Peppino Ingrassia l’Enchanteur

Claude Heyberger

p. 46-48

References

Bibliographical reference

Claude Heyberger, « Peppino Ingrassia l’Enchanteur », Revue Quart Monde, 262 | 2022/2, 46-48.

Electronic reference

Claude Heyberger, « Peppino Ingrassia l’Enchanteur », Revue Quart Monde [Online], 262 | 2022/2, Online since 01 December 2022, connection on 29 January 2023. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10690

Dans ce texte écrit en 2013, remanié en 2016, l’auteur revient sur une rencontre marquante, en 1980, alors que jeune volontaire du Mouvement il découvrait la grande pauvreté dans les quartiers Nord de Marseille.
Son engagement l’a conduit ensuite en Allemagne, en Alsace, au Luxembourg, au Burkina Faso, et enfin à Bangkok, où plus de trente ans après, il se souvient de sa rencontre avec Peppino Ingrassia.

Pourquoi tout à coup, trente-deux ans après, je passe un moment ce matin avec Peppino Ingrassia ?

Parce qu’une attitude d’un instant chez lui a traversé les décennies, elle a fini par croiser des mots qui lui allaient bien, elle s’est peut-être embellie et a réussi à s’inscrire dans le paysage de ma vie (épistolaire !) Le paysage de nos vies n’est pas le présent. Il est au présent la manière dont s’agencent ce que nous avons croisé, ce dont nous faisons partie, ce qui nous a habités.

Cité des Merveilles

Le pays des Merveilles où j’ai connu l’Enchanteur répondait au nom céleste d’une cité sur les hauteurs de Marseille. D’autant plus « céleste » qu’elle était invisible de la route principale, cachée par le talus d’une ligne de chemin de fer. Derrière un petit pont sous le talus, il y avait la cité, derrière la cité, le début de la garrigue. Du haut du quartier, il y avait une jolie vue sur Marseille, jusqu’à la mer.

L’on aurait tout aussi bien pu y construire l’un de ces quartiers résidentiels, gardé à l’entrée. Mais voilà, dans un moment de crise, il y avait été construit une cité d’urgence, une cité « Emmaüs », le plus à l’écart possible de la ville. Si pour beaucoup l’urgence avait passé depuis belle lurette, la crise semblait avoir persisté ici dans ce village gaulois résistant encore et toujours, et surtout malgré lui, à tout développement. Si les êtres vivants ont une espérance de vie prévisible et limitée, et les yaourts une date limite de vente, les bâtiments eux ne peuvent y prétendre ; ils n’avaient jamais pu cesser d’être habités, étant maintenus en état de survie minimum par l’office HLM.

Ce mélange « toute fleur » de famille gitanes, maghrébines, et autres méditerranéennes avait surtout en commun de ne pas avoir choisi de venir dans ce lieu, pas plus que d’y rester. Il y avait même un ancien légionnaire belge, Dupont (nommé Pompong avé l’assent) qui vivait dans un cabanon à l’arrière de l’un des immeubles.

En venant passer mes journées dans cette cité durant plusieurs mois, j’avais peu à peu découvert qu’elle avait ses personnages variablement réputés. La première étape de la découverte était moins souvent celle des personnages eux-mêmes que celle de la manière dont les autres en parlaient. À un extrême il y avait ceux que l’on voyait bien mais dont on parlait peu parce qu’on les craignait. Ils étaient dans les magouilles des mafias diverses, à la solde des politiciens locaux, comme ceux du clan corse des Franceschini. À l’autre extrême se trouvait Pompong, que tout le monde connaissait de surnom, mais à qui les enfants jetaient des pierres quand il passait.

Il y avait aussi des familles réputées pour leur porte qui ne s’ouvrait pas facilement. Parmi ces portes, celle de Peppino Ingrassia. Les surnoms sont rarement choisis au hasard parmi ceux qui partagent un tel destin : c’était un petit homme rabougri de corps, renfrogné de visage, la tête rentrée entre les épaules, d’une humeur généralement aussi sombre que ses habits. On ne s’étonnera pas qu’on l’appelait « le corbeau ». Et comme si fatalement le ramage devait ressembler au plumage, il avait la réputation de piquer des colères aussi incontrôlables qu’éthyliques.

Chez Ingrassia

Je m’étais posé le défi de pousser les portes difficiles de la cité. Après quelques mois j’avais fini par passer le pas de celle des Ingrassia et par arriver à m’asseoir chez eux de temps en temps pour parler. C’est ainsi que j’avais appris que si son accent était encore plus méditerranéen que celui des autres, c’est parce qu’il était d’origine sicilienne, comme son nom pouvait le laisse penser. Une fois, il m’avait exhibé fièrement sa carte de cocher en la ville de Tunis, histoire que je ne le confonde pas complètement avec ce que je voyais de lui. Mais cocher n’était déjà sans doute plus un métier d’un grand avenir à l’époque où Peppino l’avait pratiqué. S’arrêter chez eux était aussi l’occasion de voir sa femme. C’était une Maltaise qui ne parlait presque pas, peut-être parce qu’elle ne parlait pas bien français, peut-être parce qu’elle n’en avait plus l’occasion ni l’habitude ; l’on disait qu’elle était illettrée. Mais elle s’était mise à rester avec nous pendant les visites, sans se départir de son expression sereine et mystérieuse, qui elle aussi a traversé les décennies de ma mémoire. Son visage portait encore les signes d’une beauté qui avait résisté à beaucoup de fatigues et sans doute aux coups fréquents de ce cher Peppino. À qui d’autre aurait-il pu s’en prendre ? Les gens disaient que ses enfants le battaient lui aussi. Il m’est arrivé de les voir passer à la maison, des gaillards costauds, qui travaillaient à l’extérieur et parlaient peu.

Et si Peppino Ingrassia s’était même mis à participer assez régulièrement à des rencontres, des réunions, ses déclarations ne respiraient pas plus la paix que la lucidité. Le père Joseph Wresinski nous avait parlé un lundi matin du fait que les gens ont toujours des espaces de rêve ou de poésie dans leur vie.

Mais alors où pouvait bien se nicher l’Enchantement de l’Enchanteur annoncé dans le titre, au milieu de cette jungle quotidienne d’humiliation et d’inexistence ?

Un tout autre homme

Les enchanteurs ont cela de commun avec les oiseaux, qu’on les découvre autant en les écoutant qu’en les observant, ce qu’en bon ornithologue amateur j’essayais de faire aussi une partie de mes journées. Tous les après-midi, Peppino Ingrassia sortait devant chez lui des cages avec des chardonnerets. Mais ce n’était pas le spectacle de ces si beaux oiseaux enfermés dans des cages qui risquait de me conduire à un quelconque enchantement.

Seulement voilà, dans le temps qu’il passait dehors avec ses chardonnerets, il était un tout autre homme. Ou plutôt, il était l’homme tel qu’il n’arrivait pas à être le reste du temps. L’expression de son visage se transformait radicalement. Il souriait à ses oiseaux, leur parlait doucement, avec les sons appropriés. Sans doute même qu’il savait les entraîner à chanter ? En vérité, Peppino Ingrassia, « le corbeau » transformé pour un instant en colombe, était aussi un oiseleur, un charmeur d’oiseaux ! Et certainement que les autres gens dans la cité pouvaient le voir aussi.

C’est peut-être tout simplement cela l’enchantement : être pour un instant, non pas un mage ou une divinité, mais l’homme que l’on aimerait être et que le quotidien nous retient d’être.

Oui, cherchons à nous connaître les uns les autres là où subsiste en nous quelque poésie, quelqu’enchantement. La résistance passe par les chardonnerets !

À l’école primaire j’apprenais dans mes leçons de choses que « la bougie privée d’air s’éteint ». Et l’homme privé d’enchantement aussi.

PS : En 2015, au festival international de film de Bangkok, j’ai pu voir la trilogie du réalisateur portugais Miguel Gomes, intitulée Les mille et une nuits. Cette magnifique fresque, bien qu’enracinée dans la vie très quotidienne du Portugal d’aujourd’hui, arrive à surprendre de l’enchantement dans toutes les situations approchées. La dernière partie, dont le titre est justement L’enchanté, est surtout consacrée à des familles qui vivaient auparavant dans des quartiers d’habitat informel à la périphérie de Lisbonne et qui étaient par tradition des oiseleurs. Ils capturaient des chardonnerets et leur « apprenaient » à chanter. Ils ont été relogés depuis dans des HLM près de l’aéroport de Lisbonne, mais ont continué à « oiseler », organisant des concours très sérieux de chants de leurs oiseaux, dans l’espace qu’ils trouvent près des jets qui décollent, se mortifiant de l’échec ou de la mort d’un de leurs protégés.

Et alors j’ai compris que non seulement Peppino Ingrassia était un enchanteur, mais qu’il faisait partie d’une confrérie d’enchanteurs !

CC BY-NC-ND