Apprendre à lâcher le pouvoir

Alex Roy

p. 15-17

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Bibliographical reference

Alex Roy, « Apprendre à lâcher le pouvoir », Revue Quart Monde, 265 | 2023/1, 15-17.

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Alex Roy, « Apprendre à lâcher le pouvoir », Revue Quart Monde [Online], 265 | 2023/1, Online since 01 September 2023, connection on 23 June 2024. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10953

Le nécessaire disempowerment épistémique des favorisés pour lutter contre la pauvreté.

La question de la reconfiguration des rapports de pouvoir entre celles et ceux qui subissent les inégalités sociales et celles et ceux qui en profitent – quelle que soit sa bonne volonté de personne engagée dans la lutte contre les exclusions – est au cœur des réflexions sur la justice cognitive. Celle-ci s’attaque en effet aux inégalités de pouvoir épistémique, c’est-à-dire à tout ce qui fait que les opprimé·es ne sont pas égaux face à la prise de parole dans l’espace public, notamment en termes de crédibilité et de légitimité1.

Pour ce faire, il y a un consensus dans les milieux militants et universitaires autour de la nécessité de l’empowerment des opprimé·es : le développement d’un pouvoir d’agir sur leur propre vie et sur la sphère politique en collectif. Des personnes en situation de pauvreté s’engagent par exemple au sein de mouvements comme ATD Quart Monde au travers d’une posture militante de « porte-parole des plus pauvres ». Mais ce qui est défendu dans cet article, c’est la nécessité d’un processus miroir pour les publics favorisés : le disempowerment épistémique qui consiste, non pas à perdre du pouvoir dans sa propre vie, mais à apprendre à lâcher le pouvoir, notamment celui de dominer les opprimé·es. C’est finalement le « pouvoir sur » (mais aussi « pour ») l’autre qu’il faut apprendre à déconstruire afin de mieux reconstruire un « pouvoir avec ». C’est une posture éthique et émancipatrice qui s’applique aussi bien dans les pratiques de recherche en milieu disqualifié que dans le cours des actions associatives et politiques de la lutte contre la pauvreté. C’est enfin un processus d’apprentissage qui permet de façonner des alliances entre les groupes sociaux.

Le disempowerment épistémique comme méthode d’enquête scientifique en milieu disqualifié

« Déranger les plus pauvres dans leur pensée, en les utilisant comme informateurs, au lieu de les encourager à développer leur réflexion propre en acte réellement autonome, c’est les asservir »2.

En premier lieu, et comme je m’exprime ici en tant que chercheur en sciences humaines et sociales sur les questions de pauvreté, je conçois le disempowerment épistémique comme une méthode d’enquête scientifique en milieu disqualifié. Par son statut, le chercheur ou la chercheuse est propice à la domination cognitive des personnes participant à son enquête. Le disempowerment épistémique consiste alors à abandonner la position de surplomb, à déconstruire ses a priori positifs comme négatifs sur les personnes en situation de pauvreté et à construire un espace de dialogue où les inégalités de pouvoir épistémique sont artificiellement amoindries. Cela passe par une prise de distance avec son monde social et son bagage éducatif pour éviter de plaquer ses schémas de pensée aux situations exposées par les enquêté·es. L’enjeu est également de participer à l’émancipation des personnes en situation de pauvreté au lieu de les considérer comme des sources d’information. Pour ce faire, le chercheur ou la chercheuse doit apprendre à arrêter de se taire en discutant avec les enquêté·es de ses hypothèses de travail, en répondant aux questions et en favorisant l’émergence de leurs propres interprétations sur les phénomènes étudiés. Évidemment lors des discussions, la question du vocabulaire utilisé est centrale pour éviter les rapports de pouvoir épistémique.

Au travers du disempowerment, le chercheur ou la chercheuse apprend à lâcher le pouvoir de la domination épistémique par la reconnaissance de la pluralité des savoirs, notamment des savoirs expérientiels, vernaculaires, mais aussi associatifs et politiques des personnes en situation de pauvreté. Il ou elle s’engage dans une recherche « avec » et non « sur » ses enquêté·es, les pratiques d’enquête les plus abouties en la matière se trouvant parmi les recherches impliquées et les recherches-actions participatives.

Le disempowerment épistémique comme posture d’engagement des favorisés pour la lutte contre la pauvreté

« La paix et la non-violence pour la paix – les plus pauvres de tous les temps nous l’apprennent – signifient un abandon de pouvoir pour ceux qui en possèdent »3.

En deuxième lieu, je conçois le disempowerment comme une posture d’engagement des militant·es non concernés par la cause qu’ils ou elles défendent. Cela consiste à apprendre à se taire parfois, à laisser de la place pour que les personnes en situation de pauvreté puissent parler, mais aussi s’investir dans les actions associatives et prendre des responsabilités dans les organisations militantes.

Les mouvements de lutte contre la pauvreté ne sont pas exempts de rapports de domination entre leurs militant·e·s. « Faire à la place de » rend les choses beaucoup plus simples, car oui les personnes en situation de pauvreté font face à un nombre important d’inégalités épistémiques, mais aussi scolaires qui compliquent une juste répartition des tâches. Dans mon enquête sur le mouvement ATD Quart Monde4, j’ai pu être témoin de situations de domination, de paternalisme, voire d’exclusion et d’humiliation entre les militant·es qui ont l’expérience de la pauvreté et celles et ceux qui ne l’ont pas. Mais j’y ai aussi rencontré des militant·e·s favorisé·e·s qui développent une posture de disempowerment radical. Celle-ci consiste à aller à la rencontre des personnes sans a priori dans la simple volonté de découvrir l’autre, son expérience mais aussi sa pensée, ses réflexions. Les militant·e·s favorisé·e·s reconnaissent ici leur part d’ignorance et s’engagent dans un processus d’émancipation permanent qui se réalise au travers des multiples discussions, mais aussi des actions associatives et des prises de décision qui se font « avec » les personnes en situation de pauvreté au lieu de les faire « pour » elles.

Le disempowerment épistémique comme processus d’apprentissage et d’alliance

Quand on allume la radio ou la télévision, il est courant d’entendre des responsables politiques et médiatiques diffuser un flot d’idées fausses sur la pauvreté. En reprenant l’épistémologue José Medina, tout ceci contribue à alimenter l’« ignorance sociale » sur l’oppression des publics favorisés qui disposent alors de lacunes cognitives dans leurs capacités à appréhender les conséquences des situations d’oppression et à entrer en interaction à égalité avec les opprimés5. Il y a donc un enjeu de diffusion et d’apprentissage du disempowerment pour lutter contre la pauvreté.

C’est ce qui se réalise dans les dispositifs en croisement des savoirs et des pratiques mis en place par ATD Quart Monde. Des professionnel·les d’un secteur d’activité, des fonctionnaires, des personnes engagées en politique ou dans des associations, des personnels de la recherche s’engagent dans un processus de co-formation avec des personnes en situation de pauvreté. Grâce à l’animation, les pouvoirs épistémiques sont redistribués et chacun·e apprend à entrer en interaction avec autrui tout en reconnaissant les différences liées à l’expérience (ou non) des inégalités sociales. Cette amorce de disempowerment épistémique s’ajoute à l’empowerment des personnes en situation de pauvreté pour façonner un pouvoir d’agir collectif avec des propositions communes de transformation institutionnelle, sociale ou politique (selon les dispositifs). Cette alliance entre des groupes sociaux favorisés et marginalisés accorde une légitimité démocratique spécifique qui me semble efficace pour défendre des revendications dans l’arène publique et lutter, encore et toujours, contre les idées fausses sur la pauvreté6.

1 M. Fricker, Epistemic injustice: power and the ethics of knowing, Oxford, Oxford University Press, 2007.

2 J. Wresinski, Refuser la misère : une pensée politique née de l’action, Éd. du Cerf, Paris, 2007, p. 59.

3 J. Wresinski, Refuser la misère : une pensée politique née de l’action, Éd. du Cerf, Paris, 2007, p. 146.

4 A. Roy, De l’infrapolitique à la révolution démocratique : ethnographie culturelle du mouvement ATD Quart Monde, thèse de doctorat en géographie

5 J. Medina, The epistemology of resistance: gender and racial oppression, epistemic injustice, and resistant imaginations, Oxford, 2013, Oxford

6 Pour aller plus loin : A. Roy, « La reconfiguration des rapports de pouvoir épistémique au cœur des processus d’apprentissage de la démocratie

1 M. Fricker, Epistemic injustice: power and the ethics of knowing, Oxford, Oxford University Press, 2007.

2 J. Wresinski, Refuser la misère : une pensée politique née de l’action, Éd. du Cerf, Paris, 2007, p. 59.

3 J. Wresinski, Refuser la misère : une pensée politique née de l’action, Éd. du Cerf, Paris, 2007, p. 146.

4 A. Roy, De l’infrapolitique à la révolution démocratique : ethnographie culturelle du mouvement ATD Quart Monde, thèse de doctorat en géographie, aménagement et urbanisme, Vaulx-en-Velin, Université Lumière Lyon 2, École nationale des travaux publics de l’État, 2019.

5 J. Medina, The epistemology of resistance: gender and racial oppression, epistemic injustice, and resistant imaginations, Oxford, 2013, Oxford University Press.

6 Pour aller plus loin : A. Roy, « La reconfiguration des rapports de pouvoir épistémique au cœur des processus d’apprentissage de la démocratie communicative », Participations, 2 (33), 2022. Et : A. Roy, « D’acteurs affaiblis à acteurs politiques. La conscientisation permanente des militants quart-monde », Spirale, 66, 2020.

Alex Roy

Alex Roy est docteur en sociologie urbaine, chercheur associé au laboratoire Environnement, ville et société (EVS), composante Recherches interdisciplinaires Ville, Espace, Société (RIVES), UMR 5600. Il est membre du Living Lab territorial pour la transition écologique et sociale de la Maison des sciences de l’homme de Dijon. Ses domaines de recherche concernent l’émancipation politique des personnes en situation de pauvreté, l’inclusion démocratique, les théories démocratiques, les mouvements sociaux et la transition socio‑écologique.

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