L’Espace Collaboratif : croiser les savoirs avec tou·te·s

Elisabetta Bucolo

p. 42-47

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Elisabetta Bucolo, « L’Espace Collaboratif : croiser les savoirs avec tou·te·s  », Revue Quart Monde, 265 | 2023/1, 42-47.

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Elisabetta Bucolo, « L’Espace Collaboratif : croiser les savoirs avec tou·te·s  », Revue Quart Monde [Online], 265 | 2023/1, Online since 01 September 2023, connection on 18 June 2024. URL : https://www.revue-quartmonde.org/10963

L’Espace Collaboratif Croiser les savoirs avec tou.te.s, espace de réflexion épistémologique sur la pluralité des savoirs, associant chercheur.es, praticien.nes et personnes ayant l’expérience de la pauvreté, mobilise des processus d’apprentissage et de réflexion collectifs fondés sur le croisement des savoirs.

Au travers de cette expérience de recherche participative, il s’agit de réfléchir aux modalités de mise en œuvre des recherches en croisement de savoir mais surtout d’avancer sur une réflexion autour de la reconnaissance et la légitimité des savoirs pluriels, et notamment des savoirs des personnes ayant vécu l’expérience de la pauvreté, dans la production de connaissances.

Ancrages épistémologiques

La persistance d’un savoir académique descendant et coupé des réalités vécues des personnes donne lieu, non seulement à une production scientifique partielle, mais également à un défaut de connaissances qui a un impact sur la manière dont certaines questions sont prises en compte dans le cadre des politiques publiques. Notre travail collectif s’inscrit dans le sillage des injustices épistémiques, et notamment des épistémologies féministes et postcoloniales, qui mettent en exergue la façon dont les savoirs des plus vulnérables sont systématiquement discrédités1. En écho à ces épistémologies, l’Espace Collaboratif a pour ambition d’élaborer une épistémologie post-pauvreté par la production de pratiques et de connaissances nouvelles questionnant les liens entre production des savoirs et inégalités sociales, notamment concernant les personnes ayant l’expérience de la pauvreté2. Nous avons avancé ensemble à partir de deux postulats que nous partagions : d’une part, le postulat selon lequel les paroles des groupes sociaux marginalisés constituent non seulement un témoignage mais un savoir propre sur leur expérience (vécue) de l’injustice (subie). Ceci car elles problématisent et rendent compte de la façon dont les inégalités et les injustices viennent déterminer leurs conditions d’existence. Nous étions donc convaincus que ces savoirs peuvent contribuer activement à la recherche lorsqu’ils sont compris comme légitimes dans des processus de co-construction du savoir. D’autre part, que la reconnaissance de ces savoirs constitue certes une avancée mais il faut également viser la réduction des inégalités sociales et épistémiques qui existent entre les groupes sociaux3. Et donc assumer une posture plus transformationniste pour produire des changements sociaux de plus grande envergure.

Les mouvements sociaux, tels ATD Quart Monde, ont contribué à mettre en exergue ces questions, en insistant sur les systèmes d’oppression, de patriarcat, de colonialisme, d’injustices environnementales, et en reconnaissant comme légitime la parole des personnes dans la formulation de nouvelles connaissances à partir de leurs mondes vécus. De plus en plus fréquemment, des activistes et des chercheurs travaillent ensemble dans un processus de « ressourcement des pensées critiques qui s’opère à partir des luttes, productrices de savoir »4. Malgré cela, tant dans le milieu académique que dans l’espace public, on procède à la dévalorisation des savoirs d’expérience, notamment lorsqu’ils proviennent de populations marginalisées. Ces savoirs sont renvoyés au rang de croyances ou d’opinions et de ce fait ils sont invisibilisés. Or, « tout dialogue interculturel doit intégrer les catégories de la victime et prendre en compte ses conceptualisations alternatives de liberté, de compassion ou de justice, dans la mesure où ces catégories invisibilisées regorgent d’éléments cruciaux permettant de comprendre la part opprimée du monde »5 C’est à partir de ces constats et apports réflexifs que l’on peut mieux appréhender l’expérience de l’Espace Collaboratif.

Grandes étapes et modalités de travail

À l’origine de l’Espace Collaboratif, il y la collaboration entre le CNRS, le Conservatoire des Arts et des Métiers et ATD Quart Monde, pionnier depuis les années 1990 des recherches et des formations en « croisement des savoirs ». Il s’agit d’un partenariat inédit entre des institutions diverses qui ont dû inventer une pédagogie et apprendre à travailler ensemble. Une Convention de partenariat pour un projet pluriannuel (2019-2022) a été signée après un Séminaire épistémologique en 2015 et un Colloque en 2017. L’objectif de l’Espace Collaboratif, tel qu’indiqué dans cette convention tripartite, est d’approfondir et capitaliser la réflexion sur les questions d’ordre épistémologique, éthique et méthodologique que soulèvent les recherches menées en croisement des savoirs avec des personnes ayant l’expérience de la pauvreté. Le croisement des savoirs est une méthode de recherche participative de type radical, car les personnes ayant vécu l’expérience de la pauvreté participent, à l’instar des praticien.ne.s du social et des chercheurs académiques, à chaque étape de la recherche, de la définition de la question de recherche jusqu’à l’écriture, en passant par la collecte de matériaux, l’analyse et la diffusion des résultats. Aujourd’hui, l’Espace Collaboratif mobilise une cinquantaine de personnes (des chercheur.e.s, des militant.e.s d’ATD Quart Monde et des habitants du Centre social des trois Cités ainsi que des professionnelles). La démarche alterne des temps de travail en groupe de pairs et des temps en plénière. Il a fallu d’abord stabiliser ces groupes de pairs, et également trouver le fonctionnement adéquat du Comité pédagogique qui est composé des animateurs et animatrices des groupes de pairs, a un rôle de médiation entre les données, questionnements et analyses émergeant dans chaque groupe, et assure l’animation des journées en croisement des savoirs.

Après avoir pris le temps d’appréhender les postures et méthodes d’autres recherches participatives sur les questions de vulnérabilité sociale, nous avons identifié trois questions de recherche à travailler au sein de l’Espace Collaboratif. Pour ce faire, il a fallu alterner sept journées en plénière, entrecoupées par des nombreux temps d’échange en groupes de pairs. Pour faciliter la réflexion collective, nous utilisons des supports de travail identiques pour les trois groupes de pairs : des corpus de textes, des photos, du théâtre-image, et d’autres outils d’éducation populaire. Au terme de ce processus de travail collectif, nous avons organisé, en novembre 2022, des Rencontres auxquelles ont participé environ 150 personnes, visant à présenter et mettre en discussion nos résultats.

Résultats de la recherche

L’Espace Collaboratif a fait émerger de nouvelles questions épistémiques liées à la recherche participative avec les personnes ayant l’expérience de la pauvreté. Trois sujets ont été au cœur de notre réflexion commune :

  • La pertinence des groupes de pairs.

  • Les enjeux de la co-construction jusqu’au bout.

  • Les critères de validation et évaluation.

Les groupes de pairs dans les recherches participatives

La question de la non-mixité suscite de nombreuses controverses dans l’espace public ; ainsi nous avons voulu nous référer à notre expérience au sein de l’Espace pour interroger cette catégorie à partir d’une définition commune du groupe de pairs, soit un espace de non-mixité qui réunit des personnes se reconnaissant comme ayant une appartenance et une expérience communes. On peut être (ou demander de se retrouver) en groupe de pairs pour clarifier ses idées, pour oser exprimer un désaccord, pour s’assurer d’avoir bien compris, pour marquer un temps d’arrêt et de réflexion, pour exprimer ses émotions et stabiliser ses propos avant de se confronter aux autres groupes. Selon Fraser6, les publics faibles deviennent des publics forts en groupe de pairs. Or, en dépit des représentations, chaque groupe de pairs a eu besoin de ces temps de non-mixité pour mieux interagir et réfléchir avec les autres lors des plénières.

Nous avons appréhendé la dimension non exclusive de la non-mixité, dans une dynamique qui se veut processuelle. En effet, l’alternance des temps en groupe de pairs et en groupe mixte constitue le propre de la démarche en croisement des savoirs et favorise la production d’un savoir commun. Cette alternance permet de garder des espaces de protection (safe space) sans pour autant renforcer les formes d’assignation et de repli identitaire. Les savoirs qui ne sont généralement pas pris en compte peuvent ainsi se rendre visibles. Les temps en non-mixité ont été donc au sein de l’Espace des étapes indispensables mais non exclusives et des moyens pour faciliter la discussion avec autrui, y compris dans le désaccord. Il reste que des rapports de domination et d’inégalité persistent, non seulement entre les différents groupes mais également au sein des groupes de pairs, malgré leur supposée homogénéité. Ils prennent différentes formes et doivent être gérés pour ne pas entraver la dynamique collective. Le rôle de l’animateur, par sa connaissance de l’expérience de vie des personnes et/ou du milieu des membres du groupe de pairs et sa formation, est décisif. Cependant, le renforcement de la parole, l’expression des injustices, la confrontation des idées, nécessitent un temps long et qualitatif. Long, car il faut régulièrement s’assurer que tout le monde se comprend et se reconnait dans ce qui est produit. Qualitatif, car nous avons appréhendé ce processus de recherche avant tout comme un processus humain dans lequel la rencontre est prépondérante pour la construction d’un savoir commun.

La co-production jusqu’au bout dans les recherches participatives

Une condition nécessaire à la co-production de savoir, parmi les sept que nous avons esquissés, est celle de poser le cadre du dispositif de recherche, c’est à dire l’éthique, les règles, la méthodologie aussi bien que l’identification des objectifs visés, dès le début de la démarche participative. La rigueur du cadre permet de sécuriser les participants tout en permettant aussi des adaptations et évolutions au fur et à mesure de l’avancée des travaux. En effet, ce processus de recherche a été déstabilisant pour l’ensemble des participants et a demandé un ajustement progressif de nos postures respectives. Cela peut amener certains, pourtant désireux de s’impliquer, à se démobiliser voire à se retirer de la démarche. Or, le savoir de chaque groupe est indispensable aux autres. Certaines formes de condescendance, par exemple des chercheurs à l’égard des personnes ayant vécu l’expérience de la pauvreté, empêchent de progresser et ne permettent pas à chacun de s’approprier et avancer dans la connaissance.

Aller jusqu’au bout dans les recherches participatives peut vouloir dire produire d’un texte final en co-écriture. Or, même si cela peut constituer l’un des objectifs, nous avons constaté l’importance de l’opérationnalité des résultats. Dans ce sens, la visée des recherches participatives peut être à la fois la production de nouvelles connaissances et l’activation des résultats de la recherche, pour l’amélioration des pratiques professionnelles comme pour la contribution à la production de politiques publiques. Pour cela, il faut d’une part construire les conditions qui permettent à chaque personne de s’approprier les résultats pour les communiquer dans ses milieux d’appartenance, et d’autre part accepter d’avoir des postures engagées dans l’espace public.

Conditions

  1. Prendre en compte les rapports de domination.

  2. Poser un cadre qui sécurise. Et qui est capable d’évoluer.

  3. Construire le respect et la confiance : une responsabilité des co-chercheurs et de l’équipe d’animation.

  4. Accueillir les émotions et en faire des sources de connaissance.

  5. On a besoin du savoir de tous – pas seulement celui des plus défavorisés : pas de condescendance !

  6. La co-écriture pour garantir le respect de la pensée de chacun.

  7. Aller jusqu’à activer les résultats ensemble.

L’évaluation et la validation des recherches participatives

L’Espace Collaboratif a voulu réfléchir à des critères de validation qui seraient spécifiques aux recherches participatives avec les personnes ayant l’expérience de la pauvreté, au croisement entre critères de scientificité et critères de pertinence sociale. Dans ce sens, on a identifié neuf critères en lien avec QUI a participé à la recherche ; COMMENT la recherche a été faite et avec les RÉSULTATS ET EFFETS de la recherche. Ils ne sont certes pas exhaustifs mais peuvent servir de base de réflexion pour la formalisation d’un cadre évaluatif. Parmi d’autres, on peut ici citer le critère de la « présence et égalité de tous les acteurs à toutes les étapes de la recherche », à savoir la nécessité de veiller à ce que les personnes les plus éloignées de la parole publique puissent participer tout au long du processus de recherche, en s’assurant d’avoir mis en place les conditions de cette participation.

Le critère d’« évolution de la question de recherche » indique la nécessité de s’ajuster aux questionnements qui surgissent du collectif de recherche, avec une adaptation des outils au fil de l’eau, en fonction des besoins des co-chercheurs. C’est une démarche itérative mais c’est surtout un défi, notamment par rapport aux financeurs qui demandent un protocole de recherche précis en vertu d’une supposée neutralité axiologique. Or, on chemine ensemble, la pensée évolue et de nouvelles questions de recherches surgissent, par la confrontation des savoirs. Enfin, si le critère principal de validation des recherches participatives concerne le fait de « produire des nouvelles connaissances », notamment concernant la pauvreté, on sait aussi, qu’en termes d’effets et résultats, on cherche à ce que « le pouvoir d’agir des personnes qui participent à ces dispositifs de recherche, se trouve accru ». Ce critère d’évaluation est important, en relation à la capacité que les personnes vont avoir de transformer un contexte ou une réalité. Et s’il est vrai que les personnes ayant vécu l’expérience de la pauvreté doivent accéder à une plus grande possibilité d’agir, cela est indispensable pour tous les participants, dans le sens d’une prise de conscience des atouts et de problèmes communs : on passe ainsi du « je » au « nous » et on se sent légitimes pour agir au nom d’un collectif dans une visée de transformation sociale.

Critères de validation

  • Qui a participé à la recherche ?
      Représentativité de chaque milieu.
      Être allé à la recherche des personnes les plus éloignées.

  • Comment a été faite la recherche ?
      Présence et égalité de tous les acteurs à toutes les étapes de la recherche.
      Évolution des questions de recherche.
      Se retrouver tous et toutes dans le résultat (qui peut être un désaccord).

  • Quels sont les effets et résultats de la recherche ?
      Transformation de tous les participant·e·s avec un développement du pouvoir d’agir.
      Transformation de la société.
      Pas d’aggravation des exclusions.
      Production de nouvelles connaissances.

Conclusion

Au-delà de ces trois axes de réflexion, l’Espace Collaboratif a créé un collectif apprenant. Par l’approche empirique – observer différentes expériences de recherche participative, expérimenter plusieurs méthodes d’animation, réfléchir et croiser avec rigueur les réflexions, co-écrire des textes –, on a pu dégager des problématiques en les sortant de débats idéologiques. Cette expérience a produit des effets sur l’ensemble des participants : les préjugés et représentations des uns sur les autres ont fortement diminué, d’une part par la prise de conscience de la persistance de processus de domination épistémique, malgré l’envie de construire ensemble ; et d’autre part par la réduction des craintes de travailler avec des groupes porteurs de sources de savoir différentes. Pour les personnes ayant vécu l’expérience de la pauvreté, ce projet a eu un impact fort car leur expérience n’a pas été interprétée par d’autres. Elles ont contribué directement à construire l’interprétation des faits, à analyser les récits, à formuler des hypothèses qui ont éclairé les autres groupes. Les professionnelles ont été reconnues dans leur compétence à poser des questions de recherche issues de leur expérience professionnelle. Les chercheurs ont pu réfléchir à leur posture en se confrontant aux représentations qu’ils véhiculaient auprès des autres groupes de pairs. De manière plus générale, nous voulions montrer que les recherches participatives peuvent avoir des vertus démocratiques mais également scientifiques et contribuer ainsi à une épistémologie « post‑pauvreté ».

1 M. Fricker, Epistemic Injustice: Power and the Ethics of Knowing, Oxford University Press, 2009. Et : B. De Sousa Santos, Épistémologies du Sud.

2 M. Carrel, « Vers une épistémologie post-pauvreté ? Le croisement des savoirs avec les personnes en situation de pauvreté », in M. Juan, J.-L. 

3 B. Godrie, « La co-cons-truction des savoirs au prisme de l’épistémologie et des inégalités sociales », dans Savoirs savants, savoirs d’action et

4 Escobar, Sentir-penser avec la Terre. L’écologie au-delà de l’Occident, Éd. Anthropocène-Seuil, 2018, Paris.

5 Nardy, dans : Escobar, Sentir-penser avec la Terre. L’écologie au-delà de l’Occident, Éd. Anthropocène-Seuil, 2018, Paris.

6 N. Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, Éd. La découverte, 2011, Paris.

1 M. Fricker, Epistemic Injustice: Power and the Ethics of Knowing, Oxford University Press, 2009. Et : B. De Sousa Santos, Épistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémiques avec la science, Éd. Desclée de Brouwer, 2016, Paris.

2 M. Carrel, « Vers une épistémologie post-pauvreté ? Le croisement des savoirs avec les personnes en situation de pauvreté », in M. Juan, J.-L. Laville, J. Subirats (dir.), Du Social business à l’économie solidaire. Critique de l’innovation sociale, Éd. Ères, 2020, p. 261‑282.

3 B. Godrie, « La co-cons-truction des savoirs au prisme de l’épistémologie et des inégalités sociales », dans Savoirs savants, savoirs d’action et politiques publiques, Revue SociologieS, 2019. En ligne. Voir également l’article de B. Godrie en page 37 de ce dossier.

4 Escobar, Sentir-penser avec la Terre. L’écologie au-delà de l’Occident, Éd. Anthropocène-Seuil, 2018, Paris.

5 Nardy, dans : Escobar, Sentir-penser avec la Terre. L’écologie au-delà de l’Occident, Éd. Anthropocène-Seuil, 2018, Paris.

6 N. Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, Éd. La découverte, 2011, Paris.

Elisabetta Bucolo

Sociologue, Elisabetta Bucolo travaille au Cnam/Lise-CNRS, pour le Comité pédagogique de l’Espace Collaboratif.

CC BY-NC-ND