Régis Sauder. “En nous

Film documentaire

Marie-Hélène Dacos-Burgues

p. 49-50

Bibliographical reference

En nous, film documentaire de Régis Sauder, 2022.

References

Bibliographical reference

Marie-Hélène Dacos-Burgues, « Régis Sauder. “En nous” », Revue Quart Monde, 262 | 2022/2, 49-50.

Electronic reference

Marie-Hélène Dacos-Burgues, « Régis Sauder. “En nous” », Revue Quart Monde [Online], 262 | 2022/2, Online since 01 June 2022, connection on 26 June 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10691

Sur les quartiers de relégation, enfin une vision positive et réaliste. Ce film1 est un véritable hymne au courage de jeunes issus des quartiers Nord de Marseille. C’est aussi une belle reconnaissance de la réussite de notre école de la République.

Le 29-03-2011, le quotidien le Monde saluait déjà un film de Régis Sauder : « Tourné au lycée Diderot, dans les quartiers Nord de Marseille, ‘Nous, princesses de Clèves’ scelle la rencontre entre la culture classique et la culture des cités autour du roman qui lui donne son titre ».

Dix ans plus tard, le réalisateur a rencontré les anciens acteurs du film et leur professeur de français. Autour de ces rencontres il a construit un nouveau film intitulé En nous. Ainsi défilent une dizaine de jeunes adultes qui se racontent, réfléchissent à haute voix. Leurs récits sont ponctués par un long monologue de leur prof (23 ans de métier) : « Ici tout est plus difficile. Acheter un livre. Travailler dans le calme. Manier les codes de la culture dominante. Échapper à la pression du quartier. Réussir et peut-être trahir son milieu ». 

Tous les acteurs de 2011, Cadiatou, Emmanuelle, Anaïs, Virginie, Armelle, Laura, Morgane, Albert, Abou, Aurore, Sarah, au présent, avec la vie qu’ils se sont construite, leurs souvenirs, leurs projets, examinent leurs parcours et leurs rêves. Trentenaires ou presque, ayant bravé mille difficultés, chacun et chacune avec sa propre personnalité, ils ou elles racontent leurs méthodes pour s’inscrire, s’inclure, se démarquer, se rassembler. Ils savent ce qu’ils doivent au quartier multiculturel : « Pour nous, ce n’était pas difficile d’accepter la différence ». Ils savent ce qu’ils doivent à leur mère qui les a poussés. Ils savent ce qu’ils doivent à l’école : « C’est exactement ici que l’école publique doit compenser les inégalités. C’est un travail de chaque instant. Au long cours. Il suffit alors parfois d’une phrase, d’un regard pour donner confiance à un élève », dit le prof.

Formidablement insérés dans le siècle. Plus justes les uns que les autres, simples, sans misérabilisme, sans honte, ils sont fiers de ce qu’ils font mais sans se pavaner. S’ils assument des ruptures avec leur culture familiale aucun ne revendique être trans-classe, mais ils disent tous : « On s’est battu pour en arriver là ».

Ils s’interrogent sur l’amour, racontent leurs façons très personnelles de faire couple. Par exemple un garçon dit à propos de son homosexualité tout simplement : « Je ne voulais pas passer à côté du bonheur ». Laura et Morgane qui se sont mariées et ont un bébé, disent : « Je crois que ma mère était au courant. Elle voyait très bien. C’est juste qu’on n’en parlait pas ». Une autre jeune femme interroge le rôle traditionnel de la femme, assume sa rébellion depuis l’enfance ; « affiliée » au diable à cause de ses tenues, son but était de quitter le quartier. Une autre élève seule un enfant, avec un sentiment de surpuissance, ce qui lui a permis de s’affirmer dans des endroits où elle ne l’aurait pas fait auparavant. Elle questionne la maternité, le couple : « Il fallait que je réfléchisse à qui j’étais ». Une autre, après avoir été battue par son conjoint, s’est séparée du père de son enfant. « Le jour où je suis devenue une vraie femme, c’est le jour où j’ai dit non ». Ce courage qu’elle a eu de dire non est une grande victoire de sa vie. « Je suis libre de mes choix ». « Ça vaut tout l’or du monde ».

Outre ces ruptures avec les traditions, ils avouent, sans tenter de se faire plaindre, l’énorme travail fourni pour s’en sortir, le manque de confiance en eux parfois. Il est peu question de religion.

Ils travaillent. L’un est moniteur d’auto-école, l’autre employé au Mac Do avec plaisir, un autre est infirmier en Suisse, l’une fait de la couture à domicile, l’autre est cadre au sein de la Sécurité Sociale du Val de Marne, une autre est docteure en pharmacie, une autre, qui se voit comme un vilain canard depuis l’enfance, s’est dirigée vers l’audiovisuel et puis s’est mise à fabriquer des perruques : « Reconnaître que l’autre existe est la base, pour moi », dit-elle. C’est la seule à penser qu’à l’école en particulier elle s’est sentie invisible et inutile. Une a été licenciée et a eu faim. Une autre travaille en Irlande après avoir beaucoup changé de pays. Certaines ont connu des galères, et même la rue… Certaines disent les difficultés qu’elles ont eues à demander de l’aide à leurs parents qui n’ont rien. Tous sont Français, selon le droit du sol. Les descendants d’esclaves demandent à ce que l’histoire de leurs ancêtres ne soit pas occultée : « J’ai mis du temps à trouver des modèles ». Une autre pense à la nouvelle génération : « Je suis bien contente d’avoir fait ma scolarité il y a dix ans en arrière car à l’heure d’aujourd’hui j’ai beaucoup de peine pour les jeunes qui viennent des habitats comme le mien ». 

Pour tous, il est difficile de laisser leurs familles derrière eux. L’une dit : « Je veux retourner à Marseille pour être près de mon fils, l’avoir en garde alternée ». « Peut-être que quand je retournerai à Marseille, je me sentirais enfin à ma place ? »

Ils sont remarquablement conscients : « Les profs nous ont emmenés plus loin que là où nous étions destinés à être ». « On est porteur d’un héritage, avec cet héritage on doit jongler et on doit être fiers ».

Tous et toutes sont attendrissants dans l’expression de leur vérité, telle cette jeune fille qui a perdu son frère ingénieur, sans casier judiciaire, ayant un CDI, mort dans un parc de Paris dans des circonstances graves non élucidées : « Je me pose des questions que j’espère fausses. Si mon frère avait été de type caucasien, est-ce que ça aurait été géré d’une autre façon ? S’il avait été blanc ? ».Très émouvante aussi la prof, qui, parlant des 3 000 élèves de sa longue carrière, avoue : « Par moments, je vois plus mes élèves que mes propres enfants. Est-ce qu’ils savent qu’ils m’ont tenue en vie ? »

De belles leçons de vie. Un beau miroir de notre société. Merci à tous et au réalisateur !

1 En nous, film documentaire de Régis Sauder, 2022.

1 En nous, film documentaire de Régis Sauder, 2022.

Marie-Hélène Dacos-Burgues

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