Dossier

"C'est de votre vie que je témoigne"

Alwine A. de Vos van Steenwijk
  • publié en novembre 2007
Résumé
  • Français

Une petite fondation Joseph Wresinski Culture sillonne les routes aux Pays-Bas, sous la devise : « Le théâtre, une arme contre la pauvreté et l’exclusion ». Une troupe qui devient mouvement et qui parle au monde alentour, comme elle l’apprit de l’homme dont elle porte le nom : non pas en accusant mais en dévoilant la soif du beau et la capacité de créer de l’art qui se cachent dans « cet au-delà de la pauvreté que représente la misère »

Index

Index chronologique

2007/4

Index thématique

Droits de l'homme
Texte intégral

Vingt ans après la première Journée mondiale du refus de la misère créée par le père Wresinski le 17 octobre 1987, ATD Quart Monde célébrait à Berlin le 17 octobre 2007 en proclamant « Kunst trotzt Armut », « L’art défie la misère. »

La troupe néerlandaise, à cette occasion, présentait un théâtre de femmes : « Marie, mère d’éternel secours.» La pièce raconte l’histoire qui a inspiré l’action du père Joseph toute sa vie durant. L’histoire de mères de familles, elles-mêmes placées toutes petites dans des orphelinats, qui se voient arracher leurs enfants comme le virent naguère leurs mamans. L’histoire de mères qui n’ont aucun moyen de se battre, personne pour les défendre et qui se défendent quand même, comme le fit la maman Wresinski. L’histoire d’une vie de femme, traduite en poésie et offerte au public dans sa beauté des images et du langage, sans commentaire, laissant l’art parler au cœur et à l’esprit du spectateur.

Des foyers brisés par la misère, rebâtis par la réconciliation, le combat du  père Joseph pour l’honneur des familles par la seule voie possible : non pas celle de l’action de force, mais celle du respect mutuel.

La troupe a été invitée à présenter sa propre histoire au public allemand. Elle a choisi de le faire par une mise en scène musicale entourant ce texte parlé1 :

« Nous ne voyions rien, mais nous ne le savions pas. Puisque nous ne voyions... rien. Nous n’entendions rien, mais nous ne le savions pas. Puisque nous n’entendions... rien.

Passa alors sur le chemin un homme, Joseph Wresinski. Il nous souffla de l’air dans le nez, il nous balaya la poussière du cerveau. Et dans notre cœur, il alluma un feu.

Cela nous bouleversa. Nous qui ne voyions, n’entendions, ne savions rien, nous découvrions soudain que nous n’étions pas seuls !

Nous découvrions qu’il y avait d’autres personnes. Des personnes exactement comme nous et pourtant tellement différentes. Ce n’était certes pas facile.

Nous nous sommes mis à la recherche les uns des autres. Cela a donné du théâtre. Puisque le théâtre, c’est cela : se chercher les uns les autres.

Nous nous sommes fait des amis. Et nous avons perdu des amis, à la mort. A la mort qui vient toujours trop tôt quand on vit dans la misère, dans la misère qui mange le corps.

La dernière à nous quitter fut Rikie. 38 ans, mère de trois filles, épouse aimante de l’un d’entre nous. Un mercredi après-midi à 2 heures, nous l’avons portée en terre. Le même soir, à 8 heures 30, à l’autre bout du pays, nous étions sur scène. Nous nous tenions là, l’estomac plein de larmes, mais nous jouions. Nous jouions pour Rikie et pour toutes les femmes comme elle. Nous jouions comme des lions. Nous jouions pour la justice. Nous jouions au travers de la mort.

Et soudain, nous savions ce que cela veut dire : « L’art défie la misère ». L’art, le théâtre cherchent la vie. Le théâtre, c’est la vie. Tout cela, nous ne l’aurions pas su, si cet homme, Joseph, ne nous avait pas soufflé dans le nez. Ce qu’il veut nous dire ? Il veut nous dire ceci :

Millions et millions d’enfants, de femmes et de pères qui sont morts de misère et de faim, dont nous sommes les héritiers. Vous qui étiez des vivants, ce n’est pas votre mort que j’évoque aujourd’hui en ce Parvis des libertés des droits de l’homme et du citoyen. C’est de votre vie dont je témoigne.

Je témoigne de vous, mères dont les enfants condamnés à la misère sont de trop en ce monde.

Je témoigne de vos enfants tordus par les douleurs de la faim, n’ayant plus de sourire, voulant encore aimer.

Je témoigne de ces millions de jeunes qui, sans raison de croire ni d’exister, cherchent en vain un avenir en ce monde insensé.

Je témoigne de vous, pauvres de tous les temps, et encore d’aujourd’hui, happés par les chemins, fuyant de lieux en lieux, méprisés et honnis.Travailleurs sans métier, écrasés en tout temps par le labeur. Travailleurs dont les mains, en ces jours, ne servent plus à rien.

Millions d’hommes, de femmes et d’enfants, dont les coeurs à grands coups battent encore pour lutter. Dont l’esprit se révolte contre l’injuste sort qui leur fut imposé. Dont le courage exige le droit à l’inestimable dignité.

Je témoigne de vous, enfants, femmes et hommes qui ne voulez pas maudire, mais aimer et prier, travailler et vous unir, pour que naisse une terre solidaire. solidaire. Une terre, notre terre, où tout homme aurait mis le meilleur de lui-même avant que de mourir... »2

Ce n’est pas de votre mort, c’est de votre vie que je témoigne... : la troupe chante, la troupe danse la vie.

Notes

1 Traduction du texte original néerlandais écrit par Laurens Umans à partir de paroles des actrices du théâtre des femmes. Du même auteur, voir « Lettre à Anna », RQM n° 191, 3è trimestre 2004.

2 Extraits de « Je témoigne de vous », père Wresinski, 17 octobre 1987, Trocadéro (Paris)

Pour citer cet article Alwine A. de Vos van Steenwijk, « "C'est de votre vie que je témoigne" », Revue Quart Monde, Année 2007, Héritage: l'actualité de Joseph Wresinski, Dossier, mis à jour le : 02/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1083.
Auteur

Alwine A. de Vos van Steenwijk

Présidente du Mouvement international ATD Quart Monde pendant de longues années, Alwine de Vos van Steenwijk, de nationalité néerlandaise, en est aujourd’hui la présidente d’honneur.
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